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2 novembre 2008 7 02 /11 /novembre /2008 00:06

 À Ajaccio le samedi est jour de marché. Le soleil se levait, l’air était tendre et la lumière fine. Nous avons baguenaudé entre les étals et Raphaël a fait une provision de charcuterie et de fromages de brebis corses dans un grand cabas d’osier qu’il venait d’acheter au bazar qui jouxte le marché. Mon estomac criait famine. Jasmine, qui jusqu’ici planait dans la gaze de sa nuit blanche, me tirait par la manche en pointant son index sur des petites boules de pâte dorée constellées de sucre en poudre « j’en veux plein…je suis en manque de sucre… » La boulangère, femme accorte et souriante, repérant les continentaux, ignares et étrangers à la corsitude, comme une poule les poussins de ses voisines de basse-cour, nous indiquait que ces petites friandises étaient fourrées au brocciu. « Le brocciu c’est la Corse ma belle » Ma remarque allait droit au cœur de notre boulangère qui m’enveloppait d’un regard ému. Poussant mon avantage je me lançais dans une démonstration « ethnolo-technologique » sur la fabrication du brocciu. « Ici, le berger est une icône. C’est lui l’homme du maquis qui, après la traite de ses chèvres ou de ses brebis, doit fabriquer le fromage. Sans cela le lait tournerait, alors il le fait d’abord cailler en le chauffant. Ensuite il casse ce caillé pour le mettre dans moules pour qu’il s’égoutte. C’est avec le petit lait récupéré qu’il va faire du brocciu. Il le fait recuire doucement, loin de l’ébullition. Il le sale et rajoute du lait de chèvre entier tout en brassant et en continuant la cuisson en poussant un peu le feu mais sans faire bouillir. Puis le berger, à la louche, récupère le futur brocciu, qui s’est massifié en surface, et il le verse dans des canestris. Quand c’est refroidi, le brocciu est prêt… » Jasmine m’écoutait religieusement et la boulangère m’octroyait silencieusement la carte d’identité Corse. Grisé par mon succès j’ajoutais « profitons-en car le vrai brocciu ne se fabrique pas pendant les mois d’été… » Suite à ce morceau de bravoure un peu pédant, en dépit de mes protestations, je ne pus m’acquitter de notre dû. Je n’insistai pas pour ne pas froisser notre boulangère qui, en sus, nous offrit un pochon empli d’ambrucciata.

 

Sur la terrasse du bar PMU où nous nous étions assis Jasmine, les lèvres barbouillées de sucre, me taquinait « Toi mon coco je suis sûre que tu tires ta science d’un séjour prolongé dans les bras d’une femme de braise de ce beau pays… »

-         Tu te trompes jolie cœur. C’est pire !

-          

-         Je connais les moindres replis de cette île.

-         Et pourtant tu nous as dit n’y avoir jamais mis les pieds…

-         Exact ma belle sucrée…

-         Ne cherche pas à détourner la conversation en me flattant. T’as encore pataugé dans les égouts…

-         C’est mon fond de commerce, tu le sais bien !

-         Arrête ton char ! Ne fais pas ton Pasqua ! Je n’aime pas ça !

-         Canal historique ou canal habituel ?

Raphaël, tout en se délectant de figatelli, venait de s’insérer dans notre partie de ping-pong. Jasmine se récriait.

-         De quoi tu causes Rapha ?

-         De trucs de mec jeune nana, ici les gonzesses la bouclent. Leur place c’est à la cuisine et au pieu…

-         Tu surjoue mon Rapha. Tu n’es pas crédible…

-         Peut-être mais c’était pour te mettre en garde…

-         De qui, de quoi ?

-         De tout ma belle sucrée…

Mon air supérieur exaspérait Jasmine. Elle se renfrognait puis contre-attaquait « Moi, les rouleurs, chaîne en or sur torse poilu, ray-ban et marcel, je m’en tamponne. Le premier qui se présente, je le détruis. Aux burnes en piqué, la totale radicale et il me mange dans la main. Tenez-le vous pour dit… »

 

La diversion de Raphaël avait parfaitement fonctionné et notre Jasmine semblait avoir oublié ses questions. Le soleil montait. On s’acheminait doucement vers l’heure de l’apéro et les accros du Tiercé nous environnaient. Que des vieux comme seule la Corse sait en faire, en grappes, avec la somme de leurs petites habitudes. Jasmine s’est levée. Elle m’a souri en me caressant les cheveux puis, empoignant son sac, d’un pas décidé elle s’est engouffrée dans la salle du café. Les vieux n’ont pas levé les yeux. Je rêvassais. Raphaël dépiautait Corse-Matin. Et puis, alors que je m’assoupissais, une forme étrange de houle, imperceptible mais palpable, me ramenait à la surface. Les vieux avaient rectifié leur position. Il faut dire que le spectacle qui s’offrait à eux en valait la peine : Jasmine avait troqué son jean pourri et son sweet informe pour une ravissante et très courte robe à bretelles qui donnait un aperçu complet et convaincant de ses charmes. Sa peau mate déjà dorée, ses cheveux jais taillés courts, son air canaille et ses sandales de moines la plaçaient dans la catégorie des inaccessibles, celles qui choisissent. Elle se plantait face à nous « et maintenant que la fête commence ! » Elle ne croyait pas si bien dire car à la seconde, dans ma ligne de mire, se positionnait une silhouette massive que j’aurais reconnue entre mille dans un hall de gare. Fataliste je ne pouvais m’empêcher de lâcher : « il me manquait plus que cette enflure de Contrucci… »  

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