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30 novembre 2008 7 30 /11 /novembre /2008 00:04

Les écrevisses sauce Nantua mettaient Ange Poli en difficulté, sa cravate réceptionnait en pluie fine les éclaboussures provoquées par un décorticage maladroit. Contrucci, comme les radicaux de la grande époque, ceint de sa serviette de table dont il avait glissé un coin sous son col de chemise, continuait de s’empresser auprès de Chloé comme un sexagénaire en voie d’andropause cherchant désespérément à raviver sa libido. Le Pouilly-Vinzelles manquait de tenue. Franchey d’Espéruche digérait mal la claque d’Angéline mais, en bonne culotte de peau disciplinée, pour qui le chef à toujours raison, fusse-t-il une femme, s’efforçait de ne rien en laisser paraître en cherchant à nouer une conversation suivie avec moi. En dépit de mon aversion naturelle pour ce type de personnage je l’encourageais en acquiesçant poliment à ses propos à l’emporte-pièce. Pour lui, la République, restait toujours la gueuse, alors, sans préméditation, en faisant semblant de prendre Angéline à témoin, je lâchais : « les colonnes infernales de Louis-Marie Turreau, dans la Vendée militaire, ont perpétré un véritable génocide… » Bien sûr, je me gardais bien d'ajouter, car le d’Espéruche devait vomir le communisme plus encore que la gueuse, que le premier à l’avoir écrit, dans « Du système de dépopulation, ou la vie et les crimes de Carrier », c’était Gracchus Baboeuf, père du communisme. Face à la soudaineté et à la brutalité du choc de mes propos à contre-courant, l’ex-lieutenant colonel du 2ième régiment de spahis marocains avalait de travers et virait au cramoisis. Je lui tendais un verre d’eau. Petit à petit, avec dignité et raideur, il retrouvait sa mine blême et la force de me dire d’une voix sourde et éraillée « Vous me surprenez jeune homme, vraiment je suis très heureux de constater qu’il existe encore de vrais nationaux… »

 

À l’instant du choix de notre pitance de luxe, Contrucci, tout en nous laissant consulter la carte, nous avait déclaré avec sa mine de prélat ascétique masquant à peine ses penchants lubriques « si vous voulez bien m’accorder cette confiance je vous propose de suivre mes suggestions… » L’approbation qu’il sollicitait n’était que de pure forme car il était évident que ce cher homme cultivait l’autoritarisme patelin. D’ailleurs, avant même que nous ne répondions, il ajoutait « ici c’est comme à la maison, j’aime que mes convives apprécient ce que j’aime… » avant d’ajouter onctueux « mais si notre belle italienne souhaite choisir elle-même je me rangerai à ses désirs… » Chloé, jamais prise de court, claquait un « mon cher Paul, nos pays – elle se référait à la Corse et à la république de Gênes bien sûr – ont des liens si anciens que ma confiance va bien au-delà de la pure courtoisie, c’est un point d’honneur… » Contrucci gobait avec délice le miellat hypocrite de ma rouée complice. Le badinage semblait être la méthode choisie par monsieur Paul pour nous faire mariner. Ça me convenait bien car, contrairement ce que pensait Contrucci, je n’étais pas demandeur. La vieille fouine du le comprendre car, alors que nous attaquions le lapin à l’Istrettu, arrosé – si j’ose m’exprimer ainsi pour un tel nectar - d’un Château Latour 1947, abandonnant ses assauts, il m’entreprenait sans prendre de gants « mettre Leblond dans notre orbite est vital pour nos affaires. Vous sentez-vous de taille à le mettre au pas ? »

 

Chloé se repoudrait le nez. Un ange passait. Je n’allais pas rendre les armes à monsieur Paul sans lui faire sentir que je détenais, moi aussi, des atouts majeurs dans ma donne « monsieur Contrucci…

-         Paul je vous prie…

-         Paul, sans vouloir vous offenser, un Latour 47 sur un lapin, fusse-t-il à l’Istrettu, n’est pas de bonne politique. Trop méprisant, trop hautain, pour ce petit roturier, sans une once de graisse, fleurant bon le maquis. Voyez-vous, un Côte Rôtie, bien vigneron, sang du terroir, aurait été un bien meilleur compagnon.

Mes deux voisins, je le sentais, n’en croyaient pas leurs oreilles, ce devait être la première fois qu’ils entendaient quelqu’un, un blanc-bec de surcroît, tenir tête à leur inflexible patron. Angélina, elle, appréciait. Contrucci, lui, sans être interloqué, me fixait avec un certain étonnement. « Voyez-vous, mon cher Paul, si vous souhaitez vraiment que nous entamions une longue et belle collaboration sous les meilleurs auspices, il vous faudra me laisser parfois le choix des armes. Si vous estimez que je ne suis pas de taille je n’en ferai pas une maladie, bien au contraire, tout en respectant vos méthodes, j’ai les miennes et je n’entends pas en changer. Je n’ai jamais porté la serviette de qui que ce soit. Paul, vous êtes un pro que je respecte mais sachez que nous ne pouvons travailler que dans la même cour, d’égal à égal. Pour Thomas Leblond, c’est du menu fretin, nous vous apporterons sa tête et sa signature sur un plateau… »

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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