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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 00:05

Ferdinand, planté face à moi, tel un ange exterminateur enveloppé dans son grand tablier blanc, me contemplait avec un étonnement mêlé de commisération. Je pleurais en silence des larmes tièdes et dodues qui s’accumulaient en une petite mare gluante sous mon nez avant de s’égoutter sur la page grisée de mon journal. Gabrielle Russier, la suicidée par le gaz, avait trente-deux ans, Christian Strossi son élève en seconde au lycée Saint-Exupéry de Marseille, juste la moitié. Dans l’effervescence du mois de mai 68, ils se sont aimés et, les imprudents, devenus amants. Gabrielle est divorcée, mère de deux enfants, promise à un bel avenir à l’université d’Aix, où la mère de Christian est titulaire d’une chaire, elle a craqué pour ce beau jeune homme bien plus mûr que les autres. En ces temps obscurs, que tout le monde a oublié, pour être majeur il fallait passer le cap des 21 ans, les parents de Christian, de « gôche », libéraux, ont porté plainte pour détournement de mineur. Qu’était-ce pays qui pouvait me faire conscrit à 18 ans, m’envoyer à la guerre – moi j’avais échappé au djebel, mon frère non – me laisser entrer à l’Université à l’âge de Christian et m’interdire d’aimer, de faire l’amour avec qui bon me semble ? Quel crime avait commis Gabrielle pour être jetée, pour 8 semaines, à la fin du printemps 69, dans une cellule sordide de la prison des Baumettes ? Aimer un grand jeune homme, qui aurait pu être moi, c’est tout, alors qu’en ces temps gris, Papon fut, lui, le préfet de police de Paris, le Ministre du Budget du madré de Montboudif, avec du sang sur ses belles mains d’administrateur impitoyable. Crime suprême, leurs corps s’étaient mêlés, enflammés, Christian avait empli cette vieille femme de sa jeune sève. Ils avaient jouis. Condamnée, le 12 juillet – mon jour anniversaire – à 12 mois de prison avec sursis et 500 francs d’amende, le Parquet jugeait la condamnation trop faible et faisait appel a minima, et Gabrielle ouvrait le 1er septembre le robinet du gaz. Exit la femme de mauvaise vie, celle qui avait détourné l’innocence vers les infâmes plaisirs de la chair. Bouclé dans une maison de repos par les psychiatres de service, Christian, lui, grâce à la protection de ses parents, allait enfin voir s’ouvrir une sacré belle vie.

 

 

À peine moins d’un an après le raz-de-marée des élections de juin 68, la France honteuse de ses faiblesses au temps de Vichy venait, en abondant les voix de la gauche rancie et celles des collabos de Moscou, de foutre de Gaulle dehors. Le grand trublion, avec ses histoires de grandeur de la France, son indépendance nationale et ses velléités de participation, laissait la place et les manettes à ceux qui allaient s’employer à dilapider son héritage pour mieux s’enrichir. Pourtant, lorsque le 22 septembre, notre normalien de Président, questionné par Jean-Michel Royer, sur ce qu’il était maintenant de bon ton d’appeler « l’affaire Russier », allait convoquer Paul Eluard pour jeter un étrange voile sur Gabrielle, délivrer, une brève et ambiguë, oraison funèbre : «  Comprenne qui voudra… » lance-t-il. En exergue de son poème, Eluard a écrit : «  En ce temps-là pour ne pas châtier les coupables, on maltraitait les filles. On allait jusqu’à les tondre. » Pompidou était prévenu, du poème d’Eluard filtre une émotion poignante :

 

Comprenne qui voudra

Moi mon remords ce fut

La malheureuse qui resta

Sur le pavé

La victime raisonnable

A la robe déchirée

Au regard d’enfant perdue

Découronnée défigurée

Celle qui ressemble aux morts

Qui sont des morts pour être aimés                 

Une fille faite pour un bouquet

Et couverte

Du noir crachat des ténèbres

Une fille galante

Comme une aurore de premier mai

La plus aimable bête

Souillée et qui n’a pas compris

Qu’elle est souillée

Une bête prise au piège

Des amateurs de beauté

Et ma mère la femme

Voudrait bien dorloter

Cette image idéale

De son malheur sur terre.

 

Pompidou, bien sûr ne le cita qu’en partie, et avec quelques approximations, mais sa compassion me parut étrange et théâtrale, car Gabrielle n’était pas une « fille galante » mais une femme sacrifiée sur l’hôtel des bien-pensants.

Si vous souhaitez écouter ou réécouter Georges Pompidou cliquez sur ce lien :
http://www.ina.fr/art-et-culture/litterature/video/I00006240/pompidou-cite-eluard.fr.html

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Claude Chenin 23/11/2009 23:25


J'avais treize ans. J'ai été extrêmement marqué par ce commentaire de G. Pompidou, hésitant, troublé, triste... Je ne crois pas que sa compassion ait été théâtrale, elle était par contre étrange
certes, comme celle d'un président dégoûté par les hurlements des chiens mais  qui ne pouvait pas le dire car il serait sorti de sa fonction.


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