En préparant notre croisière je me découvrais un certain talent pour me glisser dans la peau de François Dulong, propriétaire
foncier en Sologne. Ça m’était venu, comme ça, sans que j’y prenne garde d’une barbe de trois jours née d’un séjour hallucinant dans une planque de la GP pleine d’odeurs mêlées, le rance des
corps non lavés, le fade des chaussettes et l’âcre du tabac froid, où, sous la poigne inflexible de Victor, nous avions du, les uns après les autres, faire notre autocritique. Tous ces brillants
intellectuels, où supposés tels, se complaisaient dans l’autoflagellation, en redemandaient, ânonnaient une langue de bois digne du Petit Livre Rouge de Mao mais en plus terne. Le seul qui se
marrait, l’enfoiré de Gustave qui en rajoutait dans le sadisme. Lui qui, avec moi, représentait les vrais prolos dans le premier cercle, tout en s’empiffrant comme un chancre et en engloutissant
des litres de Valstar au goulot, jouait au gardien de l’orthodoxie de la ligne de la GP. Dans ce cénacle de petits bureaucrates asservis, où tout procédait de la parole d’un seul individu, la
vieille fiotte de Gustave pouvait tout se permettre, même de pisser sur la tête d’un type, dont je tairai le nom, depuis il s’est rangé dans l’édition, qui avait osé avouer, en s’excusant
platement, que la ligne politique du dernier tract distribué porte Zola à Renault Billancourt, lui semblait en contradiction avec ce que Victor avait déclaré la semaine précédente. Gustave avait
bramé. S’était relevé péniblement tout en se débraguettant. Son gros vis mollasson serré entre ses doigts gluants de l’huile des frites qu’il avait acheté au bistrot d’en face, il était venu se
placer à l’à pic du pauvre bougre assis en tailleur à même le plancher. « Toi mon petit con faut que je te baptise pour que t’arrêtes de dire des conneries sur le Chef… »
Personne n’avait moufté. Moi je m’étais contenté, lors d’une défécation de Gustave, de le menacer de lui faire bouffer ses étrons s’il lui revenait à
l’idée de recommencer.
Au retour de cette équipée, face au miroir, après ma douche, je me rasais en gardant le frisotis de poils qui dessinait
au-dessus de mes lèvres une esquisse de moustache. Chloé, en rentrant de Milan, où elle entretenait le lien avec nos « frères » brigadistes, avant de m’embrasser, me toisait en
affichant un sourire dont je ne savais s’il était ironique ou de gourmandise « T’es craquant ! Tu ressembles à Delon dans le Guépard mon légionnaire. Tu fais plus mâle et ça me
plaît… » À partir de cette ébauche pileuse conforté par la réaction de Chloé je me composais un personnage : lunettes rondes cerclées d’écaille, costumes de tweed, épingle à cravate
sertie d’une perle de culture, cane à pommeau et, bien évidemment, chevalière armoriée. Ma délicieuse et insolente compagne, se moquait « devrais-je porter un corset et des culottes percées
mon cher frère ? » Je coupais court « au fait, intrigante, comment se porte monsieur le Secrétaire-Général ? T’a-t-il acheté une guêpière pour ton
anniversaire ?
- Non une
barboteuse car tu sais bien qu’il adore que je le suce.
- Ne sois pas
vulgaire, dis plutôt qu’il aime que tu le pompes…
- Blague à deux
balles, ma mère se charge de l’essorage des gonades de notre protecteur mon cher Tancrède. Et, à propos d’anniversaire, j’ai le plaisir de t’annoncer que, pour me faire plaisir, ce cher homme m’a
fait parvenir des fleurs accompagnées d’un carton d’invitation pour la réception du Président du Conseil Italien, Giovanni Leone, à l’Elysée demain soir. Tu mettras ton grand uniforme et tes
décorations, mon beau légionnaire, car bien sûr c’est monsieur et madame…
- Moi chez Pompe tu
rigoles !
- Imagine la
tronche de ce cher Bertrand, il va avaler son dentier et te bouffer dans la main.
- Si nos petits
copains de la GP savaient…
Chloé m’embarquait sur sa moto, direction le Cor de Chasse où elle me transformait en pingouin, chaussures noires vernies et
tout le tintouin. « Tu ne trouves pas que je fais un peu chef de rang de la Coupole mon ange ? » L’habilleur manquait avaler sa pelote d’épingles. Il se rengorgeait prêt à défendre
l’honorabilité de ses frusques. « Tu es dans le vrai mon légionnaire. Une veste croisée, très près du corps, ça changerait tout. Avec ta taille de guêpe, tu donnerais dans l’Helmut Berger
des Damnés…
- T’es accro de
Visconti ma belle... le Guépard, les Damnés, et le prochain ce sera…
- Morte a Venezia mon beau que ce cher Luchino Visconti di Modrone, comte de Lonate Pozzolo est en train d’adapter du roman de Thomas
Mann…
- Un ami de ta très
chère mère je suppose…
- Tu supposes juste
mon cœur. Alors, cher Monsieur, cette veste croisée vous êtes en train de la faire fabriquer !
L’homme, subjugué par nos propos, marquait un temps, semblait perdu, tanguait légèrement avant de se précipiter vers la rangée
de cintres pour y décrocher un veston. J’ironisais. « Toi au moins tu sais parler au petit personnel…
- Tu vas cafter à
Victor…
- Ouais une lettre
anonyme avec des lettres découpées dans une page de la Cause du Peuple.
- Tu en serais
capable sale agent dormant.
- Bien sûr Mata
Hari.
- T’es tout juste
bon à faire des soudures à l’étain chez Citroën.
Là, le préposé au smoking, sombrait. Aucun son ne pouvait sortir de sa bouche et, dans une forme de désespoir, il agitait à bout
de bras, comme un drapeau noir en berne, ce qui pour lui n’était plus une veste mais le signe de sa reddition.
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