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27 avril 2008 7 27 /04 /avril /2008 00:05

Comme la grande maison, dans sa grande bonté, ne me payait pas pour fraterniser avec l’avant-garde de la classe ouvrière, mais pour aller fourrer mon pif dans les petites affaires des adorateurs du grand Timonier, je donnais rendez-vous, pour le samedi suivant, par téléphone, au buffet de la gare du Nord, à Gustave la balance, l’infiltré. La perspective de rencontrer cette raclure ne m’enchantait guère mais, comme sans lui, je ne pouvais m’introduire, sans éveiller de soupçons, dans les petits papiers des éminences de la GP, je devais en passer par là. Tout ce passa au mieux. Gustave se révéla pire que prévu, immonde et faux-derche. En l’écoutant je ne pouvais m’empêcher de penser que vraiment les têtes d’œufs de la rue d’Ulm devaient être encore plus déconnectées de la vie réelle que je ne pouvais l’imaginer pour accorder du crédit à ce type. Retord le Gustave chercha d’abord à m’amadouer puis, l’alcool aidant, il se fit un peu menaçant.  « Pour eux, un gars comme toi, celui qu’on va dire que tu es, c’est une putain de recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu et de ce que veulent entendre les chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Je n’ai pas envie que tu tues la poule aux œufs d’or mec ! Alors déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes révolutionnaires et je suis certain que tu passeras un sale quart d’heure… » Je le rassurai. Il crut bon de se justifier. Je laissai dire en acquiesçant et pour sceller notre collaboration je le fis carburer au Cognac.

 

Nous devions nous retrouver en fin de matinée, le lendemain, au même endroit. Le programme du Gustave, réglé comme du papier à musique, se résumait à la séquence : rencontre dans un bar des Champs avec son contact des RG – celui-ci ignorait mon existence – puis, selon ses propres déclarations, dégorgeage de ses burnes dans le fion d’une vieille morue de la rue de Ponthieu, enfin nuit du côté de la Porte d’Orléans avec ses enculeurs de mouches. « Putain, ces branleurs ne carburent qu’au Nescafé, c’est dégueu, et ils fument comme des pompiers, j’en ai ma claque tu sais de leurs parlottes interminables. Y m’arrive de m’endormir. Ça ne les dérange pas, y’me demandent jamais mon avis. L’autre soir, celui qu’a une gueule de merlan, j’sais plus son nom de guerre, y ce sont tous affublés de prénoms Antoine pour Rolin, Pierre pour le chef Benny, y’a que moi qui suis toujours Gustave, c’est bien la preuve que je compte pour du beurre, donc le merlan, Serge de son vrai prénom, nous a sorti sérieux comme un pape : « que la nuit pour dormir ça n’existait pas. C’était une invention de bourgeois… » Personne n’a rigolé. Ils se sont ensuite empaillés pour savoir s’ils allaient écrire dans leur torche-cul de trac, à propos des mobiles qui gardaient l’ambassade des fantoches du Vietnam du Sud : les cognes, les bourres, les poulets, ou les flics… Moi j’avais envie d’écluser une bière alors j’ai largué une caisse crasseuse et j’ai dit, qu’après tout, nous dans le Nord, on appelait les flics des flics. Ça les a convaincu et j’en ai envoyé un m’acheter de la Valstar à l’épicerie du bas. Ce brave con m’en a ramené un casier. Je les ai sifflées, en bouffant du saucisson sur un bout de pain sec, pendant qu’y continuaient à dégoiser sur les supplétifs des impérialistes américains. Tu ne vas pas te marrer tous les jours avec eux. D’ailleurs, je ne comprends pas bien pourquoi tes chefs font tout ce tintouin pour ces va-de-la gueule, y savent que causer… des révolutionnaires en peaux de lapin c’te bande d’illuminés. La plupart du temps j’entrave que dalle à ce qui disent…»

 

Sur ces fortes paroles le grand Gustave Porcheron rotait, se levait, se tripatouillait l’entrecuisse, me tendait sa paluche molle et partait de son pas lourd de sac à bière.  Il fallait que je respire, que je parle à un type normal, sinon l’envie de tout plaquer, de fuir cette merde grasse, prendrait le dessus. J’enfourchais ma mobylette et je filais chez mon vieux complice Raymond Dubosc qui devait préparer son matériel de pêche pour dimanche dans son pavillon de Nogent. Raymond allait me requinquer. Me raconter ses histoires de jeunettes autour d’une bonne fricassée de lapin. Dans la cave de Raymond des bocaux, bien alignés, étiquetés : année, produit, formaient un mur de victuailles permettant de soutenir un siège de plusieurs mois. Avant même que je me pointe devant le portillon il aurait reconnu le bruit de ma pétrolette et je savais que sous sa casquette il composait déjà le menu de nos réjouissances. La bouteille d’aligoté m’attendait au frais. Ce jour-là, lorsque je lui tendis la main pour le saluer, il la garda dans la sienne en grommelant : « tu devrais arrêter ces conneries mon garçon. Tu n’as pas des mains faites pour ce boulot de cons. Mais bon comme tu es têtu comme un âne je sais que je parle dans le vide alors on va s’en jeter un et tu vas me raconter comment ça se passe chez Citroën… » Le bras de Raymond sur mon épaule pesait son poids de sécurité et d’amitié, ça suffisait à mon bonheur.    

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