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9 décembre 2007 7 09 /12 /décembre /2007 00:01

 
Selon la version officielle, Gustave Porcheron m’avait connu au garage de mécanique générale Debrouckeere, dans l’ancien quartier des chiffonniers, où il allait faire réparer sa moto, une Terrot à courroie. Il leur expliquerait - ces gogos gobaient tout ce qi'il disait - que s’il m’avait à la bonne c'est que, très vite, il s’était aperçu que j’étais un sale petit fouteur de merde, de la graine de risque tout, et en plus pas con du tout car toujours fourré dans les livres quand il ne semait pas le bordel aux grilles des hauts-fourneaux. Nous militions au Secours Rouge, étrange organisation sans véritable structure ni direction, simple nébuleuse rassemblant des culs bénis de gauche, des militants révolutionnaires, des syndicalistes radicaux, quelques féministes, qui se mobilisaient pour soutenir les victimes de la répression patronale et policière. Alors, comme moi le petit Marc je venais de trouver une place d’OS, chez Citroën, à Javel par un copain de régiment de mon père le Gustave l’avait pensé que ce serait une bonne recrue pour ses amis de la GP. Bien huilée la mécanique de ces messieurs, dans le dossier qu’il m’avait filé, un dossier émanant de personne bien sûr, sans en tête, tous les détails de ma soi-disant vie d’avant se résumaient en deux feuillets dactylographiés. L’opération double chevron, en référence au logo de Citroën, était classifiée « secret défense » et, au cas où elle déraperait, ou si je me faisais cravater par des collègues, bien évidemment je devrais tout prendre sur moi. Je n’aurais aucun officier référent. Mes rapports, en un seul exemplaire, je devrais les déposer dans une boîte aux lettres tout près de chez moi, au 31 de la rue des Cinq Diamants, à la Butte aux Cailles, dans le treizième où la grande maison m’avait trouvé un réduit humide dans un petit immeuble ladre, WC et douche sur le palier, plein d’arabes silencieux. Dans un élan de générosité on m’avait doté d’une Mob bleue d’occasion gonflée, mais munie d’un pot silencieux, qui selon mes chefs me rendrait très mobile. L’avenir leur donnerait raison. Avant de m’immerger dans le sous-prolétariat de Citroën, comme un plongeur respecte des paliers, je dus m’astreindre à toute une série d’épreuves, dont la dernière, au garage central de la PP, pour je m’imprègne du suint des ateliers de mécanique, pour que mes doigts et mes ongles se garnissent de cambouis, et pour que j’acquière le B.A-BA du grouillot de garage en me familiarisant avec la tôlerie des bagnoles. C’est pour cette raison que je me retrouvais, ce matin-là, dans le bureau de l’accueillant Grabowski.

La note de service m’annonçait comme stagiaire. Grabowski me mit dans les pattes de Stievenard, une grande et assez belle gueule, aux cheveux gominés, qui me tendit une main molle, impeccable. Ce gandin se trimballait, moulé dans une salopette blanche indemne de toute souillure, avec une tablette coincée sous son coude gauche, et il passait la plus grande part de son temps à raconter ses histoires de cul en grillant des Craven A qu’il tenait précieusement entre le pouce et l’index de sa main droite, tout en pointant vers le ciel son petit doigt orné d’une chevalière sertie d’un minuscule diamant. Mon irruption sur son territoire lui déplut. Elle perturbait ses multiples combines. Sans tarder il dressa un cordon sanitaire autour de moi, mes collègues m’ignorèrent. A leurs yeux de fonctionnaires planqués ma soudaine venue dans leur univers bien bordé, codé, les dérangeait, j’étais trop ponctuel et trop soumis pour être honnête. Stievenard leur avait vendu sans peine que je ne pouvais être qu’un mouchard à la solde des bœufs-carotte. Seul, un vieux type préposé aux pièces détachées, terré dans un réduit éclairé a giorno par un tube néon, dès le premier jour, me prit sous son aile. Le bonhomme détonnait dans ce marigot de combinards : adversaire farouche des ligueurs, antifasciste, résistant de la première heure, gaulliste puis plus gaulliste après l’épisode du 13 mai 58, républicain convaincu, et le cul de basse fosse où il moisissait sans se plaindre était bien sûr la juste résultante de son beau CV. Avec Raymond Dubosc, je me sentais en sécurité. Ce fut mon premier ami, celui sur qui je pourrais compter.       

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