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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 00:00

    

Mon coup de déprime fut de courte durée. Dès le lendemain, sans être un crack de la soudure à l’étain, je m’intégrai cahin-caha au circuit. La chaîne, en demi-cercle, avançait d’un mouvement continu comme une grosse horloge bruyante dont nous étions les engrenages. Toutes les trois ou quatre minutes, le pontonnier, posté en tête de chaîne, déposait, à l’aide d’un engin ressemblant à une pince à sucre, sur un plateau la carcasse assemblée des 2 CV pour que chaque poste effectue à son tour les opérations qui la transformerait en caisse : soudure, limage, ponçage, martelage. Le rythme d’enfournement dépendait du chef d’équipe, un gus en blouse bleue qui se tenait près du pontonnier : s’il décidait de bourrer pour faire du rendement c’était  à nous de suivre. Chacun avait son aire d’intervention dont les frontières étaient invisibles, alors on se démerdait en fonction de nos capacités ou de nos possibilités du moment : les plus habiles travaillaient vite, remontaient la chaîne, gagnaient du temps pour pouvoir souffler ou se griller une clope ; les besogneux se contentaient de suivre ; les branques dans mon genre accumulaient les retards au risque de foutre le bordel et de couler. Le premier jour, mon voisin de poste Rachid, sans que j’aie la peine de le lui demander, m’avait tiré d’affaire en venant, au lieu de se reposer sur son temps gagné, poser les points de soudure à ma place. Robert, lui, était déjà hors circuit. À ma différence, sa supériorité d’intellectuel le paralysait. Il ne savait pas se faire mal. Mon atavisme de fils de paysan me donnait la force de courber l’échine et de me mouler dans la routine des fourmis grises de la chaîne.

 

Hors les murs de l’usine, Robert, se révélait de la race des intellos impérieux, sûr et dominateur, incapable d’écouter, de la pâte dont sont fait les chefs qui transforment les révolutions en machines infernales au service d’une minorité. Ce que j’avais cru être chez lui du découragement était en fait un orgueil incommensurable doublé d’un sentiment d’injustice : comment était-ce possible qu’un « maître » comme lui, au sens Althussérien du terme, puisse avoir chuté de son piédestal ? L’homme brûlait d’une flamme inquiétante. Je réfrénai mon envie de le contrer, de lui dire que la vraie vie était ailleurs, qu’on ne venait pas sur les chaînes de Citroën par choix de vie mais parce qu’il fallait, pour ces algériens, yougoslaves ou turcs, quitter l’extrême misère de leur pays pour becter. Que sa seule présence, doublée de son incurie manuelle, était en soi une insulte à ces pauvres bougres. Son statut « d’établi » même fondé sur les plus belles intentions du monde menait à une impasse : on ne singe pas la condition des autres quand on a la possibilité, à sa vraie place, d’influer sur le cours des choses. Ce dévoiement absolu me débectait mais il me fallait jouer mon jeu qui n’était guère plus reluisant. Moi, faute d’avoir le courage de surmonter le manque de Marie, je bousillais ma vie pour ne pas avoir à la vivre. Avec ce fêlé de Robert nous formions une belle paire de hors la vie.

 

Entre nous deux, très vite, une forme de gêne, mélange de défiance et d’agressivité contenue, s’instaura. Robert, en dépit de son peu de goût pour l’existence des autres, sauf s’ils collaient à ses schémas préconçus, me perçut comme un type dangereux : je ne correspondais à aucun de ses stéréotypes et, sous mon apparente passivité, il sentait poindre mon hostilité. Dans sa paranoïa il me classait dans la pire des catégories : celle des pragmatiques, ceux qui s’en sortent vaille que vaille en assumant leurs contradictions. Moi j’avais surmonté l’adversité. Je suivais la chaîne. D’ailleurs si Robert n’avait pas été enfermé dans son univers étriqué de révolutionnaire de pacotille il se serait posé des questions à mon sujet : comment un type qui prétendait avoir travaillé dans un garage pouvait-il ne pas maîtriser un geste aussi simple que celui de la soudure à l’étain ? Je suis certain que le doute ne l’avait même pas effleuré. Mon échec, au fond, le réconfortait. Ce type se complaisait dans son tunnel idéologique. Il avait raison seul contre tous. Si tous ces petits copains de la GP étaient de cet acabit je n’allais pas être à la fête tous les jours et les risques de dérapages en direction d’actions violentes, voire sanglantes, n’étaient peut-être pas que des fantasmes de haut-fonctionnaires de la place Bauveau. Le nid de frelons s’avérait bien plus dangereux que je ne le pressentais. Bien sûr, les chefs ne se saliraient pas les mains, mais ils allaient sans doute voir en moi l’exécuteur des basses œuvres idéal.    

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