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6 avril 2008 7 06 /04 /avril /2008 00:09

 

Le 4 septembre 1969, c’était un jeudi, et c’était mon quatrième jour chez Citroën à l’usine du quai Michelet à Levallois-Perret, celle où l’on fabriquait la "deuche" la chouchoute des babas cools. Pour moi c’était, tout, sauf cool, mais la galère. Mon boulot, boucheur de trou sur la chaîne de montage de la « caisse », consistait à charroyer entre l’atelier de soudure et celui d’emboutissage des structures métalliques pour pallier les anomalies constatées sur certaines caisses et éviter un trou dans l’assemblage. Entre les deux ateliers, cent mètres où je devais pousser, courbé, arc-bouté, une sorte de fardier, dont les toutes petites roues collaient au goudron, rempli de carcasses en tôle tout juste sorti des presses. J’en chiais, ça me sciait les reins et, comme ce sadique de contremaître, lorsque je lui avais demandé poliment des gants, m’avait ri au nez en me balançant goguenard « tu te démerdes y’en a pas… » - y’avais jamais rien dans cette boîte de merde c’était comme ça chez Citroën le royaume du bout de ficelle – je me faisais bouffer les mains par le nu tout juste refroidi de la tôle et cisailler les doigts par tous les angles de ces putains de pièces. Les nervis, la couche de brutes épaisses qui évitait à la caste des ingénieurs géniaux – les pères de la DS – de se préoccuper de la lie des OS, m’avait classé dans la catégorie « intellos », tous ces branleurs qui venaient les faire chier et foutre le bordel en s’immergeant dans la classe ouvrière, ici fortement représentée par les « bicots » et les « crouilles » ex-fellaghas coupeurs de couilles des braves défenseurs de l’Algérie Française. La manœuvre des « génies » de la place Beauvau fonctionnait à merveille : j’allais plaire aux illuminés de la Gauche Prolétarienne.

 

















Quand je m’étais pointé le premier jour aux bureaux du quai de Javel, pleins de cols blancs et de petits culs frais de dactylos arpentant les couloirs, après les formalités d’usage, paperasses diverses, on m’avait dirigé vers le bureau du responsable du pointage où officiait, derrière un petit bureau métallique, un grand mec au crane rasé qu’avait une gueule de juteux de l’armée, et qui s’avéra par la suite être un ancien sous-off qu’avait fait l’Indochine et l’Algérie, plus caricatural que nature, raide et con à la fois. Manifestement ma gueule lui déplaisait et, pour me faire chier, il m’avait collé dans l’équipe de nuit : j’embauchais à neuf heures du soir et je finissais à cinq heures du mat. À part les affres de mon Golgotha quotidien, ça m’allait comme un gant car ça me laissait du temps pour aller traîner mes grolles du côté des réunions secrètes de mes amis les « tigres en papier ». Mais le 4 septembre je n’en étais pas encore là et, lorsque je sortis de l’usine, encore plein du fracas des presses, cassé par la nouvelle gestuelle que m’imposait le charroi de pièces en tôles coupantes qui me mettait les mains en sang, vidé de toute envie et affamé, j’enfourchais ma mobylette et je fonçais jusqu’à mon gourbi de la Butte aux Cailles pour me jeter sous une douche bouillante. Décapé, propre sur moi, je gagnais Montparnasse où j’allais, dès l’ouverture, poser mon cul sur la paille des fauteuils nickel du Sélect. En dépit de mon décrassage je devais suinter l’ouvrier car les garçons me tiraient des mines dégoûtées en prenant ma commande. Je les ignorais en m’empiffrant de leur petit déjeuner continental. La faune matinale me plaisait ; des femmes entre deux âges me mataient ; des intellos en velours côtelé péroraient ; quelques filles en mini-jupes et bouquins sous le bras faisaient escale et pépiaient ; de vieux messieurs à rosette lisaient la presse du matin ; moi je somnolais doucement jusqu’aux environs de neuf heures.

 Requinqué, je commandais alors un croque-monsieur avec un verre de Brouilly et je me plongeais dans la lecture du Monde l’austère que j’avais acheté à un vendeur à la criée. Dans les cafés parisiens, surtout les plus chics, seul le statut d’habitué vous donne droit à un traitement chaleureux, qui parfois confine au larbinisme, surtout lorsque, comme moi, on arrose le personnel de pourboires généreux. Sans rouler sur l’or, comme la grande maison continuait de m’assurer mon traitement de fonctionnaire de police, qu’elle prenait en charge le loyer de mon gourbi de la Butte aux Cailles, et que la maison Citroën m’assurait le maigre salaire d’un OS – toujours assez mince même si les accords de Grenelle avaient rallongé un peu la sauce – je pouvais me permettre de claquer un peu de blé pour me faire plaisir. Ferdinand, qui était de service le matin, après m’avoir battu froid les premiers jours, face à ma munificence et ma lecture du Monde, me prit très vite sous sa protection. Archétype du vieux titi parisien il alternait des réparties désopilantes et des propos de la France un peu rance qui râle à tout propos sur tout et rien. J’étais bon public, me gondolais à la plus petite plaisanterie, approuvais ses pires insanités. Le Fernand appréciait. Le seul nuage obscurcissant un peu  notre lune de miel provenait du flou de mes réponses lorsqu’il tentait de me pousser aux confidences sur mes activités. Je le faisais, non que je craignais son indiscrétion, d’ailleurs j’aurais pu m’inventer une troisième vie, mais parce que voulais le tenir un peu à distance avec juste ce qu’il faut de mystère. Lorsque je découvris l’entrefilet annonçant la fin tragique de Gabrielle Russier Ferdinand compris que je venais d’être touché au cœur.
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Et toujours l'info sur Vin&Cie l'espace de liberté : les "Wines News de la Toile" le n°10 est en ligne : trafic de vin toxique en Italie se reporter en haut à gauche du blog sous la rubrique Pages en vis-à-vis du titre de la chronique. Bon dimanche à tous.

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