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7 avril 2008 1 07 /04 /avril /2008 00:05
  La série entretien continue, mon nouvel invité est Michel Issaly, secrétaire-général des VIF : les Vignerons Indépendants de France. Au temps où mon rapport provoquait des remous dans certaines sphères syndicales, surtout chez ceux qui ne l'avaient pas lu, avec Xavier de Volontat et Michel Issaly l'accueil a toujours été chaleureux, convivial et le dialogue constructif la règle et, comme vous pourrez le constater dans l'entretien qui suit, sur le fond des choses, les passerelles existent. Reste à les emprunter mais c'est une autre histoire que nous écrirons sans doute ensemble. C'est donc avec un réel plaisir que j'entame cet entretien avec Michel Issaly artisan-vigneron d'un pays où j'allais, il y a fort longtemps, passer des vacances dans un gîte rural appartenant à un vieil original et ses deux fils célibataires, vignerons et écolos avant la l'heure - une dame blanche : une chouette effraie se promenait la nuit dans le grenier au-dessus de nos têtes - à Cahuzac s/Vère.
 

JB : «  Bonjour Michel Issaly, comme je suis un vieux briscard, de mon temps, on disait "caves particulières", j'ai même été le premier membre de cabinet à représenter le Ministre à l'un de vos Congrès à Blois, maintenant vous êtes les VIF, les vignerons indépendants. Eclairez ma lanterne et celle des lecteurs de Vin&Cie Michel Issaly, dites-nous ce qu'est un vigneron indépendant ? »

 

MI : « Un vigneron indépendant est d’abord un homme ou une femme, c’est ensuite un chef d’entreprise qui a pour spécificité de produire du raisin, dans ses vignes, de le transformer en vin ou eau de vie, dans sa cave et ensuite de le commercialiser. Ce qui fait du métier de vigneron indépendant une des professions les plus complètes qui puisse exister dans le monde de l’entreprise. Rare sont ces corps de métiers ou l’on demande autant de spécificité à un seul homme. »

 

JB : « Chef d’entreprise aux compétences très larges et très variées le vigneron indépendant  doit aussi, dans les appellations surtout, prendre sur son temps pour participer ou s’intéresser à tout ce qui tourne autour. Je veux parler tout particulièrement des fameuses ODG. Votre organisation, les VIF, s’est portée en première ligne, vent debout, pour contester leur mise en place. Pourquoi, Michel Issaly ? Qu’est-ce qui ne vous va pas : le fond de la réforme ou ses modalités de mise en œuvre ? Que souhaitiez-vous ?

 

MI : Ce qui nous va bien c’est la grande idée de cette réforme : séparer le lieu de gestion d’une AOC du lieu d’agrément. Il était enfin temps de mettre un terme aux dérives qui sont apparues  depuis 15 ou 20 ans dans la gestion de nos AOC. Nous étions un certain nombre à penser, qu’il allait y avoir enfin, une réelle occasion de revenir à une véritable politique de vin construite sur cette notion de terroir que le monde entier nous envie. Je rappellerai aussi pour la petite histoire que les entreprises vignerons-indépendants produisent environ 60% des AOC françaises.

Malheureusement, les modalités de mises en œuvre ont été à nos yeux désastreuses. D’un coté, il fallait absolument que les nouvelles ODG permettent de garder le pouvoir et les moyens financiers des syndicats de production et, de l’autre coté, des « apprentis sorciers » se sont fait plaisir à rédiger des cahiers d’habilitation d’entreprises ressemblant à des usines à gaz. Et, au milieu, personne n’a pensé à d’abord, dire ce que nous voulions faire de nos AOC et quelles places elles auraient dans une segmentation enfin lisible de notre offre. Les vignerons indépendants de France attendaient et attendent encore ce grand débat. À nos yeux, il nous semblait qu’il aurait fallu commencer par là. Une fois de plus, la filière viticole française a mis la charrue avant les bœufs.

Nous pouvons également noter un manque criant de concertation des acteurs de la filière sur une réforme majeure de notre viticulture. Le réveil risque d’être brutal pour un certains nombre de producteurs, mais aussi pour certains négociants lorsqu’ils demanderont leur habilitation.

La mauvaise nouvelle dans tout cela, c’est que cette réforme va rentrer en application dés cette récolte 2008 et que les producteurs de base sont loin, très loin d’en connaître les contours et la philosophie. Nous nous posons également des questions quant  au coût réel de la mise en œuvre de cette reforme qui risque d’être au-delà du raisonnable pour que nous restions compétitif sur le marché mondial.

 

JB : Notre compétitivité sur le marché mondial, c’est-à-dire notre capacité à accompagner la croissance de la consommation dans certains pays, à conquérir de nouveaux consommateurs, à reprendre des parts de marché à nos concurrents, pensez-vous Michel Issaly que le récent compromis sur la réforme de l’OCM vin ait pris la pleine mesure de ce défi pour la viticulture de l’Ancien Monde dont la France est et reste le moteur ? Quelle est l’analyse des Vignerons-Indépendants sur ce nouveau cadre communautaire ?

 

MI : Non, c’est nous qui n’avons pas pris la mesure du véritable défi qui nous attends, pour la bonne et simple raison que nous continuons à faire des discours et que nous oublions l’essentiel : les actes, car la course contre la montre a débuté depuis un certains temps partout ailleurs.

Les Vignerons Indépendants ont été les seuls avec le négoce à vouloir une reforme profonde de l’OCM, orientée vers les marchés et les consommateurs, avec une déréglementation d’une partie de notre viticulture. D’ailleurs OCM veux bien dire Organisation Commune du MARCHE, il faut donc qu’il nous donne les moyens de maintenir et de conquérir de nouveaux débouchés. Même si la première mission de cet OCM est de garantir un revenu convenable à tous les producteurs, c’est bien par notre capacité à réussir notre implantation sur tous les marchés que nous les garantirons.

La viticulture française à absolument besoin de changer, d’évoluer, tout en gardant la force de son histoire et son enracinement territorial. C’est cet exercice qui est le plus difficile à faire pour un vieux pays viticole comme le notre.

C’est par notre capacité à créer une offre lisible, sans contrainte sur le bas de la pyramide (là ou il y a le plus de concurrence) que nous pourrons adapter une partie de notre production aux exigences de ces nouveaux modes de consommations. Pour arriver à réussir ce challenge, il faudra en réussir plusieurs à la fois. Tout d’abord augmenter l’exigence de notre production AOC sur de vraies valeurs de terroir, mais aussi en tenant compte des valeurs humaines. C’est ce que nous appelons, la viticulture « artisanale », celle qui fait du cousu main autour d’un véritable savoir faire. Pour réussir ce premier challenge le retour à une vraie notion basée sur le terroir est indispensable. La France, est, et c’est la sa force, le pays le plus riche au monde en terme de diversité agronomique. Redonner vie au sol et être exigeant sur leur préservation doit être le rôle essentiel de nos nouveaux ODG. Un vin AOC devrait d’abord se faire à la vigne et pas dans la cave.

Mais nous savons tous, que cette viticulture ne pourra plus représenter 57% des volumes produits en France comme c’est le cas aujourd’hui, car il n’y a pas encore de par le monde assez de consommateurs pour la comprendre. A côté de cette viticulture il faut créer une offre basé sur des valeurs agro-alimentaires,  tournée vers le goût et les besoins des consommateurs en s’appuyant sur des marques fortes. Marques, qui malheureusement nous font défauts aujourd’hui, en tout cas celles de poids suffisant pour peser sur l’offre mondiale. Dans ce secteur, tout reste à construire. Pour réussir dans cette compétition, il fallait absolument une libéralisation des contraintes réglementaires. Ce nouvel OCM nous donne enfin les outils pour la construire.

Toutes ces évolutions vont amener un changement profond de notre viticulture, il ne faut pas en avoir peur, mais l’accompagner de toute notre force. Ce sera le dernier OCM spécifique au vin, il me semble qu’il a réellement pris en compte la mesure des enjeux. En tout cas si nous faisons les bons choix il va nous donner les moyens d’accompagner cette mutation. Nos entreprises ont absolument besoin de rentrer dans une aire d’intelligence économique pour voir et anticiper ces évolutions et être demain plus compétitives. Si la filière française dans son ensemble sait utiliser les moyens mis à notre disposition et en construire de nouveau, si elle sait aussi être innovante, il y a de grandes chances, grâce également à ses atouts actuels, qu’elle occupera durablement le poste de leader mondial de la viticulture.

 

JB : Cette analyse me va bien Michel Issaly mais avons-nous placé le Ministre français dans les meilleures conditions de négociations ?

 

MI : Sur la dernière question, je pense que la France a adopté, lors de cette négociation une position de défense et non une position d’attaque. Malgré tout, la proposition de la commissaire Européenne Marian Fischer-Bold reste tout de même assez ouverte, même si la libération des plantations a été repoussée. Cet OCM grâce notamment à une libéralisation de l’étiquetage avec une politique de vin avec IG (indication géographique) et sans IG  va nous permettre de nous donner les moyens pour occuper tous les segments de marchés.

Les Vignerons Indépendants de France avaient d’ailleurs demandé que cet OCM nous donne enfin la possibilité d’utiliser les mentions de cépage et de millésime sur les vins sans indications géographiques. Comment voulez-vous conserver ou gagner des parts de marchés si vous n’avez pas les mêmes règles que vos concurrents ?  Aujourd’hui nous avons les mêmes armes que eux, on verra enfin si nos gros metteurs en marchés sont capables de mettre des actes en face de leurs discours tout en garantissant enfin un revenu honorable aux producteurs.

Pour terminer et à titre personnel, je souhaite que la filière française réussisse à faire vivre ensemble ces deux visions différentes mais complémentaires de notre production viticole. Les pouvoirs publics auront aussi une très lourde part de responsabilité pour ne pas condamner un secteur au profit d’un autre et renouveler ce qui c’est produit au niveau des fromages où l’on a tué dans ce pays le secteur artisanal.

 

JB : Vous comprendrez bien sûr Michel Issaly que je sois de ceux qui appelle, comme vous, de tous mes vœux à ce vivre ensemble. Pour clore cet entretien, permettez-moi de revenir quelques instants à la vigne et au vin, parlez-nous un peu  de votre entreprise artisanale de vigneron, ce domaine de la Ramaye à Ste Cécile d’Avès, dans le gaillacois, auquel vous êtes très attaché.

 

MI : Oui je suis très attaché à mon Domaine ainsi qu’à ma région, qui est comme vous le comprendrez la plus belle région de France. Ce Domaine existe depuis 1847 et a toujours appartenu à ma famille. La notion de transmission du savoir faire est donc importante et capitale dans le choix du style de vin que nous réalisons.

Nous faisons un métier extraordinaire et passionnant surtout lorsque nous avons cette chance de pouvoir être en permanence au contact du consommateur.

C’est cette relation privilégiée avec notre clientèle qui m’a permis de faire un choix assez particulier par rapport à mes collègues puisque au lieu de grossir j’ai préféré diminuer ma surface de production pour me consacrer uniquement à ce que je savais faire : une politique de production où l’homme fait corps avec son terroir et son millésime, et où le vin exprime cette diversité. Je suis donc passé en 1993 de 13 ha de vigne à 5 ha. Choix difficile, mais si aujourd’hui avec le recul il me fallait le refaire, ce serait exactement le même.

Nous avons à Gaillac une richesse extraordinaire en cépages autochtones : le mauzac, le lenc de l’el, l’oundenc, le duras, le braucol, le prunelard… J’ai restructuré mon entreprise pour ne vinifier que ces raretés.

Même si ce sont des vins compliqués, plus chers que la moyenne, je me rends compte tous les jours que le public s’ouvre d’avantage à eux. Il m’a quand même fallut plus de vingt ans pour asseoir la notoriété de cette marque personnelle, en ne m’étant jamais réfugié derrière la marque collective. Je connais donc le travail et l’exigence nécessaire pour créer et continuer à garantir l’attente du consommateur, la remise en question est permanente.

Nous commercialisons aujourd’hui une grande partie en France auprès d’un public de particuliers mais aussi pour plus de 40% auprès des restaurants, cavistes ou bars à vins. Environ 15% de nos ventes se réalise à l’export (Belgique, Allemagne, Suisse, Québec…), même si le plus souvent c’est un marché d’opportunisme car je suis en rupture de stock au moins quatre mois dans l’année. J’entretiens bien sur la rareté de mon produit, c’est ce qui me permet d’augmenter ma valeur ajoutée, mais il n’est pas encore question d’augmenter la surface de mon vignoble car la demande sur le type de vins que je réalise n’est pas du tout élastique

 

JB : Merci pour votre disponibilité Michel Issaly. Les lecteurs de Vin&Cie apprécieront votre liberté de ton et votre engagement. J'ai eu l'occasion de goûter votre vin rouge lors d'une manifestation qui se déroulait dans le nouveau  Bercy - un beau clin d'oeil - et je puis assurer mes fidèles lecteurs que, même si je ne suis pas le top du top des dégustateurs, c'est de la belle ouvrage d'artisan vigneron. D'ailleurs, s'ils le souhaitent, ils peuvent se rendre sur votre site www.michelissaly.com/

 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

Thomas Montagne 08/04/2008 10:44

Vous avez entièrement raison, mon "billet d'humeur" est partiel, sinon partial...Quant à dire que les vignerons doivent s'en prendre à eux-même, c'est certain: très peu se sont intéressé à cette réforme pourtant fondamentale

tchoo 08/04/2008 08:14

Désolé mon cher Thomas, mais votre explication est par trop simpliste pour être totalement vrai.Je ne crois pas que d'un coté il y ait les foncièrement mauvais et de l'autre les foncièrement bons.Les vignerons se sont laissés dépouillé de la maitrise de leur destin et  se retrouvent avec une réforme que personne ne maitrise plus, mais ne doivent-ils pas d'abord s'en prendre à eux-mêmes?

Thomas Montagne 07/04/2008 21:26

En réponse à Tchoo:si nous en sommes là, c'est que les gens qui détiennent le pouvoir syndical dans le monde viticole se soucient peu des vignerons ou des viticulteurs. Le principe de base de la réforme n'a pas été: comment assurer la qualité des vins au meilleur coût pour les vignerons, il a été: comment assurer un revenu pérenne aux syndicats d'appellation? Dans cette affaire, c'est la CNAOC et son président qui sont les
principaux responsables du désastre. Comme Ugolin mangeait ses fils
pour leur conserver un père, la CNAOC tue les vignerons pour leur
conserver des syndicats d'AOC...

tchoo 07/04/2008 09:38

Il semblerait que cette réforme de l'agrément ne satisfasse personne, à deux mois de l'entrée en vigueur, peu de monde sait où cela va.Reste une interrogation, comment peut-on en arriver là?

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