"Vin&Cie" l'espace de liberté poursuit sa mue de nouveau média de la Toile en ouvrant ses colonnes aux dirigeants des grandes organisations nationales du secteur
du vin sous la forme d'un entretien. Le président de la Confédération des Coopératives Vinicoles de France, Denis Verdier, a accepté le challenge d'essuyer les plâtres de cette nouvelle rubrique.
Je l'en remercie sincèrement. On ne présente pas Denis Verdier, il est à la fois l'homme de sa cave coopérative de Générac "Costières et Soleil" fruit de la fusion de 6 caves, et un leader
national très attaché à défendre les grands principes fondateurs du mouvement coopératif et, loin de la toute puissance de la "main invisible" du marché, une certaine idée de la
gestion du secteur où l'on ne met pas les outils de régulation au rencart. En ce temps où, semble-t-il, l'heure des grands choix longtemps différés a sonnée, son
expérience des lieux de pouvoir donne à ses propos une saveur toute particulière.
JB : "
Bonjour Président Verdier, j'entends des voix autorisées comme on dit chez les diplomates, affirmer " que le gros temps est derrière nous et que le paquebot France avec ses diverses classes
– en langage INAO : la hiérarchie des vins – reprend sa croisière dans l'optimisme et la sérénité..."
Le président de la CCVF partage-t-il cette analyse
?
DV : « En viticulture la situation
du marché s’est améliorée, parce que l’offre, européenne et nationale, a été une des plus faibles que l’on est eu depuis quelques années ; cela est dû en grande partie à des vendanges
marquées par la sècheresse et à un déstockage lié aux faibles cours.
Si l’on ne fait pas dans cette période d’amélioration des cours des réformes
importantes, il suffira d’une récolte abondante pour que l’on retombe à nouveau dans une situation de crise grave.
Il ne faut pas avoir la mémoire courte ; le compte d’exploitation de nombreux
vignerons, mais on peut aussi dire de nombre de maisons de négoce, a subi des pertes importantes au cours des derniers exercices. Il y a donc urgence à agir.
Quant à être optimistes et sereins, il faudra surtout pour ce faire que l’envie de
réformer soit plus forte que le conservatisme traditionnel.
Nous serons fixés sous peu puisque le Ministre veut mettre en œuvre un plan à cinq
ans.
JB : « Avant d’aborder le prospectif, arrêtons-nous quelques instants sur la toute nouvelle réforme de l’OCM vin. Ne croyez-vous pas qu’en demandant au Ministre
de tout défendre, sans réelles priorités, les Organisations Professionnelles ne lui ont pas rendu service ? Cependant, au bout du compte, les résultats de cette négociation vous
satisfont-ils ? »
DV : « Tout d’abord, concernant la négociation de l’OCM, il faut dépeindre le cadre dans lequel elle s’est négociée en France, et se féliciter que les
fonctionnaires assurent la continuité du travail de l’Etat.
On peut le regretter, mais il n’y a pas eu de position unique au niveau des
professionnels, et, au-delà des réunions parisiennes « tout sourire », les professionnels, qu’ils soient du négoce, de la production et des interprofessions sont allés « en file
indienne » négocier leur point de vue avec la Commission.
Ainsi, on pouvait compter entre 4 ou 5 démarches de lobbying au niveau des
professionnels français (ce n’était pas mieux dans les autres pays, que ce soit en Espagne ou en Italie), la Commissaire Fischer-Böel avait devant elle, une multitude de négociateurs en
herbe…
Par souci de clarté, il faut dire aussi que les périodes électorales en France –
des présidentielles aux législatives – occupent fortement les ministres à « labourer » le terrain électoral plus que le Bureau d’un commissaire
européen.
On peut le dire : à son arrivée rue de Varenne, M. BARNIER a trouvé un
dossier mal ficelé à Bruxelles. S’il faut résumer en un mot son travail. je dirais simplement qu’il a dépensé beaucoup d’énergie, et qu’il a, finalement, « sauvé les meubles ». L’accord
n’est pas celui auquel nous avions travaillé. Mais il nous reste une enveloppe nationale ; une modeste possibilité de gérer la crise et une segmentation des produits
modernisés. »
JB : « Si les meubles sont sauvés,
la gestion de crise notamment, c’est déjà ça mais nous avons tout de même fait arbitrer par Bruxelles notre incapacité à trancher au plan national le débat récurent sur la segmentation ;
ceux qui ne voulaient pas de « Vignobles de France » récoltent la mention du cépage sur tous les vins. Mais tout ça est derrière-nous. Parlons de l’avenir : de la préparation du
plan à 5ans. Trois groupes thématiques – gouvernance, compétitivité, recherche-développement – ont planché et un pré-rapport a été remis au Ministre, Denis Verdier est-ce-que d’après vous ça va
dans le bon sens ou du moins dans celui que souhaite le président de la CCVF ?
DV : S’il faut rendre acte aux trois
Présidents des groupes thématiques désignés par le Ministre de leur volonté d’aboutir, il faut convenir et ils le disent eux-mêmes, que le pré rapport déposé en Mars alors qu’il était attendu fin
décembre, est un document qui doit sérieusement être enrichi.
Une première remarque : lorsqu’on est président d’une institution para
publique, et je suis bien placé pour en parler, on a un certain devoir de réserve lié à la charge et on sent bien dans les propositions une recherche d’un consensus qui risque d’être à
minima.
Deuxième remarque : il a été confié aux hauts fonctionnaires de « tenir
la plume » et on voit bien que « dans la soute » il a eu un équilibre dans les propositions pour satisfaire les institutions en place notamment pour la gouvernance de la filière. Mais, dans le fond, c’était le risque de ce genre d’exercice, il ne faut pas
s’en offusquer outre mesure.
Il appartient d’autant plus aux organisations professionnelles et donc à la CCVF
de s’exprimer clairement et de s’approprier positivement la démarche. Nous allons donc déposer sur le Bureau du Ministre une contribution pour lui donner tous les éléments et il lui appartiendra
d’arbitrer au final la concertation.
D’ores et déjà trois commentaires :
- Concernant la segmentation de l’offre française, on comprend pour ce qui est des AOP et des IGP ce qui va en
advenir. Par contre, dans le domaine des vins sans IG qui pourront porter le nom du cépage et des mentions valorisantes, tout reste à construire.
Nous sommes quant à nous chauds partisans du travail fait dans le cadre de l’ANIVIT sur les travaux « Vignobles de France » ; quelques garde-fous avaient été proposés :
contractualisation, agrément des entreprises, dégustation du produit etc… Ils alliaient souplesse et compétitivité mais permettait une rigueur qualitative. On a l’impression aujourd’hui, et le
Négoce est inaudible sur ce point, que d’aucun rêve, comme pour la conquête de l’ouest, à une liberté totale de l’utilisation de ces mentions valorisantes au risque de les banaliser. Nous le
disons clairement : si l’on tombe dans le travers de ce libéralisme à outrance sur l’utilisation du cépage, le règne des « faiseurs de miracles » va s’amplifier. Ce n’est plus de
la valeur ajoutée qu’on va additionner dans la filière, c’est la prime au moins-disant avec son concert, au niveau de la propriété comme au niveau du négoce, de marge écrasée et des comptes
d’exploitation exsangues. La liste des entreprises en difficulté dans la filière liée aux petits prix ne cessera de croître. N’ayons pas la mémoire courte.
- En matière de « Gouvernance », s’il existe un transfert de compétences entre l’Etat et les interprofessions, il
faudra qu’il y ait aussi un transfert de « pouvoir » que ce soit au plan des bassins qui doivent être unifiés, ou que ce soit au plan national. Nous souhaitons une interprofession
nationale composée majoritairement des représentants de bassins, et des organisations nationales de la filière. Elle devra gérer tout ce qui est « horizontal » dans nos métiers (image
du vin, vin et santé, stratégie de recherche fondamentale, restructuration des entreprises…) ainsi que le devenir des vins sans IG. Cette interprofession nationale sera le lieu naturel de
concertation entre les bassins. L’ANIVIT et le CNIVE devront être intégrés dans cette interprofession.
- En matière d’innovations et de recherches fondamentales, dans ce domaine tout reste à écrire ; le pré rapport est
plus que modeste. Pour les orientations stratégiques, il y est fait allusion à une note d’expert qui n’a pas élaboré des objectifs prioritaires clairs. Nous pensons qu’il faut évoquer la demande
du consommateur et les nouvelles préoccupations de la société que ce soit sur le respect environnemental, la diminution des intrants avec les solutions alternatives et sur bien d’autres points
encore qui touchent au développement durable.
Pour en terminer, le Conseil d’Administration de la CCVF a travaillé sur ces
orientations stratégiques que nous allons apporter sur le Bureau du Ministre début avril.
JB : Denis Verdier, avant de terminer cet entretien, un petit mot sur votre cave "Costières et
Soleil".
DV : Costières&Soleil, à
Générac, est une entreprise qui est le fruit d’une politique volontariste de modernisation et d’organisation du secteur coopératif gardois. En effet, elle est issue de
fusions-absorptions mises en place autour de petites caves qui, en se regroupant, ont souhaité obtenir une taille leur permettant d’investir dans la
technologie moderne, dans l’innovation et dans la « matière grise ». Elle regroupe 300 vignerons coopérateurs dans le Sud du département, 110 000 hl avec une gamme « Côtes du
Rhône » « Costière de Nîmes » « Vin de Pays d’Oc » et « Vin de Pays du Gard ».
JB : Merci Denis Verdier d’avoir bien voulu inaugurer la nouvelle formule : « Entretien avec…une personnalité. » sur Vin&Cie l’espace de liberté
et de l’avoir fait dans l’esprit du lieu. Je suis persuadé qu’on vous a lu avec intérêt et attention.
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