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2 décembre 2007 7 02 /12 /décembre /2007 00:07

Quand j’y repense, dès ce premier jour, mon nouvel avenir était déjà marqué par le sceau de la graisse : la carte d’identité que le directeur de cabinet me tendait, d’un air dégoûté, du bout de ses longs doigts aux ongles manucurés, comme si c’était un papier gras, portait les stigmates de séjours entre des mains douteuses. Pour faire plus vraie que nature elle empestait l’huile de friture et, sur la photo noire et blême, tirée d’un photomaton en fin de vie, mon air halluciné, mes joues creuses et mes cheveux emmêlés collaient bien à ma nouvelle identité. Par la grâce de ces messieurs de la place Beauvau j’étais Marc Krank, un type tiré du néant, plus exactement du fichier des personnes disparues, petit juif ashkénaze, fils et petit-fils d’une lignée des Sudètes, débarquant d’un pays grisâtre, ravagé mais encore vivant, que peu de gens à Paris sauraient situer sur une carte, né à Denain, là où le Pas-de-Calais colle au pays wallon. Par bonheur, et j’en fis immédiatement la remarque à ces messieurs, j’étais incollable sur l’emblématique Jean Degros, capitaine de l’équipe de France de basket et de l’US Denain-Voltaire, et d’ajouter que le prolo ça aime la chaude camaraderie des supporters, la buvette et le cornet de frites bien gras, et d’insister que comme le prolo, pour les  dialecticiens adorateurs des masses, constitue le mètre-étalon du pur révolutionnaire, avec un tel bagage culturel je serais accueilli par eux à bras ouverts. Mon petit cours es-manipulation des zélateurs de la lutte des classes fit son petit effet auprès de mes chefs qui se détendirent, après tout devaient-ils penser ce type leur ressemble, alors nos préventions contre lui constituent sans doute ses meilleurs atouts. Dans un élan mesuré, le directeur des RG me prenait par le bras et m’entrainait près de la porte-fenêtre pour me confier, sur le ton de celui qui ne peut pas faire autrement, que je serais cornaqué par une grosse enflure : Gustave Porcheron. Gustave la balance, électricien au service d’entretien chez Wendel, que ces petits cons de la GP considéraient comme un vrai révolutionnaire, alors que les RG le tenaient pour une poignée de biftons, et un peu de cul dans une boîte des Champs. Comme ce n’était pas une pointure il ne pouvait accéder au saint des Saints de la GP, d’où ma mise sur orbite.
 
Le Gustave, nippé prolo du dimanche, avec casquette huileuse, rouflaquettes roussâtre, plus vrai que nature, couleur brique, nez bourgeonnant et bedaine épandue au-dessus de la ceinture, adepte de la Valstar en litre, du rot et sans doute de la main baladeuse, une vraie raclure, lorsque nous nous sommes retrouvés au buffet de la gare du Nord pour accorder nos violons, sans jamais me regarder dans les yeux, ce salopard a d’abord tenté de m’amadouer, avec son abominable accent chti, tout en descendant sans respirer des bocks de bière pression : «  T’sé mec comme je suis un bon zig, et même si je m’occupe de ce qui ne me regarde pas, faut que je te dise que je ne comprends pas tout ce tintouin qui font pour cette bande d’enculeurs de mouches. Que des va-de-la-gueule ! Toi, j’sais pas d’où tu sors, mais je t’aurai prévenu, faudra pas dire que t’savais pas, tire tes arpions de ce nid de petits frelons, y sont tellement cons qu’un jour y seront capables d’en faire des conneries. Tu vois ce que je veux dire… »
Je  pris l’air de celui qui savait ce que ça voulait dire ce qui incita Gustave à pousser son bouchon plus loin, en se faisant d’abord obséquieux puis menaçant.
« Pour eux, un gars comme toi, celui qu’on va dire que tu es, c’est une putain de recrue. Méfies-toi de ne pas te prendre à leur petit jeu et de ce que veulent entendre les chefs. C’est tentant tu sais de chier dans les bottes de tout le monde. Moi, depuis que j’ai commencé à balancer je peux plus m’arrêter, ça me soulage comme quand je dégueule le lendemain d’une sale biture. Alors je raconte des craques à tout le monde. Je n’ai pas envie que tu tues la poule aux œufs d’or mec ! Alors déconne pas, ne m’enlève pas le pain de la bouche sinon je cafte le morceau à mes potes révolutionnaires et je suis certain que tu passeras un sale quart d’heure… »
Je pris l’air de celui qui avait reçu le message cinq sur cinq pour jurer mes grands dieux à Gustave que jamais je ne lui chierais dans les bottes. Le vieux saligaud, rassuré, tout en se grattant les roustons, crut bon de se justifier.
« Pour sûr que j’suis pas trop fier de baver pour le compte des bourres mais, moi le Gustave qu’est pas d’instruction, j’les respecte car eux, au moins, y me prennent pour ce que je suis : un enculé à qui on ne peut pas faire confiance, alors que cette bande d’intelligents qui me lèchent le cul comme si c’était d’la Chantilly, me donnent envie de leur chier dessus. Te méprend pas gamin quand j’te dis que chui z’un enculé, c’est façon parler, car moi les tarlouzes j’leur bourre la gueule pas le fion… »
Je rigolais le plus grassement possible en me tapant sur les cuisses avant de me tasser un Cognac shooté au caramel qui n’avait pas encore fait son retour d’âge, « ya pas mieux comme décapant et ça tue au moins les microbes » fis-je remarquer au Gustave qui trouva mon humour à son goût.

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