Dimanche 3 août 2008 7 03 /08 /Août /2008 00:04

Au bar de la Vieille Forge les derniers soiffards, avachis et l’œil vitreux, auréolés de fumée bleue, descendaient sans grand enthousiasme des Picon bière. L’intrusion de Chloé en réanimait quelques uns qui émirent des petits sifflements de satisfaction. Derrière son bar, le patron, un gros type aux cheveux plats et gras, avec une moustache balai de chiottes, plus bougnat que bougnat, la saluait avec la forme de déférence lasse qu’on applique aux habituées. Au bout du zinc, un énorme rouquin hirsute qui tétait une pipe éteinte ricanait dans sa barbe de barde en me toisant de son regard torve : « Faudra que tu la consommes avec les doigts, mec, chez ces grandes poulettes y’a que les os à sucer… » Chloé l’ignorait avec superbe en allant se jucher sur un tabouret tout près de lui. Je la rejoignais. Elle commandait deux demis. Le gros rotait. Chloé se roulait une cigarette. L’allumait avec un Zippo. Le gros pétait. Ça schlinguait. « Je suis quelle n’a pas de culotte c’te grande salope ! » Chloé se déployait. Planté face au gros et d’un geste vif elle lui empoignait les couilles « Les mecs je peux vous dire que cette merde puante lui n’a pas besoin de calbar car il n’a rien à mettre dedans. Chez lui y’a rien à sucer je vous assure… » Le gros bramait et se rebiffait. Je tentais de m’interposer sans grande efficacité. Le patron grondait : « On se calme… » Vacillant sur ses pattes courtes le bûcheron gueulait qu’il allait en faire du petit bois de cette pétasse. Les soiffards se marraient. Chloé remontée sur son tabouret s’envoyait son demi comme si de rien n’était. Moi je décidais qu’il était temps de transiger.

 

-         Patron servez un Picon Bière à ce gentlemen, un double, pour qu’il se remette de ses émotions.

L’hirsute stoppé net dans son élan me contemplait comme s’il venait de se faire traiter de pédé par un compagnon de beuverie. Chloé pouffa dans son bock. Les soiffards s’esclaffaient et prenaient mon parti. Je poussais l’avantage : « Tu ne vas quand même pas nous faire tout un cinoche parce qu’une gonzesse t’as tripoté les burnes mec ! Y’en a qui paye pour ça. Et puis, merde, t’as poussé le bouchon un peu loin avec la demoiselle. Si j’étais corse et si j’étais son frère je te demanderais réparation… » Le gros me regardait, bouche ouverte, débiter ce qu’il devait estimer être des vannes débiles. Chloé me tendait mon bock. « Bois mon cœur ! » Le patron servait le double Picon Bière du gros qui prenait soudain conscience de son extrême solitude dans un milieu qui, sans lui être hostile, le rejetait. En grommelant il battait en retraite. Je pensais qu’avec Gustave, comme saligauds, ils feraient une belle paire.

 

Chloé menait le bal. Ça me plaisait. J’adore me faire trimballer. Après trois bocks elle décrétait qu’il était temps d’aller chez elle. Moi j’avais envie de pisser. Le gros tétait toujours sa pipe éteinte en remâchant sans doute sa vengeance avortée. Chloé décrétait que j’avais qu’à pisser dehors et, suivant une jurisprudence récente, elle me tirait par le bras au dehors. « On y va comment chez toi ? 

-         Avec ma tire.

-         T’as une bagnole…

-         C’est celle de ma mère.

-         Elle te prête sa voiture ta mère.

-         Non je la prends.

-         Faut que je pisse !

-         Te gêne pas beau Légionnaire. Soulages toi !

-         Je n’aime pas pisser dans la rue.

-         Alors pisse dans une bouteille…

Elle joignait le geste à la parole et me tendait une bouteille de champagne vide qu’elle venait de ramasser dans une poubelle pleine de boutanches. Et j’ai pissé dans une bouteille de cordon Rouge en contemplant les hauts murs de la Sorbonne. Chloé se marrait et commentait. Bien évidemment elle ironisait sur ma mousse.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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