Overblog
Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 décembre 2008 4 18 /12 /décembre /2008 00:10

Cher petit gars de Nouillorque qui fait du ciné,

Quand j’ai lu l’autre jour dans Téléramuche
http://www.berthomeau.com/article-25675837.html,
qu’est la conscience de la France « phare du monde », ta réponse à la question :
« Votre premier souvenir, en matière de goût ? »
j’en suis resté sur le cul, pantois, baba, comme deux ronds de flan ; désolé, presque rien que des trucs sucrés.
« L’acidité ! »
que t’as laissé tomber, sur de ton fait, avant d’enchaîner sur une étrange démonstration de ton mode de fabrication :
« Toutes mes émotions d’enfance sont liées à l’acidité. Celle du vin, du discours de mon père, des réflexions de ma mère… C’étaient des gens à contre-courant. La fierté de mon père dans son métier de journaliste était d’être non en conflit avec le pouvoir, mais en état de questionnement. Et même s’il était de gauche, il prenait du plaisir à remettre en question les idées reçues de la gauche comme de la droite. Cette acidité, c’était quelque chose de naturel, pas une posture. »
En traduction libre, « bon sang ne saurait mentir », t’es le digne prolongateur d’une lignée de révoltés bien tempérés avec juste une goutte d’acidité pour relever la sauce. Du piquant quoi, un pointe, mais comme l’excès de vinaigre nuit ça peut virer à l’aigre et faire des trous dans l’estomac. Même si tu te défends de prendre une posture, celle de celui qui sait, qui dit, et bien sûr dont il faut suivre les enseignements, je trouve que ta mise en avant de l’acidité, pour l’opposer à la sucrosité, relève de l’exploitation d’un nouveau filon profond pour journalistes en mal de défonçage de portes ouvertes.
Pour preuve à cette belle question : « Diriez-vous que le goût sucré, c’est le mauvais goût ? »
tu réponds, avec une pointe de suffisance contrite :

« Non, c’est juste le goût le plus facile. Ce n’est pas forcément mauvais, c’est paresseux. »

Et, toc, emballé c’est pesé : tout en haut de l’Olympe du goût se tiennent sous ta houlette les esprits éclairés, acidulés, qui dressent des digues pour endiguer le flot des grosses fégniasses goinfrées de sucre par les Big Brother de l’agro-alimentaire. Mon petit gars qui fait du ciné, sans vouloir te vexer, tu confonds la cause et les effets. Que l’on en soit réduit à faire défiler un bandeau déroulant au bas des publicités à la télé conseillant de bouger et de marcher montre à l’évidence que ce n’est pas ce malheureux sucre qui est en cause mais l’avachissement généralisé. Même les salles de cinéma sont devenues les annexes des canapés, on y bouffe, on y boit, on y rote comme chez soi. Que veux-tu moi je ne stigmatise jamais le produit, je m’intéresse au comportement des petits hommes et les « ce n’est pas de ma faute » m’énervent. Reporter toute la responsabilité des dérives actuelles sur la pression de la société qui pousse à suivre le goût dominant me paraît un peu short et, pire encore, faire accroire, que ce sont des gars comme toi qui « avec tes amis vignerons qui te disent qu’il y a un vrai retour en France des vins d’acidité, fuyant le bois neuf et le goût sucré » vont sauver notre vieux pays de sa décadence est aussi indécent que prétentieux. Vraiment tu nous assènes de la philosophie de pacotille, des généralisations abusives qui surfent sur l’air du temps, si anxiogène, pour nous faire accroire que c’était mieux avant. Moi je suis comme le professeur Étienne Klein lorsqu’il écrit : « Comme si les erreurs commises au nom de la science, ou grâce à elles, rendaient l’ignorance valeureuse. Si l’humanité a besoin de victimes expiatoires, ne pourraient-elle pas commencer par regarder du côté des marchands de sable ? » Je te conseille de lire son livre « Galilée et les Indiens » ça te fera du bien à la tête et j’espère te rendra plus modeste.

Maintenant, plus qu’une contre-démonstration, je vais te parler, sans faire de phrases, de mes Indiens à moi, des Vendéens nés à la fin du 19ième siècle avec qui j’ai vécu ma prime jeunesse, mes grands-parents.

- commençons par le vin du pépé Louis, du vin de paysan, une horreur absolue, entre Noa et Baco et les cépages à numéros, du 7 à 8°, acidité garantie ;

- puis continuons par la purée pure Bintje de mémé Marie elle la sucrait tellement qu’elle en brillait ;

- passons au vin des ouvriers de la ville d’à côté, du pur Algérie, du Mascara, notre Nouveau Monde de l’époque, à peine allongé par l’Aramon des plaines de Béziers, du lourd, du velours de l’estomac, des calories, des sucres rapides pour la carburation ;

- arrêtons-nous un instant au vin bouché du dimanche, pour les blancs des Layons pâteux (pauvre Patrick !) ou des Monbazillac sirupeux, du pur sucre ; pour les rouges ce que l’on baptisait des « Bourgognes » non estampillés mais renforcés au Béghin-Say de Nantes l’ex négrière ;

- maintenant faisons un détour par le bistrot avec les chopines et les fillettes de Gros Plant des habitués, acidité incorporée et imprégnation de type perfusion ;
- revenons à la maison : la soupe aux choux verts – les vrais, les choux fourragers à vaches – taux d’acidité au zénith ;

- et puis sortons dans le jardin familial cultivé par pépé Louis et observons deux de mes mets nature favoris : l’oseille, nous l’appelions la vinette, ça excitait les dents, et les groseilles maquereaux pas mûres, de l’acidité à l’état pur ;

- au retour opérons une pause pour le café : combien de carreaux de sucre pour pépé Louis dans ce jus bouillotant au coin de l’âtre ? Entre 5 et 8, en moyenne, du sucre au café boulu avec rincette à la goutte ;

- un petit détour par les confitures de mémé Marie avec sucre cristallisé dominant le fruit bien sûr, conservation oblige ;

- attardons-nous aussi sur les laitages de la tante Valentine son millet au lait pourrait de nos jours faire concurrence aux desserts sucrés de l’industrie...

Je pourrais continuer de dévider mes souvenirs mais je te lasserais petit nouillorkais qui se prend pour un grand du ciné. Cependant avant de clore cette séquence je dois te confesser que la dominante en nos contrées crottées c’était le sel, du gros, bien gris, pas encore chic : lard salé, beurre salé, jambon salé et fumé, morue salée…etc. Alors ainsi tu comprendras pourquoi je me suis baptisé demi-sel pour m’adresser à toi qui dit n’être pas chaptalisé. Alors le titanesque combat acidité/sucrosité relève de la baudruche pour bobos gogos, sauf qu’au temps de mes aïeux, ces paysans que tu aimes tant, le sucre ce n’était qu'un peu de douceur dans un monde dur : à propos t’es-tu lavé le cul dans une bassine d’eau froide jusqu’à l’âge de 16 ans cher Jonathan ? Tout ça pour te dire que je suis un adepte des sucres lents, les pâtes surtout, que j’adore tout ce qui excite mes papilles, par exemple les clémentines corses bien acidulées ou le citron vert du Mojito, que je ne sucre jamais mon café, que je consomme à peine un paquet de sucre en poudre par an, que mon goût n’a pas d’exclusive mais des préférences, et que si je te parlais de mon père mon cher Nossiter ce ne serait pas pour vanter son acidité mais plutôt son honnêteté intellectuelle, mais ça c’est une autre affaire, une affaire de goût…

Partager cet article

Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
commenter cet article

commentaires

jacques b 21/12/2008 06:41

oui..!tres belle riposte..encore un coup porté a ce genre de personne qui reflete bien souvent ce que me disait un ami quebecois:"vs les français on vs surnomme:"attend je vais t'expliquer!"
le "Nossiter" c'est vraiment ça......pauvre bougre,
merci de cette reponse et salutations

Julie 19/12/2008 13:22

Qu'on préfère l'acidité, certes, mais de là à critiquer tout le reste sous de tels airs, je trouve ça plutôt amer et dur à avaler !
Très belle riposte, par ailleurs.

ldulau 18/12/2008 14:13

Trop cool de lire le Berthomeau énervé. Cela faisait un petit bout de temps. Quand à Nossiter il est juste emblématique de notre monde simplificateur frappé de manichéisme conservateur. Pas bon ça, pas bon du tout. N'est ce pas Malraux qui disait que le 21ième siècle serait spirituel ou ne serait pas!

Michel Smith 18/12/2008 09:59

Aïe, Aïe, Aïe... Quelle démonstration ! Pas besoin de chaptaliser, encore moins de réacidifier. Bravo.

Antoine Gerbelle 18/12/2008 09:30

Ah, re voila le Berthomeau excité comme nous aimons le lire le matin à la fraîche.
J'ai hésité à réagir à cette hallucinante démonstration "acide" du cher Nossiter. A défaut d'assumer son consmopolitisme (ce personnage cultivé aurai tant de chose a nous apprendre - avec sincérité - sur les bénéfices de la mondialisation du goût, car il y en a...), le voici dans un remake de "La belle équipe" : qu'il était frais et acide, qu'il était bon le petit vin des guingettes d'antan... Le passage sur les Hall de Paris de son enfance a du tirer une larme aux collectionneurs de cartes postales de Doisneau et Willy Ronis. Et après cela oser dire que les jugements de Robert Parker "sont les plus grosses conneries de la planète..." La, comme dirait mon chef op, "y'a photo". Salutations. A. Gerbelle

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents