Dimanche 28 septembre 2008
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À l'office, assise sur une chaise paillée, égrenant un chapelet aux grains usés, une déjà vieille, vêtue de noir, m'accueillait avec un large sourire édentée. « Mon
petit gars, je suis la nounou de Jean-Edern, qu'est-ce-que je peux faire pour ton service ?
- Ne vous dérangez pas je vais me servir un verre d'eau.
- T'es bien le premier que je vois boire de l'eau dans cette maison...
Je lui trouvais un air de famille ce qui m'amenait à lui poser une question que d'ordinaire je me serais bien gardé de poser.
- Vous êtes née où madame ?
- En pays bigouden, à Pouldreuzic, je suis gagée depuis l'âge de 14 ans et y'a ben longtemps qu'on ne m'a pas donné de la madame. Ici, c'est Yvonne par ci, Yvonne par là, y'a que ma grande
ficelle qui continue de m'appeler Lolo Bellec. Faut vous dire que je suis une Le Bellec, la douzième, et que je sais plus à quel âge il a arrêté de me téter ma grande ficelle. Quand il est fin
saoul, comme l'était si souvent mon père et mon bonhomme, y vient pleurer dans mon giron et y me dit que j'suis bien la seule qui l'aime.
- Vous avez eu beaucoup d'enfants ?
- Non mon petit gars, trois seulement, un par an avant que mon bonhomme se fasse écraser par un wagonnet dans la ligne Maginot. Que des gars, y font des cochons au pays et leurs femmes font leurs
commissions en auto. Y viennent jamais me voir. Z'ont honte de moi, j'suis qu'une bonniche pour eux, alors le soir je dis des chapelets pour mes petits enfants.
Je m'étais assis en face d'elle. Le temps passait, hors du temps je l'écoutais dévider ses souvenirs en pensant à ma mémé Marie.
Au-dessus de ma tête une sonnerie à mi-chemin entre le grelot et la clochette d'enfant de chœur me tirait de mes rêves éveillés. Yvonne soupirait « C'est son heure.
Avec lui c'est réglé comme du papier à musique. Après ses galipettes c'est, comme y'me dit toujours de sa belle voix, Champagne ! » En l'écoutant je me tordais le cou pour observer le panneau
d'où provenait la stridulante injonction ; une petite merveille en loupe de noyer sertie de cuivre avec, sur deux rangées, des ampoules rouges et des sonnettes surmontant des plaques de
porcelaine où, en écriture romaine, était indiqué le lieu de provenance. L'ampoule clignotait au-dessus de « Bibliothèque ». Yvonne se relevait pesamment pour aller ouvrir la porte supérieure
d'un frigo, façon boucher, encastré dans le mur qui faisait face à la lourde cuisinière de fonte encadré par un grand évier de granit et un plan de travail en bois patiné. « Même s'il a drôle de
manières que notre religion réprouve cet homme, mon garçon, est bon et généreux. Lui quand il m'appelle Yvonne je n'ai pas le sentiment qu'y me traite comme un vieux torchon. L'a des yeux qui
rient. Y prend, comme toi, le temps de me causer. Et puis, y trouve toujours l'occasion de me donner la pièce. Y m'dis, Yvonne « achetez-vous un beau foulard pour aller avec vos prières ». Le rit
avec ses belles dents. Jamais moqueur, un peu taquin, y fait toujours attention à moi... » Les bras chargés du magnum, trainant ses savates, Yvonne Le Bellec, sur le pas de la porte, me lançait,
sans même se retourner, « et si vous veniez avec moi je suis sûr que ça lui ferait plaisir... »
Pour nous rendre à la bibliothèque, afin d'éviter les pièces où se tenait la réception, Yvonne nous fit passer par le jardin. Sous la lumière crue de la pleine lune
les gravillons blancs des allées, tels des amas de vers luisants, traçaient d'étranges filaments sur la masse sombre des massifs. Nous contournions l'hôtel par la droite et nos pas désaccordés
résonnaient dans l'étrange amphithéâtre formé par les immeubles avoisinants qui découpaient dans le ciel blafard d'inquiétantes figures sans relief. Provenant d'une porte-fenêtre ouverte l'écho
d'une voix reconnaissable entre mille me faisait sursauter. Coup au plexus solaire, je marquais un temps d'arrêt. Yvonne s'inquiétait « z'êtes où ? » Me tirer ! Fuir. J'hésitais. La voix
interpellait Yvonne qui se tenait sur le petit perron donnant accès à la bibliothèque : « Alors sainte femme, j'espère ne pas avoir interrompu votre Rosaire ! Ne restez pas plantée dehors, entrez
donc dans ce lieu de perdition... » Yvonne lui répondait qu'elle n'était pas toute seule. Elle me hélait « j'vous ai pas demandé votre petit nom mon garçon alors je ne sais pas comment vous
appeler. J'vous aurais pas cru si timide. Allez venez y va pas vous manger... » Un grand éclat de rire accueillait sa déclaration « mais on dirait que notre Yvonne nous amené une petite nouveauté
qui fait des manières... » Je ne pouvais plus reculer et, d'un pas mal assuré, je rejoignais Yvonne Le Bellec sur le perron. « Ha, bien merde alors, te voilà enfin Benoît... » Debout, pieds nus,
en caleçon, face à moi, le père de Marie n'en croyait pas ses yeux.
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