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28 décembre 2008 7 28 /12 /décembre /2008 00:07

 

Dans son discours d’investiture du 26 juin 1969, tout juste un an après le déferlement de la peur dans les urnes, le nouveau Premier Ministre du Président Pompe, le sémillant maire de Bordeaux, Jacques Chaban-Delmas, descendant de son perchoir de l’Hôtel de Lassay, avec son concept de « nouvelle société » tentait de tirer les leçons de mai 68 en desserrant l’étreinte : « Cette nouvelle société, quant à moi, je la vois comme une société prospère, jeune, généreuse et libérée [...] Une société libérée, celle dont nous rêvons, est une société qui, au lieu de brider les imaginations, leur offre des possibilités concrètes de s’exercer et de se déployer. » Derrière lui, une éminence sociale, Jacques Delors venant de la bouillonnante CFDT, pour pacifier les relations du travail toujours dominées par une CGT courroie de transmission du PC et un CNPF ossifié et rétrograde. À la Télévision d’Etat, la trop fameuse et jugulée ORTF, où les purges post-soixante-huit ont écarté les meilleurs, il nomme Pierre Desgraupes sur la 2ième chaîne pour donner le sentiment d’une libéralisation de l’information. Il n’y a plus de Ministre de l’Information dans le gouvernement mais les barons, en rangs serrés, veillent sur la maison gaulliste rebaptisée Union pour la Défense de la République, tout un programme. L’amer Michel, Ministre d’Etat, ministre de la Défense est au premier rang. Un grand absent : Alain Peyrefitte et un petit nouveau qui a fait ses preuves auprès de Pompidou lors des accords de Grenelle : Jacques Chirac chargé de marquer à la culotte le pas encore déplumé de Chamalières qui règne sur le Ministère de l’Economie et Finances : Valéry Giscard d’Estaing. Pauvre Chaban s’il savait ! Auprès du madré de Montboudif la Marie-France Garaud, avec son chignon et ses tailleurs Chanel, et le Pierre Juillet avec ses allures de hobereau du Limousin, lui feront la peau par deux fois.

L’aboyeur à chaîne et queue de pie nous annonçait. Dans la salle des fêtes de l’Elysée qui bruissait des conversations l’irruption de Chloé en robe fourreau de satin blanc de lait, épaules nues, les mains gainées de gants longs immaculés, imposait le silence aux premiers rangs qui s’écartaient tout naturellement pour nous laisser passer. Que des vieux bedonnants et des grosses mémères permanentées, quelques ternes généraux en kaki, le cardinal Daniélou qui mourra chez une prostituée « dans l'épectase de l'Apôtre qu'il était »,  le très droitier Louis Pauwels, un rien dédaigneux, flanqué du sémillant Jean d’Ormesson, l’œil bleu et le sourire gourmant, qui lui s’inclinait légèrement lorsque ma partenaire le contournait sur son flanc droit, et, je vous le donne en mille, dans notre ligne de mire, conversant avec l’inusable René Pleven, Garde des Sceaux, mal à l’aise dans son habit défraîchi et lustré, mon Ministre de l’Intérieur, Raymond Marcellin. Un instant je balançai d’aller lui présenter Chloé mais le bel Albin Chalandon, grand ami de madame mère, se fendait d’un baisemain sous l’œil vigilant de la grande Catherine. Cet intermède me  permettait de m’esbigner pour me diriger vers le buffet qui, dans ce genre de pinces-fesses, bénéficie d’une position idéale pour les fouilles-merdes dans mon genre car on y capte les conversations de types qui ne pensent qu’à y accéder. Les éminences ne s’en approchent pas, les serveurs les abordent avec leurs plateaux, mais les deuxièmes couteaux, très ramenards s’y pressent, et la récolte se révèle souvent de qualité. Les chuchotis d’alcôves, les faiblesses d’untel pour les petites filles, l’adresse de l’appartement où une excellence prend du bon temps pendant les séances de nuit de l’Assemblée, le fétichisme d’un haut magistrat de la Cour de Cassation surpris en talons aiguilles et perruque blonde dans un club privé très sélect… J’enregistrais. Ce soir-là, mon attention fut attirée par l’étrange manège du Ministre des Finances autour de l’héroïne du dernier film de René Clément, Le Passager de la Pluie. Avec sa bouille marrante pleine de son elle semblait l’aimanter.

Alors que je sirotais du Laurent-Perrier Grand Siècle aux abords d’un petit cercle regroupant le Directeur du Trésor, le Gouverneur de la Banque de France, le Secrétaire-Général du Gouvernement et Ambroise Roux, le tout puissant PDG de la Compagnie Générale d’Electricité, en faisant semblant d’écouter un député à qui j’avais eu la stupidité de dire que j’étais l’imprésario de Marlène Jobert et qui me pressait de la lui présenter, une main se posait sur mon épaule. « Alors mon grand on prend goût aux mondanités… » Le père de Marie, le seul dans cette assemblée à pouvoir se permettre de porter une chemise au col largement ouvert sur une sorte de blouse de maquignon bleue marine, me prenait dans ses bras comme s’il accueillait le fils prodigue. Avec un art consommé de la provocation il clamait, en faisant semblant de ne s’adresser qu’à moi « Ce pauvre Chaban n’est qu’un réformateur d’opérette, il n’à pas la dimension d’un Kennedy, ce n’est qu’une pâle copie qui zézaye et pense que porter beau suffit pour incarner le renouveau. Comment a-t-il pu mettre Malraux au rencart ? J’aime bien ce pauvre  Michelet, c’est un honnête et un saint homme mais on ne succède pas à la Culture à un Malraux vivant… » Tout en continuant de parler haut et fort il me tirait par la manche jusqu’au groupe qui s’agglutinait autour de Chloé. Sans ménagement il se frayait un passage jusqu’à elle et lui ouvrait les bras. Elle s’y jetait. « Viens ma grande je vais te présenter au seul véritable homme d’Etat de cette pauvre Italie… » et nous faisions mouvement vers là où se tenaient les officiels italiens. Au milieu d’eux, Olivier Guichard, qui affichait son habituelle tronche de cocker ennuyé, conversait avec un type à la mine austère. Après avoir donné l’accolade au père de Marie, c’est lui qui fit les présentations : « mon ami Aldo Moro… »

 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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