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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 00:03


" J'ai étudié tant d'autres choses. Ainsi, ce problème jamais réellement solutionné, je veux dire d'une manière générale, applicable à tous les camps : Quel est l'état le plus approprié à la vie du camp, celui qui concilie au mieux les exigences de la productivité du travail et les impératifs de sécurité ? Malades, trop affaiblis, ils ne foutent rien, ils gâchent le bien du Reich, en bon état ils sont dangeureux, ils réfléchissent, se révoltent, fomentent des mutineries, organisent des évasions, sabotent des installations, trompent les kapos, des brutes trop épaisses pour se méfier de ce qu'elles ne voient pas, sapent le moral des jeunes soldats qui ne sont pas rodés au vice. Simple à poser et difficile à résoudre, le problème a fait l'objet d'inombrables études et de très nombreuses expérimentations. D'abord les malades ne sont pas tous de vrais malades. On l'a assez vérifié, ceux qui se disaient à l'article de la mort ont vu mourir beaucoup de leurs coreligionnaires avant de tomber à leur tour ; et nombre de ceux qui se prétendaient au mieux de la forme étaient en vérité dans une démarche suicidaire, ils voulaient littéralement se tuer au travail ; c'est les plus dangereux, le désespoir les rend rusés, âpres, vicieux, ils sont capables de tout, s'emparer d'une mitrailleuse et arroser dans toutes les directions jusqu'à la dernière balle, mettre le feu aux baraquements, se ruer sur un garde et l'égorger ou le plaquer contre la clôture électrifiée jusqu'à ce que leurs chairs brûlées se soudent dans la mort. La consigne sans cesse rappelée est de les débusquer à temps et de les éliminer pour l'exemple ou, si cela est possible, c'est quand même de la force se travail, les remettre en position d'espérer ; les recettes ne manquent pas, parfois un geste d'amitié suffit à faire tomber la fièvre suicidaire, souvent la manière forte est la solution.
    Avec les mots d'aujourd'hui, on dirait que c'est un problème de recherche opérationnelle, un cas effroyablement complexe qui prend en compte des paramètres quantifiables, mesurés par les médecins, et d'autres qui ne le sont pas, comme l'influence des longs hivers sur le comportement, la pestilence qui horrifie l'âme et la déglingue, la terrible et infinie solitude de l'individu, les bisbilles entre internés, le poids des rumeurs, l'arrivée de nouveaux déportés qui enflamme l'attention ou au contraire la désespère, la brise, que sais-je, le moral d'un homme est comme la fumée, un rien l'emporte d'un côté ou de l'autre et au bout du compte il s'étiole et se perd dans la folie. Seul le flair et l'expérience des vieux routiers des stalags ont pu permettre de les surmonter. Les solutions ont toutes été trouvées dans les camps, de manière empirique, jamais dans les laboratoires de la capitale où on se plaisait dans les élucubrations intellectuelles et les expérimentations en vase clos. Comme pour tout, le terrain est plus à même de suggérer des solutions que les reconstitutions théâtrales aseptisées qui visent à impressionner les autorités, les Bonzen, et obtenir d'eux des crédits, des galons, des promesses. Foin des modèles réduits, ils sont la négation de la réalité, l'horreur n'est pas un paramètre marginal de l'expérience mais le coeur de l'affaire." (...)

"... N'oublions pas que la finalité des camps est l'extermination et que si tous le savent personne ne le dit, ne le pense vraiment, ni le condamné par besoin d'espoir, ni le bourreau par souci de productivité, on fait comme si la mort était une simple sanction lourde parmi d'autres sanctions lourde, et cela fait que leurs relations de travail sont extraordinairement complexes.
     La conduite de tels camps est tout sauf facile. Quand je me mets dans la peau de papa et que je me pénètre des incroyables difficultés qui étaient les siennes et que je les compare à celles que peut connaître une multinationale comme la nôtre, même au plus bas de la conjoncture économique, sous le pilonnage des échotiers, le bombardement des agioteurs, la fronde des clients, les ukases des fonctionnaires et le terrorisme des syndicats, je ricane. Les exploits de la formidable organisation militaro-industrielle nazie sont inégalés, inégalables."

Extraits du magnifique roman de Boualem Sansal paru dans la collection blanche de Gallimard : Le Village de l'Allemand ou le journal des frères Schiller.

À lire absolument.
 

 

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