Lundi 20 mars 2006
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En évoquant dans mon CV mes années rue Barbet de Jouy - la rue de Romy Schneider - l'annexe du 78 rue de Varenne là où se trouve le saint des saints : l'hôtel de
Villeroy où loge le Ministre et son cabinet, je me suis souvenu de ma découverte du "Pied de Fouet ", un petit resto : 15 à 16 couverts, rue de Babylone. Le petit provincial que j'étais y trouva
le meilleur de Paris.
Campons le décor : c'est minuscule, bas de plafond, une cuisine de 4 ou 5 m2 avec le chef et Hamid le plongeur algérien, au bar Martial le patron, placide,
souriant, belge, aux commandes Andrée son épouse, petite bonne femme, poitevine, qui régente le client : pas de réservation, on ne fume pas, on prend son café au bar, on se déplace si ça
arrange la patronne pour placer son monde. Tout le monde obtempère dans la bonne humeur et certains étrangers en redemandent. La cuisine est familiale, abondante, de qualité et l'addition est
légère. On fait la queue sur le trottoir.
Dans la galerie de portraits : Jean-Marie Rouart aujourd'hui académicien, normal le PDF fut le restaurant de Gide, des diplomates des ambassades voisines,
la fine fleur des Ministères, les gens du quartier avec mention particulière pour la Glue le serrurier gay et le Fiancé un vieux monsieur digne qui y déjeune tous les jours... On se
parle. On se fait enguirlander par Andrée. Avec Anne-Cécile et sa mère nous y venions tous les samedis, nous avions nos ronds de serviette, aucun privilège sauf qu'Anne-Cécile aidait Andrée
à servir à table et que ma tasse de café m'était portée à table. Le pudding diplomate dont je raffole fut baptisé pudding Berthomeau, entre nous c'est quand même plus chic que
rapport.
C'est au Pied de Fouet que j'ai bu les premiers Gamay de Touraine de Marionnet. Ah le poulet au vinaigre d'Andrée, ses gateaux et surtout son coeur immense :
on la voyait partir avec un plat garni pour une vieille dame impotente ou une personne malade et, quand elle revenait, nos sourires nous valaient un " alors on prend racine... " qui
nous comblait d'aise. Des beaux jours, de la chaleur humaine, tout le monde traité à la même enseigne, une belle image de la France qui valait au Pied de Fouet d'être connu dans le
monde entier.
Andrée et Martial ont pris leur retraite. Le Pied de Fouet existe toujours, les successeurs sont sympathiques, si vous passez
rue de Babylone, juste derrière le mur d'enceinte de l'hôtel de Matignon, vous pouvez aller vous y restaurer, il y reste encore un léger parfum d'humanité.
Ah, le „Pied de fouet“!
Le souvenir d´Andrée et de son doux mari me fait chaud au coeur 20 ans plus tard dans ce nord de l´Europe qu´est la Grande Bretagne. Je me réfugiais dans ce minuscule restaurant de la rue de Babylone en tant qu´étudiante de Sciences Po tout proche, au début parce que c´était le seul restaurant du quartier abordable, puis très vite, parce que c´était un havre d´humanité près de Sèvres-Babylone.
Andrée qui me chamaillait pour mieux me monter son affection, Andrée, qui n´était que générosité cachée sous une voix directive pour mener personnel et clients à la petite baguette. Et ses plats, toujours excellents, si chaleureux et odorants. Et ce public „normal“, humain, attachant, avec ses ronds de serviettes et ses habitudes.
Nous sommes partis en Allemagne avec ce souvenir au fond du coeur et Andrée nous a envoyée une lettre sur un menu, si gentille qu´elle vaut la peine d´être encadrée. Si le monde était peuplé de gens comme eux, d´endroits comme celui-là, il y ferait bon vivre. Mais de les avoir connu et aimé nous a permis de continuer de nous battre pour rendre ce monde meilleur.
Un grand merci donc à Andrée, son mari et toute son équipe, ainsi qu´aux clients qui nous ont si bien accueillis et à ce client qui a rendu hommage au „Pied de fouet“ dans cet article. Nous avons emporté le souvenir de ces bons moments à Düsseldorf, à Copenhague et maintenant à Londres et il nous a permis de vivre plus heureux.