Paris le dimanche des Rameaux,
Chers moutons,
Le Général, dit-on, nous qualifiaient, nous français, de veaux. C'est beau un petit veau qui vient de naître, avec mon pépé Louis puis mon père j'officiais comme assistant vêleur
de nos quelques vaches normandes. Bien sûr, le devenir du veau, lié à son sexe : les génisses pour le lait, les mâles pour la boucherie, est tout tracé, sans surprise, un parmi d'autres au
sein du troupeau. Le veau est brave, au sens populaire, c'est-à-dire un peu con*.
Le cas du mouton est bien plus grave. En effet du mouton noir aux moutons de Panurge en passant par sa tremblante cousine germaine de
la vache folle pour finir par celui à 5 pattes, sa psychologie se situe aux extrêmes limites de la dérision. En effet, suivre les mauvais bergers semble être la destinée du mouton. Foncer
tête baissée avec une belle unanimité vers les pires inanités est consubstantiel à son existence. Bien sûr, dans le vin il y a une superbe exception le Mouton des Rothschild et son petit Cadet,
et dans l'imagerie populaire y'a aussi les moutons de la crèche du Petit Jésus, sympas, santonisés, agnelisés. En effet, c'est toujours le problème de la profusion dans les appellations
: le bélier c'est la brutalité, la brebis c'est la tendresse, l'agneau c'est le mignon, mais en définitive le mouton c'est le plus con* que la moyenne. Terrible chute dans le
panthéon des espèces domestiquées pour ces inoffensifs ovins, triste fin pour l'agneau de pré-salé ou de Sisteron que de se voir labellisé au royaume des cons*.
La faute à qui ?
À nous, bien sûr, les humains qui affublons ces braves bêtes de nos
travers, comme si par un effet miroir nous voulions exorciser notre tendance à crier en foule le matin : vive Pétain ! et le lendemain : vive de Gaulle ! La versatilité du troupeau des humains
vaut bien celle des ovins. Comme vous commencez à me connaître, vous comprendrez que si je viens de prendre ce long chemin de traverse c'est que suis fatigué d'entendre les cris d'orfraies
de ceux qui s'inquiètent - à juste raison d'ailleurs - de l'autorisation de la mention du cépage sur les vins de table. Pourquoi me fatiguent-ils ? Tout simplement parce que ce sont les mêmes qui
ont fait badigeonner, par de braves moutons, sur les cuves des caves : "Non, à Cap 2010" Et pourtant, s'ils l'avaient lu cette foutue Note stratégique qu'auraient-ils lu page 7 au 2°
:
" Sur l’autre versant nous proposons de créer une nouvelle catégorie les Vins de
cépages des pays de France, nouvel espace de compétitivité, produits et assemblés aux normes des règles de la compétition internationale, sur la base d’une liste de cépages, à l’intérieur des
vins de table à indication géographique. L’ouverture de ce nouvel espace est une chance pour nos entreprises, à elles de s’en saisir et surtout à elles de s’appliquer un corps de règles
contractuelles pour que cette nouvelle catégorie devienne le réservoir de marques nationales et internationales, le vecteur de notre conquête de
nouveaux consommateurs, de nouveaux marchés, le moteur d’un véritable repositionnement de nos vins d’entrée de gamme. Sans vouloir jouer les Cassandre dans ce nouvel espace il n’y a aucune place
pour les faiseurs de miracle, les vendeurs de prix et les bricoleurs sans génie.
Mais ils ne l'avaient pas lu et ce qu'ils viennent de se voir notifier
c'est la version Fisher-Bohlisé : le meilleur ou le pire pour nos cépages. Dans l'hypothèse optimiste : version faire du vin qui se vend sur les marchés export où l'on peut espérer que cet espace
de liberté sera utilisé avec rigueur et professionnalisme ; dans l'hypothèse "on continue comme par le passé, on prend des libertés dans l'espace de liberté", alors ce sera le grand bassin
déversoir pour les faiseurs de daube et ce, pour le plus grand bénéfice de nos concurrents.
Alors, en ce dernier cas, les mêmes, ceux qui ont jeté la proposition Cap
2010 aux orties, pointeront un doigt vengeur vers le mauvais berger que je suis en criant " on vous l'avait bien dit il a mis le ver dans le fruit..." Alors moi je dis : "Un ver ça va, deux
vers bonjour les dégâts !" Facile comme répartie mais, comme pour détourner l'opprobe de nos chers moutons, qui ne savent fichtre rien de ce qui leur arrive, pour les maîtres
du troupeau l'important c'est de désigner le mauvais berger par qui tout le mal est arrivé alors, je dis pouce, ça suffit la plaisanterie. On m'oublie. J'ai refait ma vie
dans un autre pays où les bergers sont une espèce protégée.
Certains d'entre vous vont dire que j'exagère, que j'extrapole, à peine,
je vous assure. D'autres s'étonneront de ce soudain coup de chaud au matin du dimanche des Rameaux. La raison en est simple : lors du lancement de son petit dernier : Bad
Boy, JL Thunevin exprime un regret : ne pas pouvoir assembler des cépages produits dans nos beaux vins de pays. Lui n'a pas eu besoin qu'on lui fasse un dessin. Lisez
!
La mise en bouteille de BAD BOY 2005 se prépare : probablement 6666 cartons de 6, soit 39996 bouteilles.
95 % merlot, 5 % cabernet franc, vignes âgées de plus de 40 ans, grand terroir argilo-calcaire. »
Je pensais créer cette cuvée quand le Vin de Pays de France verrait le jour et nous permettrait d’assembler des grenaches ou des
carignans de Maury avec nos merlots de Pomerol, Saint Emilion ou Bordeaux. Hélas, les règlementations n’évoluent pas rapidement et le vin de table ne permet pas encore de millésimer un
vin.
Si j’ai pu réaliser cette cuvée 2005, et comme pour les Oscars à Hollywood, je me dois de remercier mes parents sans qui rien n’aurait
été possible, ma femme et ma fille qui acceptent mes lubies, mes banquiers qui financent comme toujours, en espérant que ça va marcher, mes clients passés et à venir qui me font ou me feront
confiance, le négoce bordelais et les courtiers (qui pour le coup n’y sont pour rien !), et surtout, je remercie :
Robert Parker qui m’a donné l’idée d’appeler cette cuvée Bad Boy lors d’un commentaire sur
Valandraud :
Anticipated maturity: 2010-2025+. terrific effort from bad boy and leading garagiste, Jean-Luc Thunevin, and his sidekick, Murielle Andraud, the inky/blue/purple-tinged 2005 Valandraud exhibits superb aromas of
graphite, black currants, blackberries, violets, white chocolate, sweet licorice, and espresso roast. Boasting great intensity, full-bodied power, beautiful purity, and layers of complexity, this
stunning wine should be unusually long-lived.
Eric Soulat qui a donné
le ton et l’esprit de l’étiquette.
Guillaume Quéron, avec l’aide de
Jean Philippe Fort, qui a réalisé le millésime 2005 de ce vin
Avec un prix de vente aux
particuliers de 15 euro (et de 25 à 30 dollars aux USA et en Asie), ce vin a pour ambition d’être autant apprécié (voire plus) par les consommateurs que des vins valant beaucoup plus
cher.
Bien malheureux qui ne peut promettre… En tout cas, c’est mon
premier vin « marketing »
Def. : Le marketing est
l’effort d’adaptation des organisations à des marchés concurrentiels, pour influencer en leur faveur le comportement de leurs publics, par une offre dont la valeur perçue est durablement
supérieure à celle des concurrents, (Mercator, 8° édition, 2006)
GARAGISTE je suis
MOUTON NOIR ne daigne
BAD BOY je reste
Merci
à JL Thunevin pour ce réconfort.
Voilà c'est dit mes chers amis, en ce dimanche des Rameaux, je viens de confesser auprès de vous ma faute : "oui je me suis trompé", battu ma coulpe : "c'est ma faute, c'est ma faute,
c'est ma très grande faute...", récité mon acte de contrition et bien sûr expédié ma pénitence. À nouveau me voici aussi pur que l'agneau qui
vient de naître, en capacité de regagner le troupeau, d'y retrouver une place au chaud et de crier avec les bons bergers - ceux qui ne se trompent jamais, les gardiens de l'ordre éternel des
vignes d'AOC - "Au loup !"
Bien à vous,
Le mauvais berger du vin français qui a fait résipiscence...
* " Traiter son prochain de con n'est pas un outrage, c'est un diagnostic." Frédéric Dard
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