Lundi 19 mai 2008
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Samedi matin le baromètre piquait du nez sur variable : vélo or not vélo m’interrogeais-je à l’heure de partir rejoindre
l’ex-antre des boursicoteurs : le palais Brongniart, la Bourse de Paris, où la RVF tenait salon ce week-end. Allons, allons, ne riez pas sous cape, chers lecteurs, je sais bien ce que
beaucoup d’entre vous pensent : mais que va-t-il faire ce gougnafier ignare qui ne sait ni déguster, ni tirer les accords parfaits entre vin et patacouffins, en ce périmètre sacré, quasi
Saint des saints des grands vins, paradis des grands domaines&châteaux, nirvana des vignerons stars, jardin d’Éden des belles signatures, conservatoire de la fine fleur des nectars de la
doulce France, j’en passe et des meilleures ? Souriez, souriez, vous allez en plus vous esclaffer lorsque je vais vous avouez : Outting de bobo bien sûr, qu’avec le retour des beaux
jours je m’allège. Comme les bathyscaphes pour remonter à la surface j’ouvre les ballasts. J’évacue mes poignées d’amour. Je m’épure. Coquetterie diront les tenants de la virilité mâle, non pure
hygiène de vie que ce temps de carburation à l’eau fraîche avec, bien sûr, son complément naturel : l’amour. Bref, c’est chez moi un rituel annuel, simple et naturel, pour cultiver avec
encore plus de plaisir tous les plaisirs. Vélo donc à petites pédalées, passer la Seine au Pont Royal, filer vers l’Opéra et virer à bâbord pour rejoindre mon ponton d’amarrage.
J’enchainais mon fier destrier aux grilles de la Bourse sous le regard émerveillé de Murielle Nicolas. Bernard Burtschy me
confiait un sésame pour entrer verre à la main, carnet de dégustation sous le bras et stylo sur l’oreille – ne vous gondolez pas – sous la verrière où sont dressées les saintes tables. Croyez-moi, j’avais fière allure : très dégustateur en diable. Warm up : tour de chauffe en notre belle langue,
ce qui consiste à repérer mes proies, ceux qui m’intéressent. Bien sûr, les amis d’abord ; ensuite au feeling : je jette mon dévolu sur les avenants, les souriants, les causants ;
enfin, je l’avoue, dans ma quête matinale, je drague « les stars », des matériaux pour mes chroniques, faut bien faire tourner la boutique coco ! À ce propos, sans faire le
ramenard, y’en a des qui manquent de chaleur, y’en a des aussi qui sont là en service commandé, pas trop mais moi j’adore mettre un visage sur un vin, et si possible celui qui met son nom sur la
bouteille. Bon, passons, après le serrage de louches, les effusions, il me faut passer à l’action. Fais un peu moite et les allées sont un peu étroites, genre brocante sur les trottoirs sans les
poussettes. Les saintes tables ne sont pas toujours atteignables, surtout celles des stars. Mais je ne suis pas là pour ronchonner mais pour bosser. Je dois avouer que je suis bluffé par les vins
d’abord : l’affèterie n’est plus de mise, on revient aux choses simples, à une forme de netteté, de réelle authenticité, le retour du plaisir ; par les discours ensuite : des
petites musiques plaisantes à mes oreilles, loin des chapelles, des prés carrés fermés, dans le respect de la diversité. Bien sûr, je n’ai pas la prétention de refléter l’opinion moyenne puisque
mon mode de sélection très subjectif m’amène sans aucun doute vers ceux avec qui je me sens en osmose. Cependant, comme j’ai la prétention de savoir humer l’air du temps, sous la coupole du
palais Brongniart, flottait un parfum de légèreté, de convivialité, de retour à un vin moins prout prout ma chère, d’un voisinage plus harmonieux, d’une approche plus ludique, un peu
dépoussiérée. Certains vont m’objecter que je prends mes désirs pour des réalités mais je persiste et je signe. La RVF est une vieille dame qui vieillit bien, sans lifting, avec le charme discret
de l'aristocratie.
Sans vouloir me faire reluire je constate que ma petite entreprise Vin&Cie l’espace de liberté jouit d’une bonne notoriété.
J’engrange. Déguste. Ose même des commentaires. Un peu las j’ai envie de me poser et là je me permets de déposer auprès des organisateurs une petite supplique : SVP aménagez-nous donc un
petit lieu sympa, confortable, où l’on pourrait poser ses fesses un instant, pour papoter, se refaire une petite santé en mangeant autre chose que des sandwiches, un espace de convivialité
simple et attirant. Merci à Paul qui m’offre une délicieuse madeleine pour me tirer de mon début de déréliction : la madeleine de Paul vaut celle de Proust en cette fin de matinée studieuse.
Fatigué mais heureux : pensez-donc en quelques heures mon cerveau éruptif a collationné, au bas mot, plus d’une dizaine de futures chroniques. C’est Byzance ! Je me surprends à devenir
de plus en plus fourmi les amis. Les allées sont de plus en plus encombrées et comme l’après-midi est bien entamé pour moi l’heure du retour sonne. Alors je me mets en quête d’un sac pour
enfourner ma doc et la flopée de cartes de visites que j’ai engrangé. Pas de sacs officiels alors, gentiment, un des exposants dont je tairais le nom pour ne pas le compromettre m’en confie un
avec deux bouteilles dedans. Le sac est très élégant. À nouveau à l’air libre, un peu flapi, je constate que de grosses gouttes s’égouttent. Je pédale gaiement lorsqu’à la lisière de la place des
Victoires où sous l’effet conjugué de l’eau du ciel et des trépidations mon beau sac cède. Patatras, au beau milieu de la chaussée, l’une des deux bouteilles explose, l’autre roule sur le flanc à
même le macadam luisant. Stoïque face à ce coup du sort je récupère le flacon indemne et ma doc imbibée de rosé. Sur le trottoir, un peu empoté, la bouteille orpheline à la main, je me triture la
tête pour savoir comment je vais la transporter. C’est alors que le miracle est arrivé : un jeune japonais souriant me tend deux pochons en plastique et, avec gentillesse, il y enfourne mon
flacon. Je me confonds en remerciements. Du pas de la porte de leur boutique de produits japonais, une jeune femme – que je suppose être celle du jeune homme – me fait un petit signe de la main.
Je m’incline en lui souriant. Belle leçon de solidarité urbaine mes chers amis, si rare, qu’elle valait bien la peine d’être contée. La légendaire courtoisie japonaise reste bien vivace, nous
devrions en prendre un peu de la graine pour conjurer l’indifférence généralisée qui devient la règle en soi disant accueillant pays.
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