Mardi 26 mai 2009

 

Goûter le vin http://www.berthomeau.com/article-31561023.html, le déguster, l’enluminer de mots, de qualificatifs, le noter même, pour guider le choix de connaisseurs, d’amateurs ou de simples consommateurs : vaste programme ! aurait sans doute proclamé le Général qui ne crachait pas sur son vin quotidien et n’aimait rien tant que proclamer sa singularité, c’est le métier de la critique au sens de la critique littéraire ou cinématographique. L’ami Jacques Dupont Merveilleux du Vignoble http://www.berthomeau.com/article-22333999.html l’exerce dans le Point avec pertinence, tranquillité, loin du tam-tam médiatique, et surtout une humanité qui met les vins dégustés en perspective. Loin du pur jargon d’expert Jacques sait mêler Histoire et histoires, il s’intéresse à la chose publique, à la vie des vignerons, aux grandes tendances de notre société. Dut-il en rougir, il fait parti pour moi de la petite poignée d’hommes qui, au cours de ces 20 dernières années, ont œuvré pour sortir le vin de son ghetto esthétisant et le replacer à nouveau dans l’imaginaire populaire.

 

Hasard du calendrier sitôt ma chronique La « tension » du vin selon Jacques Dupont Merveilleux du Vignoble en dégustation à Bordeaux publiée je reçois de mes amis de Sève La Dégustation : Discuter, ne pas se Disputer que bien sûr je m’empresse de mettre en ligne http://www.berthomeau.com/article-31641753.html Et là, par la grâce de Goulebeneze, qui assurément à la goule bien pendue, le débat s’instaure avec l’ami Michel, ça décoiffe ! Normal, il s’agit d’une forme particulière de la dégustation qui, de part sa fonction de tri, et sa tendance à la normalisation, met le feu aux esprits. J’aime le débat. J’aime plus encore faire avancer les causes qui me paraissent justes. Alors, si la CNAOC s’engage prudemment mais résolument, sous la houlette de l’ami Pierre Aguilas, sur le bon chemin je ne puis que m’en réjouir, applaudir des deux mains.

 

Donner la parole à Jacques Dupont m’apparaissait donc relever de la pure évidence. Il s’est soumis à mes 3 Questions avec un Bis pour la 3ième. Merci Jacques et, assurément, à une autre fois pour prolonger le débat. L’art de la conversation fait partie intégrante du Bien Vivre que notre petite Amicale s'efforce de promouvoir (voir N° 49 Wine News à droite en haut du blog).


Question N°1 :

Jacques, nous sommes bien sûr sur la lancée de ton n°spécial Bordeaux 2008. Si j’ai bien lu ton commentaire sur ma chronique, les vins patapoufs, comme ceux du millésime 2003, ne sont pas vraiment ta tasse de thé. Je t’avoue que ça m’a fait sourire car, dans mes années culottes courtes, sur le Pèlerin de ma pieuse tante Valentine, je suivais les aventures de Pat’Apouf de Gervy. Mais revenons à ce millésime 2008 où pour les rouges, qui mettent en avant une certaine acidité et des tanins un peu vifs, tu avoues aimer assez ce profil. Finesse, vivacité, acidité d’un côté, le charme discret de la vieille Europe, de l’autre : embonpoint, apathie, sucrosité ou pour être plus sympathique : poignées d’amour, richesse et confiture, le résistible attrait du Nouveau Monde… Suis-je trop réducteur, ai-je trop extrait ?

 

Réponse de Jacques Dupont :
Tu es un peu réducteur et beaucoup provocateur, ce n’est pas une révélation. Le problème n’est pas Nouveau Monde contre vieille Europe. Il est dans la transposition d’un modèle universel qui a fonctionné largement naguère, continue de fonctionner mais peut-être un peu moins aujourd’hui. J’aime les vrais chiantis aux senteurs de violette et de résine, un peu rugueux en bouche qui me parlent de chez eux. Les super toscans faits de merlots trop mûrs déglacés à la barrique made in France m’ennuient. J’aime les vins du Dao que j’ai « explorés » en 2008 pour le Spécial Vins du Point. Si tu le permets, je me cite c’est moins fatiguant : « Le Dao est au centre du Portugal, un peu à l’écart, bordé par des montagnes. A l’ouest, la Serra do Caramulo, au nord, la Serra da Nave et à l’est, le massif le plus haut du pays, la Serra de Estrele, la montagne des étoiles. Elles constituent des barrières naturelles aux intempéries venues de l’Atlantique ou aux vents brûlants du continent. Le vignoble s’étale sur les pentes. Rien que du granit, dégradé en surface et fissuré en sous-sol. Des conditions idéales pour faire du vin typé, original, de terroir. C’est bien ce que nous avons dans l’ensemble trouvé. D’autant que les cépages sont « indigènes » : touriga nacional originaire du Dao mais que l’on retrouve aussi en Porto, tinta roriz, qui est le tempranillo en Espagne, le cépage de la Rioja, ou le racé alfrocheiro au nom difficile à mémoriser mais dont on se rappelle mieux les saveurs poivrées… Rien à voir avec les vins internationaux, lourdingues, vanillés comme des Danette (à la vanille), produits dans le Nouveau Monde avec les cépages de Bordeaux ou du Rhône. »

J’aime les sauvignons simples de Nouvelle-Zélande qui te désaltèrent comme un sorbet au citron vert, les pinots noirs de l’Orégon, les cabernet franc de Tracey et John Skupny en Napa Valley ou les syrahs de Sean Tackrey à Bolinas… En France aussi on a notre Nouveau Monde. Pendant un temps, c’était la course à celui qui vendangeait en dernier pour être certain d’avoir des raisins encore plus en sur maturité que le voisin. On en revient, tant mieux. Les déviations aromatiques que l’on a trouvées au bout de quelques années dans certains de ces vins à Saint-Emilion, en Bourgogne aussi quand une certaine mode était d’avoir des rouges issus de pinot noir aussi colorés que des tannat de Madiran (je ne parle pas de certains blancs qui s’oxydent plus vite qu’une pomme coupée) et partout ailleurs ont contribué à rendre les gens plus raisonnables. Dans le Sud, ici ou là, on m’explique qu’il est impossible de faire du vin avec du raisin mûr en dessous de 15°. Peut-être ! Mais j’ai bien plus de plaisir à boire les vins d’Olivier Jullien (coteaux du Languedoc) qui ne font que 13°. Comment fait-il Olivier ? Il cherche. Il ne s’est jamais contenté d’une seule et unique réponse.

Dans ta chronique, tu me chambres sur l’usage du mot tension et de son adjectif tendu. Je l’ai volé à mon ami Philippe Bourguignon (sommelier et directeur du Laurent à Paris) un jour que nous étions en Suisse à goûter des vins blancs tranchants comme des Opinel. Tension, cela me fait penser à la cordelette de l’arc, à l’électricité. Bref, je trouvais cela assez facile à interpréter pour les lecteurs. Davantage que fraîcheur qui me semble un peu passe-partout et peut induire une notion de température du vin. J’aime les vins tendus, vifs, parfois un peu granuleux (en rouge) mais il m’arrive de sélectionner en l’écrivant des vins un peu rondouillards (pas patapoufs) car ils peuvent avoir un coté initiatique pour ceux qui découvrent le vin.

Mes racines sont dans le chablisien, là où Philippe Bourguignon a appris aussi à aimer le vin. Je m’en excuse pour ceux que cela agace mais s’il est une région où les mots minéralité et tension ont un sens, c’est bien à Chablis.

Par ailleurs, l’éternel débat sur les mots du vin est un peu ridicule. Jean-Claude Berrouet a dit un jour qu’il pourrait suffire de 12 mots pour tous les décrire. C’est sans doute vrai, sur un plan purement technique. Mais le vin est là pour faire rêver, parler, échanger, délirer aussi un peu (tard le soir), déclencher des émotions ou du moins des sensations. Nous essayons de le faire du mieux que l’on peut. C’est parfois maladroit, répétitif. Le pire serait l’abstinence.

Question N°2 :

Dans ta notice sur Pontet-Canet – coup de cœur et 17,5 – tu écris « Virage à fond donc vers une agriculture respectueuse, biodynamique qui faisait rigoler les voisins jusqu’à… Les temps changent et les mentalités aussi, poussées par le vent de la nécessité. Désormais, un peu partout dans les grands crus, on nous annonce que, discrètement, on essaie, on s’initie à des pratiques culturales bios… » Alors Jacques, effet de mode ou véritable mouvement de fond ? Sans trahir la discrétion qui sied si bien aux GCC pourrais-tu nous en dire un peu plus ?

 

Réponse de Jacques Dupont :
En 1989 ou 90… Pierre Crisol et moi avions pris la défense de la biodynamie en mettant en vedette Nicolas Joly (qui l’a un peu oublié depuis) et Noël Pinguet (qui a très bonne mémoire). Je me souviens d’articles parus « ailleurs » faisant la démonstration de la totale inefficacité de la biodynamie. Nous nous faisions flinguer, traiter de mystiques etc. Il n’y a pas si longtemps, en 2001 je crois, je suis revenu à la charge dans Le Point. J’ai reçu une avalanche de lettres, souvent des retraités de l’INRA, m’expliquant que j’étais un benêt. C’est fou comme l’INRA compte de retraités qui n’ont rien d’autre à faire que d’écrire des lettres, me disais-je cette année-là. N’ont-ils donc pas appris à jardiner pendant tout ce temps passé au service de notre agriculture nationale m’ajoutais-je ! A Bordeaux, parler de bio ou de biodynamie dans les crus classés revenait voilà peu à évoquer l’usage du préservatif au séminaire devant Benoît XVI. Surtout dans le Médoc… La rive droite avec Alain Moueix et son délicieux château Fonroque, Régis Moro en côtes de Castillon avaient pris un peu d’avance. Alain était autrefois très isolé. Signe des temps, il est aujourd’hui président des crus classés de saint-émilion. C’est vrai que le climat est tout de même moins favorable à la bio qu’au Pic Saint-Loup : pluviométrie considérable, influence Atlantique etc. Il faut aussi tenir compte d’un facteur important : dans les grands crus le chef d’exploitation n’est souvent pas le propriétaire. Il a fréquemment au-dessus de lui des investisseurs, des actionnaires, un conseil d’administration, des gens qui manient rarement le sécateur et ont assez peu l’occasion de conduire un enjambeur. Alfred Tesseron, quand il a commencé avec Jean-Michel Comme à Pontet Canet, nous demandait le silence. Les voisins quand ils ont su le vannaient sans ménagement. Jean-Michel essuyait les quolibets ou pire se heurtait à l’indifférence. Mais d’autres faisaient discrètement des expériences (Beychevelle notamment). Depuis cette année, on sent que le vent a tourné. Nécessité commerciale – la clientèle internationale est et sera de plus en plus exigeante en matière de traçabilité, de respect de l’environnement – vraie prise de conscience ou besoin d’allumer des contre-feux face aux quelques analyses publiées ici ou là montrant des traces résiduelles de pesticides ? Peu importe finalement ; l’essentiel est ailleurs. Quand de puissantes machines comme les premiers grands crus classés (Latour met 2,5 ha en conversion biodynamie) se lancent sur une piste, ce n’est pas un détail. En matière de recherche et d’innovation, ils jouent en quelque sorte le rôle des formules 1 pour l’industrie automobile. Si ce type de comparaison, ne t’attire pas, mon cher Jacques, un courrier un peu pimenté, c’est que nous ne sommes plus en France !

 

Question N°3 :

Quand je reviens de Bordeaux – car moi aussi je vais à Bordeaux, même que cette année j’ai fait la tournée des GCC primeurs – mes amis languedociens, les Terroiristes du Midi et les autres, me font un peu la tête. Jacques, tu me vois venir avec mes gros sabots plein de paille, Bordeaux certes c’est vendeur – ce n’est pas une critique mais un pur constat – mais le Languedoc, dans toute sa diversité, ne mériterait-il pas un tout petit quelque chose de spécial ?

 

Réponse de Jacques Dupont :
A Bordeaux, tu auras noté que je ne m’intéresse pas qu’aux grandes étiquettes, aux « GCC primeurs ». Même si ce sont celles-ci qui ont inventé la vente en primeur. Cela m’oblige à rester 5 semaines et à déguster beaucoup de vins mais cela permet aussi à des appellations qui n’ont pas la notoriété de margaux – les côtes, les bordeaux simples etc- d’avoir un accès à ce marché et cela permet aussi à mes lecteurs de s’offrir des vins de bordeaux « consommables », pas des flacons de collectionneurs.

Le premier guide que j’ai co écrit avec mon copain Crisol s’appelait « Les vins du Languedoc ». C’était en 1987. A l’époque, on aurait pu se croiser. Quoique, les R5 Renault, du moins celles que nous louait AVIS volaient moins haut que les hélicos ministériels. Et ta chère cave coopérative d’Embres et Castelmaure y figurait en bonne place avec un millésime 1984 ! Je suis d’ailleurs resté fidèle dans mes goûts car avec Olivier Bompas, dans le spécial vins de 2003 nous avons de nouveau sélectionné leur « Grande Cuvée » avec ce commentaire :  « Grande pureté de fruit, notes de cassis, confirmés par une bouche fraîche, sur des tanins réglissés, équilibré, long sur le poivre. » Et la note de 15. Depuis cette époque glorieuse -je parle de 1987- je n’ai cessé de m’intéresser au Languedoc. Je ne fais plus de guide national. C’est un travail impersonnel même si on le signe. Seul, il est impossible annuellement de faire le tour complet des appellations. Je préfère cibler et passer davantage de temps dans chacune d’elle (comme disait Vian à propos de le bombe atomique de son oncle « infâme bricoleur » : ce n’est pas la portée qui compte mais l’endroit où ce qu’elle tombe !). Dans Le Point, en plus des chroniques, j’ai au mois de septembre un spécial vins où je passe au crible 13 appellations, 12 françaises et 1 « étrangère ». Il y figure toujours une appellation du Languedoc.

Cela me plait que tu mettes en parallèle Bordeaux et Languedoc. Pourquoi, le monde entier court à Bordeaux pour la « semaine des primeurs » ? Pourquoi l’une a toujours su se vendre – même si régulièrement on annonce la fin du système bordelais – et pas l’autre ? Pourquoi commercialement le Languedoc est en panne depuis si longtemps ? Nous avons tous des éléments de réponse et toi le premier. Mais c’est assez curieux de constater que souvent on en rejette la faute sur l’extérieur. Là encore, toi le premier à me dire le Languedoc « ne mériterait-il pas un tout petit quelque chose de spécial ? » Je ne vais pas faire d’énumération mais j’ai fait plus que du « tout petit » pour cette région et je ne suis pas le seul. Pendant un temps, c’était le rendez-vous obligatoire le Languedoc. La presse, les acheteurs anglais, les cavistes… C’est retombé, sauf pour les grands vignerons, ceux qui savent faire du vin et le vendre au bon prix. J’ai de grands regrets pour d’autres. Je pense à la cave de Saint-Saturnin et sa cuvée Seigneur des Deux Vierges. Un régal ! Le directeur de la cave et son conseil d’administration avaient demandé de gros efforts aux vignerons pour produire cette cuvée. La commercialisation n’a pas permis de les rémunérer convenablement. « A quoi sert un grand vignoble si n’êtes en mesure de la vendre » demandait en 1600 Olivier de Serres. Rien n’a changé.

Question N°3 bis :

Les vignerons de Sève, lors du dernier Congrès de la CNAOC, à propos du débat sur la place de la dégustation, déclarait : «  Déjà Joseph Capus, fondateur de l’INAO, hésitait sur la place de la dégustation : en 1906 il écrit : « On demande à un vin connu le retour de certaines sensations gustatives agréables déjà éprouvées ». Mais en même temps : « la dégustation malheureusement n’est pas une science, elle est impuissante à exprimer ses appréciations en caractères objectifs et concrets. (…). Les divers éléments du vin, l’arôme, le bouquet, la saveur, la sève que la dégustation perçoit ne peuvent s’apprécier d’une façon tangible par le nombre et la mesure. » Qu’en penses-tu Jacques ?

Réponse de Jacques Dupont :
Dans mon supplément Bordeaux, je cite Lucien Guillemet, vinificateur et propriétaire de Boyd Cantenac : « on sait depuis longtemps que le plaisir n’a rien à voir avec la taille… » Plus sérieusement, je pense que SEVE pose bien le problème de l’appellation contrôlée. Hélas, il est un peu tard. Roger Dion, historien et géographe avait dés les années 1950 soulevé quelques unes des questions reprises par SEVE. A l’époque, le monde viticole lui avait répondu sur l’air de la mauvaise foi. Ce serait bien qu’au travers de SEVE, on entende aujourd’hui ce qu’il disait il y a un plus d’un demi-siècle. On a divinisé le terroir en tant que sol au lieu de placer l’homme au cœur de l’action. C’est dans l’interprétation par le vigneron d’un sol favorable à la vigne que se définit le terroir. A partir de là, la querelle sur la typicité ressemble à celle de l’œuf et la poule.

C’est vrai, si on prend l’exemple de la Bourgogne, que tel premier cru correspond à des critères communs. Je veux dire que Rugiens à Pommard ou les Preuses à Chablis ou les Genévrières à Meursault peuvent être définis avec des adjectifs précis. Ce n’est pas stupide d’affirmer que les tanins des margaux sont plus soyeux que ceux des Pauillac. Personnellement, je pense reconnaître facilement un  champagne en provenance de Chouilly et un autre du Mesnil et pourtant ce sont tous les deux des chardonnays. Le nier serait imbécile. Mais dans l’expression d’un Champagne du Mesnil, on va trouver la signature du vigneron. Un Mesnil de Moncuit par exemple ne ressemble pas à celui de Peters. Je n’ai pas envie d’aller plus loin.

La « divinisation » des terroirs telle que nous l’avons vécue a d’autres conséquences. Plus graves. Mais c’est un autre débat… Si tu m’invites, j’y répondrais.

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Lundi 25 mai 2009

Pas très vendeur Clairvaux me direz-vous ?

Certes, mais avant de répondre à cette question, pour ceux qui n’auraient pas le courage de lire mes explications je me dois d’indiquer que cette cuvée, élaborée par la maison Drappier dans les anciennes caves de l’Abbaye de Clairvaux à Urville, je l’ai dégustée et appréciée au Salon des Vins d’Abbayes – Cellier du Collège des Bernardins 20, rue de Poissy 75005 Paris – (pour plus d’explication lire l’article très bien documenté, « Sur la route des abbayes qui font encore du vin » de Raoul Salama avec de belles photos d’Amarante Puget dans la RVF de novembre 2008).












« Il y a un mythe de Clairvaux, sans doute lié à la continuité qui existe entre l’enfermement volontaire des moines pour prier et l’enfermement imposé aux condamnés pour expier. Lieu de mémoire, Clairvaux est aujourd’hui encore un lieu de mystère avec ses trente hectares clos de hauts murs interminables… » écrit Jean-François Leroux-Dhuys dans « Les Abbayes Cisterciennes ».

Étrange destin que celui de cette abbaye située aux confins de la Bourgogne et de la Champagne, à proximité de la grande route des foires de Champagne, construite au cœur d’un vallon isolé dans la forêt, bien orientée est-ouest, avec une rivière, des étangs et une source non polluée. C’est ici que Bernard de Clairvaux a exercé pendant trente ans un pouvoir religieux et politique presque sans partage. Défenseur d’un Occident chrétien dirigé par la seule Église, cet homme de Dieu, petit moine famélique, mal habillé de la robe de laine écrue des cisterciens, va être investi par les papes, les rois et les princes vêtus de pourpre et d’armures d’un pouvoir à nul autre pareil. À sa mort, en 1153, l’ordre qui ne regroupait que 10 implantations en 1119 compte 351 abbayes, dont la moitié hors de France et 169 pour la seule filiation de Clairvaux »

« L’église scintille de tous côtés, mais les pauvres ont faim. Les murs de l’église sont couverts d’or, les enfants de l’église restent nus. Pour Dieu, si vous n’avez pas honte de tant de sottises, que ne regrettez-vous tant de dépenses ! Vous me fermerez la bouche en disant que ce n’est pas à un moine de juge, plaise à Dieu que vous me fermiez aussi les yeux afin que je ne puisse voir. Mais quand je me tairais, les pauvres, les nus, les faméliques se lèveront pour crier… » Apologie à Guillaume 1124

L'abbaye de Clairvaux fut acquise par l'État le 27 août 1808 en même temps que treize autres anciens monastères pour mailler le territoire de « maisons centrales de force et de correction ». La Révolution ayant érigé la liberté en valeur fondamentale le nouveau système pénal s'élabore autour de la privation de liberté, éventuellement associée aux travaux forcés. Quelques aménagements suffirent à transformer en bureaux, en dortoirs et surtout en ateliers, les immenses bâtiments dont l'autre intérêt résidait dans son haut mur d'enceinte. De quoi faire de Clairvaux dans les décennies suivantes, non pas une maison centrale parmi d'autres, mais la plus grande de France : 1 456 détenus en 1 819 ; 2 700 en 1 858 dont 1 650 hommes, 489 femmes et 555 enfants.

Un enfer lié à la surpopulation – pour une capacité initiale de mille places elle compta jusqu'à trois mille condamnés – et le système de la concession : le directeur et les surveillants étaient des fonctionnaires mais l'entretien des détenus – l'habillement, l'alimentation, le chauffage, le couchage – étaient confiés à l'entrepreneur qui avait soumissionné auprès de l'État le prix de journée le plus bas. En échange, il avait une main-d'œuvre taillable et corvéable à merci. La nuit, entassés dans de vastes dortoirs, livrés à la loi des plus forts,  les détenus tombent comme des mouches « La mortalité qui était de 1 sur 63 s'est élevée à la moyenne formidable de 1 sur 11. En Belgique, elle est de 20 sur 700 », s'indignent déjà les députés. En 1832, l’exécution de Claude Gueux à Troyes donna l'occasion à Victor Hugo de pointer sa plume sur Clairvaux et d'entamer un réquisitoire tant contre la peine de mort que contre la prison.

En dépit de l’instauration en 1834, d'un quartier de quatre-vingts places, destiné aux «politiques», un lit par condamné et pas de travail obligatoire, le quotidien des détenus fut sans grand changement. Il y eut bien pire ailleurs quand, à partir de 1852, les condamnés furent déportés dans les bagnes de Guyane puis de Nouvelle-Calédonie… Il fallut attendre la loi Bérenger de 1875 pour un premier vrai progrès : la généralisation de la cellule individuelle, au moins pour la nuit. Autre grande avancée pénale, en 1885 grâce au même Bérenger : la loi inaugurant le sursis et la libération conditionnelle.



Clairvaux, la Centrale fut rendue « célèbre » par « l’affaire Buffet/Bontemps », et le réquisitoire de Robert Badinter contre la peine de mort.

Clairvaux, où fut enfermé un certain Jean Genet, qui y rédigea le « Journal d’un voleur ».

Clairvaux est l’une des maisons centrales les mieux gardées de France ses hauts et longs murs interminables, en rangées successives, interdisent toute vue sur les vestiges des splendeurs d’autrefois. Les privilégiés qui peuvent y pénétrer découvrent que cette ville close recèle des trésors d’architecture (cf. pages 174-175 les Abbayes Cisterciennes éditions Place des Victoires). Les bâtiments historiques ont été libérés par la Ministère de la Justice. Ils sont en cours de restauration sous l’égide du Ministère de la Culture par l’Association Renaissance de l’Abbaye de Clairvaux. La « cuvée de Clairvaux » est vendue dans le cadre d’une action de mécénat qui permet à l’Association de participer aux travaux de rénovation.

« Mais il faudra encore de nombreuses années pour que le centre pénitentiaire et la vieille abbaye, chacun dans son pré-carré, puissent occuper ensemble le Val d’Absinthe… » François Leroux-Dhuys.

Renaissance de l’Abbaye de Clairvaux Hostellerie des Dames Clairvaux 10130 abbaye.clairvaux@orange.fr  tél. 03 25 27 52 55

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Dimanche 24 mai 2009

« Pour la droite Louis-philipparde l’avènement à la Présidence d’une République, dont les institutions avaient été taillées sur mesure pour le Général, de l’ancien fondé de pouvoir de la Banque Rothschild, bien plus qu’une revanche constituait le gage d’une réunification des droites françaises. De Gaulle, avec ses idées de grandeur, son aura et son mépris pour les partis, ratissait large jusque dans le petit peuple de gauche. La déroute des socialistes emmenés par l’improbable couple Deferre-Mendès-France, lors de l’élection présidentielle, le chant du cygne des communistes avec le score pharaonique du petit pâtissier rondouillard Jacques Duclos stalinien débonnaire, l’incapacité du Centre, au travers de la baudruche Poher, de coaliser les antigaullistes modérés, ouvraient un boulevard pour la réintégration de tous ceux que la collaboration puis le soutien à l’OAS avaient tenu éloignés des allées du pouvoir. Giscard attendait son heure pour ramasser la mise. Le début des années 70 marque vraiment une ligne de fracture idéologique, une tectonique des plaques, la grande plaque du communisme entamait sa lente dérive qui la conduirait à sa désagrégation laissant le champ libre à la montée d’une France petite bourgeoise avide de profiter des dividendes de la société de consommation.

Pour autant, cher Raphaël, les bubons de la période précédente n’étaient pas tous crevés : la police restait tenue par une hiérarchie extrême-droitière, cocktail de vieux chevaux de retour collaborationnistes partisans de l’Algérie Française et d’opportunistes issus de la barbouzerie anti-OAS, un vrai cloaque où tous les coups semblaient permis. Le SAC réactivé lors de la grande peur de mai 68 occupait une place quasi-officielle. Dans les grandes entreprises, surtout celles de l’automobile, les milices patronales agissaient au grand jour avec la complicité de syndicats maisons, tapant indifféremment sur les gauchistes ou sur la CGT. L’Université, champ clos d’affrontements, restait hors du contrôle du pouvoir. Tout ça pour te dire, même si ça peut paraître étrange au regard des gens d’aujourd’hui, que tout ce que j’ai fait au cours de cette période n’avait rien d’extraordinaire. J’ai simplement profité de toutes les failles, les espaces ouverts entre les factions, les groupuscules, pour ajouter du bordel au bordel. Quand tout le monde manipule tout le monde il devient plus facile de jouer dans tous les camps sans qu’aucun d’entre eux n’y prenne attention. Si j’ai pu faire tout ce que j’ai fait c’est aussi parce que je bénéficiais de la haute protection du père de Marie : dans les allées du pouvoir pompidolien être adoubé par un réseau affilié aux barons du gaullisme était un viatique très sûr et très efficace. Et puis, en ce temps où l’argent commençait à devenir roi, la part d’héritage de Marie me donnait une indépendance économique et un pouvoir corruptif dont peu de mes confrères de l’ombre disposait. »

Jasmine dans sa nudité matinale venait me caresser la nuque. « Nous devrions rentrer, Paris me manque… » me susurrait-elle. Le soir même nous embarquions tout trois à Poretta dans l’avion du soir car à moi aussi Paris me manquait. Allais-je reprendre mon travail d’écriture ? Je ne me posais même pas la question tant j’avais soudainement envie de renouer avec le présent. À Orly, sous un crachin gras, l’odeur du bitume me revigorait. Le chauffeur de taxi nous baladait dans Paris au gré d’un GPS bavard. Jasmine pelotonnée à mes côtés ressemblait à un oisillon fragile. Raphaël, lui, avait décidé de reprendre pied dans Paris en solitaire et il s’était embarqué dans l’Orly bus de la RATP après nous avoir embrassés. À la Madeleine Jasmine murmurait à mon oreille : « je veux un enfant de toi… »

-         Mais je suis trop vieux pour être père…

-         D’abord tu n’es pas vieux et puis je n’ai pas besoin d’un père pour mon petit je suis assez grande pour l’élever seule…

-         Tu as besoin d’un géniteur…

-         Non, j’ai besoin de toi car je t’aime, je n’aime que toi et je n’aimerai que toi et je veux un enfant de toi mais comme toi tu ne m’aimes pas je n’ai pas besoin de toi comme père…

-         Je n’aime personne d’après toi ?

-         Oui mon beau, ce n’est pas de faute car tu es comme moi tu n’as su aimer qu’une seule personne dans ta vie : Marie.

-         Je n’aurais pas du…

-         La question ne se pose même pas idiot. T’as pas choisi c’est la vie qu’a choisi à ta place c’est tout !

-         Oui et je vais vieillir comme un vieux con solitaire…

-         Tu viendras voir le petit et tu iras le promener au square…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Samedi 23 mai 2009

En 2004, dans le cadre de « LA PATATE EN FÊTE » www.etpatati.comopération sponsorisée par Germicopa www.germicopa.com/  créateur variétal de pomme de terre basé à Quimper (Amandine, Charlotte…) une brochure, préfacée par Stéphane Bern, de 50 recettes signées par 45 peoples et 5 inconnus, était vendue au profit des Restaurants du Cœur. Comme j’ai un temps donné, dans l’exercice de mes fonctions de « dénoueurs » de nœuds, dans la semence de pomme de terre à propos de la pratique millénaire de la reproduction fermière, c’est-à-dire la reconnaissance du Droit à trier et ressemer à partir de sa propre récolte, je m’octroie le plaisir de vous reproduire la recette de PPDA, alors au faîte de sa gloire, pour souligner que ce cher homme, eut égard à ses hautes fréquentations, était un grand spécialiste du délestage rapide du tubercule tout juste sorti des braises…

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Vendredi 22 mai 2009

 

 

 

Ce matin je verse au débat cet intéressant texte de Sève, présenté par Marc Parcé, lors d’une table ronde sur la dégustation organisée par la CNAOC lors de son AG de Carcassonne.


La réforme de l’AOC, bien que sortant la dégustation des vins de la place centrale qu’elle avait puisqu’il n’y a plus agrément des vins, mais habilitation des domaines, remet pourtant cette question, pour l’instant, au centre de nos préoccupations. Formation des dégustateurs, fiches de dégustation, définition des défauts, caractérisation éventuelle d’un « air de famille », budgets, validité juridique de la procédure et des éventuels refus : c’est au goût du jour !

 

« Des goûts et des couleurs… il ne faut pas discuter », dit en latin ce qui est devenu un proverbe, d’origine médiévale. Et pourtant, nous ne faisons que cela, quotidiennement, que ce soit de ce que nous mangeons, de la façon dont nous nous habillons, de films, de nos préférences musicales, amoureuses…et bien sûr, du vin…en  famille, entre amis, au restaurant, ou… dans les dégustations  qui ne sont plus d’agrément. Car il faut bien admettre que sur tous ces sujets, si nous en discutons, et donc n’obéissons pas du tout au proverbe, c’est que nous sommes rarement unanimes, en particulier sur ce que nous préférons. Mais une part de vérité, et de la difficulté, est peut-être dans l’ambiguïté de la traduction du proverbe qui en latin se dit : « De gustibus et coloribus NON EST DISPUTANDUM ». Alors, il ne faut pas en discuter, ou ne pas s’en disputer ?? Car en français, le mot disputer vient du latin disputare, qui se traduit d’abord par discuter, puis par extension….se disputer, se fâcher. Tant nous savons tous que le délai peut être court, de la discussion à la dispute… Alors, le dicton nous dirait-il que c’est-ce par crainte de la dispute qu’« il ne faut pas discuter » ? Si oui, pourquoi, ce danger ?

 

Que vient faire une discussion étymologique sur un mot latin en Assemblée Générale de la CNAOC ? Eh bien, cette locution médiévale porte en elle toute la modernité des enjeux de la dégustation dans notre profession.

 

Déjà Joseph Capus, fondateur de l’INAO, hésitait sur la place de la dégustation : en 1906 il écrit : « On demande à un vin connu le retour de certaines sensations gustatives agréables déjà éprouvées ». Mais en même temps : « la dégustation malheureusement n’est pas une science, elle est impuissante à exprimer ses appréciations en caractères objectifs et concrets. (…). Les divers éléments du vin, l’arôme, le bouquet, la saveur, la sève que la dégustation perçoit ne peuvent s’apprécier d’une façon tangible par le nombre et la mesure. »

 

Nous sommes continuellement dans cette contradiction, tiraillés entre ce que nous vivons tous les jours, notre expérience intime de ce que le goût peut avoir de très personnel, et une pression sociale, professionnelle, pour une approche « objective », une norme « scientifique », du goût du vin.

 

Nous vous proposons d’essayer de distinguer les différents termes de cette contradiction, et d’explorer brièvement les pistes éventuelles de son dépassement. Pour parvenir à en discuter sans disputes.

 

Nous allons donc aborder : le point sur les connaissances scientifiques sur le goût, les jurys de dégustation,  l’histoire de la typicité dans la dégustation d’AOC et la question de l’  « air de famille », la législation européenne. En conclusion, dans quelles directions travailler, dans quelles impasses éviter de se fourvoyer, quels enjeux juridiques, quelques conséquences concrètes.

 

LES CONNAISSANCES SCIENTIFIQUES SUR LE GOUT

 

Aborder la question de la dégustation sans chercher à savoir ce que les travaux scientifiques récents en disent n’est pas satisfaisant, notre profession doit faire preuve de sérieux. Il y a autour de ce mot, le « goût », une ambiguïté fondamentale, qui ne doit rien au hasard. La plupart du temps, on utilise ce mot en confondant la nature objective du produit lui-même, et la perception de celui qui le goûte, en faisant comme si l’objectivité du produit, son caractère physico chimique unique et indiscutable, pouvait déboucher sur une objectivité, une unité, un consensus descriptible et fiable de son appréciation par plusieurs personnes.  Mais le « goût d’un vin », c’est la rencontre entre un verre de vin qui a effectivement ses propriétés physico-chimiques intrinsèques, les mêmes pour tous au même moment, et le goût de chacun des goûteurs…personne n’ayant le même goût. Le goût du même vin n’est le même pour…personne, ni dans les perceptions qu’il crée, ni dans les émotions (plaisir/déplaisir) que ces perceptions déclenchent. Le professeur Patrick Mac Leod, chercheur en neurobiologie sensorielle qui travaille depuis des années sur ces questions, et a créé l’Institut du goût avec Jacques Puisais, l’explique : « le goût n’est pas une  propriété intrinsèque du produit qui, lui, est invariant ; c’est le résultat d’une confrontation avec nos récepteurs et notre cerveau. Ce que chacun sent, c’est le dessin d’une partie de lui (ses récepteurs), réveillée par ce qu’il a mis dans sa bouche. Le goût du vin dépend donc autant du dégustateur que du vin lui-même. » Et pourquoi ? Parce que de tous les sens qui concourent à former une appréciation gustative, l’odorat (olfaction et rétroolfaction) et le goût (perception des saveurs) sont ceux qui ont le plus de variabilité génétique individuelle. Quand quatre gênes codent notre perception des couleurs, ce qui fait que nous voyons à peu près tous la même chose, c’est 347 gênes qui sont dédiés à l’olfaction, dont 50% sont différents d’un individu à l’autre. Mc Leod dit ainsi : « Dans ces conditions, il est rigoureusement impossible de sentir pareil et de s’entendre sur un vocabulaire approprié. »

Quand en plus on sait que le plaisir, ou le déplaisir, déclenchés par ces perceptions déjà très personnelles dépendent étroitement de l’histoire de chacun (la confiture de grand-mère, la punition par les épinards, le parfum de son premier amour…), on commence à toucher les limites de la recherche d’une « objectivité » ou d’un consensus par des jurys de dégustation.

Alors oui, « il ne faut pas discuter des goûts », si nous oublions cela, si nous pensons que tout le monde goûte comme nous, si nous pensons que nous sommes la référence en la matière, si nous nions l’autre et son identité. La dispute sur le goût vient de la négation de l’autre, soit par ignorance, soit par prétention.

 

LES JURYS DE DEGUSTATION

 

Mac Leod : « Les autres ne perçoivent pas les mêmes odeurs que vous. Aussi, chacun a-t-il le droit d’avoir ses mots pour traduire ses perceptions ». « Deux dégustateurs ont naturellement tendance à penser qu’ils perçoivent la même chose puisque rien ne vient les en détromper. Ils recherchent le consensus dans les mots utilisés pour décrire le vin ». « Nous avons cette dure vérité à digérer : en matière de goût les repères qui pourraient nous amener à trouver un consensus se réduisent à bien peu de choses.  Il y a seulement quatre petits domaines de consensus parmi une infinité de saveurs. Un petit nombre de produits sont amers pour tout le monde, acides pour tout le monde, etc.. » A une journaliste qui lui pose la question de ce qu’on entend régulièrement dans des dégustations « « je ne suis pas très doué, je ne dois pas avoir le goût très développé », Mc Leod répond : « Ces personnes s’appliquent à analyser ce qu’elles sentent dans le sens du consensus qu’on leur demande et elles n’y arrivent pas. »

Un autre scientifique, Marc Danzart, chercheur et professeur à Ecole Nationale Supérieure des Industries Agroalimentaires, qui a mis au point la méthode statistique de la cartographie des préférences, et travaille pour des industriels à la recherche de l’adéquation produit/marché, expliquait récemment dans un colloque à Paris : « il faut quatre mois pour entraîner un panel de cinq à six personnes à l’analyse sensorielle, et cela sans arriver à un consensus sérieux » « pour ce qui est du travail sur la préférence des consommateurs, il faut un panel de 120 personnes minimum, pour un segment de marché. »

TYPICITE ET AIR DE FAMILLE

 

Le mot, et le concept, de typicité, sont très récents. Leur origine n’est pas dans un travail scientifique sur le terroir, dans une recherche fondamentale sur l’AOC. C’est une proposition de stratégie commerciale datant du début des années 1990, qui repose sur un cocktail d’erreurs, et qui a fait faillite, est-il besoin de le prouver aujourd’hui ? Le raisonnement était le suivant : la concurrence internationale va être très dure sur le marché du vin, nos terroirs sont inimitables, faisons en sorte que le goût de chaque AOC soit toujours typique, reconnaissable par les acheteurs, et nous gagnerons la bataille. L’erreur est à tous les niveaux : ce raisonnement ne tient pas compte de la nature de l’AOC. Pour les qualités intrinsèques d’un vin : comme l’a expliqué depuis Christian Asselin, de l’INRA d’Angers, il y a au moins trois variables importantes dans l’expression du terroir d’une AOC : la variabilité terroir interne à l’aire délimitée, l’effet millésime, le facteur humain. Pour rendre homogènes, « typiques », les vins, la solution proposée revenait à éliminer ces variables, donc à éliminer…le terroir, en « homogénéisant les itinéraires techniques à la vigne et à la cave ». Le résultat a été : bouteille témoin, recherche de la standardisation, élimination des vins non seulement à défaut, mais différents, la différence étant assimilée souvent à …un défaut.

Quant à la recherche du produit miracle qui va être reconnu par tout le monde et plaire à tout le monde…voir plus haut. Cela ne correspond ni à ce qu’attend le marché des AOC, ni à la réalité du goût.

Ou on retrouve notre vieux proverbe…La typicité n’a pas été un facteur de discussion, mais de dispute, à partir du moment où c’était un moyen d’exclusion de la différence, de standardisation de l’AOC.

« L’air de famille », à notre avis, n’est fondamentalement qu’une typicité édulcorée. Ce concept nous semble relever des mêmes erreurs fondamentales sur le goût, remises en cause actuellement par la science, et sur le marché. De plus, cela nous semble en contradiction avec la recherche d’une nouvelle authenticité dans l’expression de nos terroirs, en lien avec la réforme des AOC.

 

LA LEGISLATION EUROPEENNE

 

Effectivement, le règlement 510/2006 du Conseil de l’Union européenne, étendu au vin par le 479/2008 demande de ce fait la description  « pour un vin bénéficiant d’une appellation d’origine, (de) ses principales caractéristiques analytiques et organoleptiques. ». Une fiche technique par produit à indication géographique doit être adressée à la Commission, comprenant « les principales caractéristiques physiques, chimiques et/ou organoleptiques du produit… ». Cependant, les difficultés, voire les impossibilités de telles descriptions fiables et non contestables en matière de goût sont reconnues, y compris sur le plan juridique par le droit des marques. Nous avons par ailleurs obtenu une modification importante de la directive du CAC sur la dégustation, allant dans ce sens.  A nous, dans la rédaction des « fiches techniques », de ne pas tomber dans le piège de descriptions trop précises qui n’auraient d’autre sens que donner des bâtons pour nous faire battre. A nous aussi de travailler avec les scientifiques et les juristes pour rendre impossible toute sanction de nos vins sur ce point. Certes les règlements européens existent, mais ne leur faisons pas dire plus qu’ils ne le font eux-mêmes, et soyons compétents pour leur imposer des limites.

 

EN CONCLUSION : FAUT-IL SUPPRIMER LA DEGUSTATION DANS LE CONTRÔLE DES AOC ?

 

MAIS NON, bien entendu ! A condition d’en faire un réel outil correspondant à l’éthique, au progrès, de l’AOC : un outil de discussion, de progrès de nos vins, de culture collective, et  non de dispute.

 

Nous ne devons pas sous-estimer les dangers d’un retour de la dégustation « d’agrément », de la typicité sous quelque forme que ce soit. Non seulement cela serait trahir les objectifs de la réforme et replonger l’AOC dans l’échec, mais cela serait très dangereux juridiquement, cela pourrait être aussi un désastre financier pour la profession. Norbert Olszak, professeur à Paris 1 et directeur du master de droit européen de l’agriculture, soulève cette question dans une récente communication. Par exemple, la directive du CAC permet, sans l’imposer, le recours à « l’échantillon de référence ». Outre que cette pratique, selon lui, est  « un élément important de normalisation qui risque de ne pas trop favoriser l’admission de variétés », il expose : « l’échantillon doit pouvoir être accessible à tous les opérateurs concernés avant et après les dégustations. En effet, le principe de sécurité juridique exige que les références opposables soient connues à l’avance, et qu’on puisse aussi vérifier ultérieurement la non-conformité en cas de contestation sur des refus d’agrément. De toute façon, on pourrait aisément soutenir qu’il s’agit d’un document administratif communicable en vertu de la loi du 17 juillet 1978. Ceci ne manquera pas de poser de nombreux problèmes techniques et matériels, sans même parler des difficultés de conservation de ces références. (…) Il n’est pas sûr que tout ceci ait été bien pris en compte quand on a songé aux échantillons de référence… »

De même, en cas de refus de vins basés non sur des défauts reconnus juridiquement, étant donné l’évolution des données scientifiques sur le goût et celle de la jurisprudence, la responsabilité juridique des OI ou OC risque d’être lourdement engagée…

 

Détecter les défauts indiscutables, mais avec un recours possible, s’en servir comme d’une sonnette d’alarme permettant d’aider le vigneron en amont, déguster collectivement pour mieux travailler ensemble et connaître ses terroirs : voilà, pour nous, les seuls objectifs de la dégustation que notre profession doit avoir dans le cadre de la réforme.

 

Plutôt que de reprendre la voie de la dispute, c'est-à-dire de l’exclusion des autres vins, des autres vignerons, par la recherche forcément vaine, et forcément génératrice d’injustice et d’appauvrissement, d’un consensus impossible sur le goût, la profession a tout intérêt à tirer un trait sur cet épisode. A s’ouvrir aux débats d’aujourd’hui sur ces questions, à travailler avec les nombreux scientifiques, consommateurs, amateurs, prescripteurs, compétents dans ces domaines, et amoureux du vin.

Et tourner cette page, laisser tomber cette illusion, n’est pas un drame.

Admettre qu’il ne faut plus chercher le consensus sur le goût, ce n’est pas renoncer à l’esprit collectif de l’AOC, c’est, au contraire, comme le relevait l’article sur Mc Leod dans « Bourgogne aujourd’hui », le journal du BIVB, « la porte ouverte à tous les échanges, tous les débats. Comme le vin stimule nos centres du plaisir : il reste le sujet d’inépuisables échanges, plaisants et conviviaux. Avec au passage une claque pour les gourous, ceux qui voudraient que leur goût soit aussi le nôtre. Voilà qui nous éloigne aussi de l’époque où l’on nous dressera la formule chimique du vin idéal. Le portrait moléculaire de la bouteille implacable que tout le monde appréciera n’existe pas. Qui s’en plaindra ? La part de magie et de poésie de la rencontre entre un homme et un vin demeure. »

 

On pourrait ainsi dire : des goûts et des couleurs (du vin), il faut en discuter, pour ne pas se disputer » ???

 

SEVE

Le 18 mai 2009

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Jeudi 21 mai 2009

 

Chose promise chose due, dans ma chronique du 8 mai – fête de la Victoire des Alliées sur l’Allemagne nazie et fin de la 2de Guerre Mondiale – http://www.berthomeau.com/article-31105530.html sur la Bonnotte de Noirmoutier je vous avais promis une petite recette de mon cru et le vin qui va avec. Comme je m’efforce de mettre mes bonnes intentions de Secrétaire Perpétuel des Bons Vivants en pratique j’avais aussi lancé une invitation aux membres parisiens de l’Amicale à venir la tester. L’invitation tient toujours mais il faut faire vite car la Bonnotte vieillit vite et dans quelques jours mes 5 kg de Bonnottes ne seront qu’un souvenir… et il vous faudra attendre l’année prochaine. Bien sûr on peut remplacer la fugace Bonnotte par d'autres variétés de pommes de terre primeurs de Noirmoutier http://www.laprimeurdeliledenoirmoutier.com/

 

J’ai donc reçu mes 5 Kg de Bonnottes par les transports Joyau et il ne me reste plus qu'à faire les courses pour acheter les ingrédients nécessaires à la préparation de ma recette. Dans ma petite tête, bien évidemment, je sais quel vin ira avec : c’est La Galine Viognier Vin de Pays d’Oc de Miren de Lorgeril. Pour moi, il est important de donner au consommateur, lorsqu’il concocte son menu et fait ses courses, le réflexe : vin qui va avec. Mon choix va faire râler les Vendéens : pourquoi pas un Muscadet ? C’est un vin du pays ! Oui, j’en conviens, mais mon choix est motivé : j’aime le Viognier, j’aime le Viognier de Miren de Lorgeril et Miren de Lorgeril est une noirmoutrine d’adoption. Imparable non ! Les « îliens qui permettent depuis tant d’années aux doryphores que nous sommes de jouir de la beauté de leur île. » comprendront. (Phrase tirée de Goûts de Gois de Frédérique Decré, Delphine Boju et Agathe Stefani).

 

La recette est une entrée servie à l’assiette.

Une belle poignée de Mesclun par assiette ; 

Des moules de bouchots décoquillées de la baie de Bouin selon sa convenance (garder le jus de cuisson) ;

Des filets de Céteaux  http://www.berthomeau.com/article-20694800.html les céteaux se pèlent très facilement. Les faire cuire à la vapeur puis lever les filets ;

Les bonnottes confites : il faut 400g de beurre aux cristaux de sel de Noirmoutier que l’on fait fondre doucement dans une cocotte en fonte. Brosser les Bonnottes pour les débarrasser de leur petite peau. Lorsque le beurre frémit – il ne doit jamais roussir – déposer délicatement les Bonnottes qui vont doucement être confites dans le beurre.

 

Placer le mesclun dans l’assiette, déposer les filets de céteaux et les moules, pour mettre de la couleur placer 2 ou 3 tomates cerises et enfin déposer les Bonnottes confites :  une dizaine. Pour l’assaisonnement : avec le jus des moules et un peu de jus de citron monter une sauce avec soit une huile d’olive douce ou une huile de colza 1ière pression à froid. Saler et poivrer. Parsemer de persil et de ciboulette tranchés.

 

Bon appétit !

 

 

 

 

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Mercredi 20 mai 2009


Moi j’aime les gens qui, lorsque je les lis ou je les écoute, me donnent le sentiment que je suis « intelligent ». Étienne Klein est de ceux-là et pourtant, Dieu sait qu’écrire la science, la physique de surcroît, pour être lu et compris par des ignares dans mon genre, relève de la mission impossible. Vous allez juger par vous-même en découvrant ses réponses à mes 3 Questions.

Vous présenter Étienne Klein – j’avais très envie d’écrire EK : il signe ainsi ses courriels, car je trouve que ça lui va bien, ça sonne comme Euréka, ça fait sérieux sans l’esprit de sérieux professeur de physique et de philosophie des sciences à l'Ecole Centrale de Paris qui dirige actuellement le Laboratoire de Recherche sur les Sciences de la Matière du CEA (LARSIM), est chose aisée pour moi puisque, dans l’une de mes chroniques : « La polyphonie de l’insignifiance : le triomphe de l'immédiateté » http://www.berthomeau.com/article-25916449.html où je proposais à votre lecture un extrait de son dernier livre « Galilée et les Indiens » Café Voltaire Flammarion, j’écrivais « il est de quelqu’un que j’aime bien ». À cette époque, en décembre 2008, je ne l’avais pas encore rencontré. Depuis, grâce au vin – je n’enjolive pas l’histoire – nous nous sommes retrouvés à la Closerie des Lilas, le 1ier mai, en milieu d’après-midi, alors que la longue chenille des manifestants s’écoulait dans le boulevard Saint Michel, et, entouré d’essaims de militantes de LO, nous avons conversé. Puis, quelques jours après, le 5 mai, je suis allé l’écouter lors d’une Table ronde « Ecrire la science : gageure ou nécessité ? » organisée par l'ENSTA ParisTech où il intervenait en compagnie de Jean Claude Ameisen, médecin immunologiste, Président du comité d’éthique de l’INSERM et de Dominique Leglu, journaliste, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir. Que du bonheur, comme une respiration de l’âme d’où l’on ressort léger, avec le sentiment d’avoir pénétré en des espaces inconnus comme un simple promeneur en compagnie de guides qui n’étalent pas leur science mais en appellent à notre raison, à notre intelligence, avec sérénité, simplicité, humour et humanité… Merci EK d’avoir bien voulu occuper mon petit espace de liberté.


1ière Question : Un de mes lecteurs, dans bref un commentaire sur l’une de mes récentes chroniques Vins d’Hippopotame : us et coutumes des carnivores buveurs de vin, écrivait : « c’est passionnant, vous on peut dire que vous avez du temps à perdre ! » L’ironie sous-jacente de ce commentaire, vous vous en doutez Etienne Klein, me pique au vif, pourriez-vous m’aidez à panser cette blessure d’amour-propre en livrant à mes lecteurs vos réflexions sur le temps que je perds ?

EK : Je comprends votre trouble. Cette phrase a dû vous vexer : vous avez pensé qu’on vous accusait de vaquer inutilement, de vous occuper de choses vaines et sans importance qui, au bout du compte, vous font stagner dans un retard ontologiquement irrattrapable alors que l’impératif contemporain est de saturer son calepin, de se donner corps et âme à l’imminence du futur. Et vous en avez du coup éprouvé un sentiment de honte. Mais cette expression, « avoir du temps à perdre », que signifie-t-elle vraiment ? Si je me pose cette question, c’est parce que j’ai constaté que la polysémie du mot temps est devenue si fulgurante qu’il est désormais capable de (presque) tout désigner : la succession et la simultanéité, la durée et le changement, l’époque et le devenir, l’attente et l’usure, le vieillissement et la vitesse, et même l’argent ou la mort… Cette largesse sémantique est le plus souvent gênante, notamment parce qu’elle rend ipso facto nos réflexions sur le temps imprécises ou confuses, mais elle a aussi la vertu d’autoriser une certaine marge d’interprétation. À mes oreilles, « avoir du temps à perdre » signifie « avoir l’occasion de faire usage de sa liberté ». Or, par les temps qui courent, c’est sans doute la meilleure chose qui puisse être accordée à un être humain. J’en tire la conclusion suivante : soit votre lecteur est un homme qui aime lui-même la liberté et il était simplement jaloux de vous ; soit, angoissé par elle, il venait vous féliciter d’avoir le courage de jouir de la vôtre.

 

2ième Question : Dans votre dernier livre « Galilée et les Indiens », à propos de la perte d’attrait de la science auprès des jeunes, vous citez l’acteur Jean Rochefort « Aujourd’hui, dans les familles bourgeoises, si un garçon veut faire Centrale, son père lui dit : Non mon fils tu feras le cours Florent » et vous ajoutez « C’est sûr, il y a plus clinquant et mieux rémunéré que les professions scientifiques. » Etienne Klein, vous qui vous présentez comme un « écrivant » sur la science, glissons-nous vers une société où l’ignorance va devenir une « valeur » ? Faucheurs d’OGM et polytechniciens fabriquant de produits financiers toxiques même combat ?

EK : L’autosatisfaction se fait en effet fort bruyante. On peut désormais se déclarer fier d’avoir rompu avec la culture, ou de n’avoir aucune connaissance scientifique : l’essentiel, c’est de réussir, de se sentir « à l’aise », pas nécessairement d’être compétent. Cela dit, je ne suis pas certain que cette sorte de vanité agressive soit radicalement neuve. Dans une conférence prononcée en 1911 et intitulée Les sciences et les humanités, Henri Poincaré faisait déjà un constat similaire : « Il y a des hommes qui verraient volontiers dans leurs connaissances lacunaires je ne sais quel titre de gloire démocratique et comme une lointaine promesse de députation ». En revanche, ce que notre postmodernité a sans doute produit d’original, c’est l’idée que la connaissance n’aurait pas de valeur en elle-même, voire que la valeur du savoir pourrait être négative. Ainsi, sous prétexte que l’entreprise scientifique a parfois mis cap au pire, certains nous expliquent que nous devrions la freiner ou l’abandonner, c’est-à-dire organiser un salvateur repli cognitif. Comme s’il suffisait d’en savoir moins pour mieux se comporter ! Comme si les erreurs commises au nom de la science suffisaient à rendre l’ignorance valeureuse !

3ième Question : Toujours dans ce livre, à propos de la bataille de l’intellect, vous écrivez « qui oserait nier que « le parler gros » l’emporte désormais sur le « parler fin » ? Qui pourrait contester que chaque jour un peu plus, les discours subtils, prudents, ceux qui font des plis, se trouvent marginalisés. » Lorsque le Professeur Dominique Maraninchi, président de l’INCA dans le Monde résume une méta-analyse, par ailleurs contestée par une partie de la communauté scientifique, d’un lapidaire « Le vin est un alcool, donc cancérigène », ne participe-t-il pas, au nom de la Science, à ce parler gros ? Cette prééminence de la communication, de l’actualité spectacle, ce culte de l’instant, cette polyphonie de l’insignifiance que vous dénoncez n’est-elle pas  le seul moyen, dans ce cas d’espèce, de masquer « l’impuissance » des tenants de la « médicalisation »  de la vie en société face au premier risque majeur de celle-ci : la mort ?

 

EK : J’ai l’impression que vous me posez deux questions en une. Il y a d’une part la question du « parler gros », d’autre part celle de la mort. Je ne suis pas sûr qu’elles soient connectées l’une à l’autre.

Commençons par la première. Qui pourrait contester que chaque jour un peu plus, les discours subtils, prudents, ceux qui font des plis, se trouvent exclus des grands médias ? Qu’on assiste à une offensive larvée contre tout ce qui demande du temps, une élaboration, des suites de raisonnements ? La conviction intime ou le goût spontané semble compter davantage qu’une argumentation solide ou une critique rigoureuse. Dans un tel système, qui condamne aux choix binaires – oui ou non, pour ou contre –, le discernement est mis au rebut et nos phrases n’ont pas d’autre choix que de se raccourcir. Et c’est parti pour les slogans efficaces !

Le syllogisme que vous citez me semble illustrer le fait qu’en tant qu’idéalité, la science continue de constituer le fondement officiel de notre société, censé remplacer l’ancien socle religieux. Je veux dire par là que dans toutes les sphères de notre vie quotidienne, nous sommes soumis comme jamais à une multitude d’évaluations qui ne sont pas prononcées par des prédicateurs religieux ou des idéologues illuminés : elles se présentent désormais comme de simples jugements d’experts, c’est-à-dire censés être prononcés au nom de savoirs et de compétences de type scientifique, et donc, à ce titre, impartiaux et objectifs. Par exemple, sur les paquets de cigarettes, il est écrit que « fumer tue » et non pas que fumer déplaît à Dieu ou compromet le salut de l’âme. Ce dernier, objet même du discours théologique, s’est donc bien effacé au profit de la santé du corps qui, elle, est l’objet de préoccupations scientifiques. En ce sens, et comme Auguste Comte l’avait prophétisé, nous considérons qu’une société ne devient vraiment moderne que lorsque le prêtre et l’idéologue y cèdent la place à l’expert, c’est-à-dire lorsque le savoir scientifique et ses développements technologiques et industriels sont tenus pour le seul fondement acceptable de son organisation et de ses décisions.

 

J’en viens à votre question à propos de la mort. Inutile de rappeler qu’à long terme, la mort gagne à tout coup. Mais ce qui est nouveau, c’est que l’angoisse qu’elle suscite se décline désormais en une multitude de peurs nouvelles. Elle se redistribue, s’éparpille, s’infiltre sournoisement dans tous les actes de la vie quotidienne : manger, respirer, voyager, consommer, tout nous donne la frousse. Cela s’explique pour partie : dans les pays industrialisés, l’accroissement exceptionnel de l’espérance de vie et l’accès du plus grand nombre à un certain confort matériel font que, pour la première fois dans l’histoire, chacun peut considérer son existence comme une sorte de capital acquis, d’une durée à peu près assurée ; du coup, perdre la vie ou la santé, c’est perdre beaucoup, en tout cas beaucoup plus qu’autrefois. D’autant que, dans le même temps, l’espérance religieuse en l’au-delà s’est estompée (il n’y aura ni deuxième chance ni lot de consolation), ce qui rend la vie, la vie qui est là, présente, encore plus précieuse à nos yeux.

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Mardi 19 mai 2009


Pensez-donc, 5 semaines passées à arpenter les hauts lieux, et les plus modestes aussi, du vignoble bordelais, rien que des châteaux, des noms prestigieux, des vins qui font rêver, notre Jacques Dupont Merveilleux du Vignoble, en vrai géographe du vin n’a pas ménagé sa peine : 750 vins annotés, commentés, notés, mais je ne sais combien il en a humé, goûté et recraché avant d’en arriver là ? Bravo l’artiste ! Prendre le temps donc, même si notre beau « nez du vin » a rendu visite à des nurseries où des bébés vins sont un peu comme les yearlings des ventes de Deauville, les beaux pedigrees ne font pas forcément des champions de demain, le temps de l’élevage fera son œuvre et il faut se garder des jugements définitifs.

Comme je suis plutôt un gouteur de mots qu’un gouteur de vins je me suis donc plongé dans une lecture attentive, attentionnée même, du guide de Jacques Dupont « Bordeaux le millésime 2008 ». Qu’en dire me suis-je dit chemin faisant ? Commenter les commentaires ? Ridicule ! Dresser un florilège des propos, forts intéressants, des gens du vin de châteaux rapporté par Jacques ? Risqué ! Que faire alors ? Lire avec mon compagnon habituel : un crayon de papier taillé pointu. Et comme souvent, ma main, mue par je ne sais quelle pulsion, s’est mise en mouvement sans que je sache très bien où elle voulait me conduire. Avec mon crayon je dessinais des bulles autour de mots et d’expressions. Comme j’adore les bulles et que je suis un bulleur, rien d’étonnant mais, très vite, passant de l’état gazeux à l’état solide je ne pouvais que constater une forme de scansion de mes notations « bullesques » : tendue au féminin pour la bouche et tendu au masculin pour le vin.

 

132 bouches tendues avec des nuances :

 

-         Bouche tendue = 108

-         Bien tendue = 8

-         Un peu tendue  = 5

-         Assez tendue = 1

-         Très tendue = 1

À ces bouches tendues il faut rajouter :

-         Finale tendue = 5

-         Finale assez tendue = 2

-         Finale un peu plus tendue = 2

 

Et 68  vins tendus avec des nuances :

-         Tendu = 57

-         Un peu tendu = 2

-         Assez tendu = 1

-         Très tendu = 1

-         Structure tendue = 1

-         Tendu en final = 1

-         Un peu tendu en finale = 1

-         Un peu de tension en finale = 3

-         Tension = 1  

 

Tension : le mot est lâché !

 

Je sais qu’après un tel exercice ma réputation de barjot va être confortée mais, que voulez-vous, c’est ainsi, je ne me changerai jamais.

 

Qu’est-ce donc une bouche tendue ? Laissons de côté l’interprétation des canaillous qui l’assimilerait à « Lèvres en Feu » ou « Hot Lips », surnom donné à l’infirmière en chef Margaret O'Houlihan du film-culte d’Altman MASH par les 2 monstres sacrés Donald Sutherland et Eliott Gould, ou à la bouche Donald Duck d’Emmanuelle Béart ou d’Arielle Dombasle. Pour ma part je penche pour une tension intérieure : « appliquer son esprit, son attention, avec intensité vers… » c’est-à-dire avoir un but, une fin et s’en rapprocher de manière délibérée comme tendre à la perfection, vers la perfection… Ces bouches tendues de Jacques Merveilleux du Vignoble – bordelais pour l’occasion – sont donc pour moi des bouches réceptives donc apte aux perceptions. Mais, comme je ne pratique qu’en division départementale de la dégustation, en vétéran, ma vision de la bouche tendue n’est peut-être pas celle en vigueur dans la Champion’s League des dégustateurs où, tendue, s’assimilerait à un phénomène physique : à la manière d’un tir tendu ou de compétiteurs remontés comme des pendules par les consignes du coach qui leur a dit « qu’ils n’avaient pas droit à l’erreur ». J’adore cette formule idiote.

 

La notion de vin tendu me semble, elle, ne souffrir d’aucune ambigüité, nous sommes ici dans le domaine du psychique où le vin tendu doit s’efforcer de se détendre, de se relâcher, d’être plus zen. Sans vouloir jouer les Freud de pacotille j’ose écrire que ce sont des vins en mal de divan qui doivent, pour s’exprimer pleinement, se départir de leurs pulsions, de leurs phantasmes, de leurs tensions. J’adorerais coacher des vins tendus. J’irais, costume anglais, grolles milanaises, Cayenne noir, lunettes cerclées, Sony ultra-portable sous le bras, l’air sur de moi, de chais en chais, me pencher sur ces stressés pour les dénouer. Je les écouterais pour percer les plis et les méandres de leur âmes puis je leur projetterais « Vicky Cristina Barcelona » le dernier film de Woody Allen pour leur donner envie de se retrouver, en tête à tête, aux bords des lèvres, de Scarlett Johansonn. Les désinhiber quoi ! Après les « œnologues stars » j’imposerais dans les châteaux de Bordeaux les coaches star de vin tendu… Pour les propriétaires stressés par le revirement des cours, là je me déclare incompétent.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Lundi 18 mai 2009

Oui, messieurs les défenseurs autoproclamés de notre santé, puisque vous nous accusez, par anticipation, d’être les affreux « débaucheurs » de notre belle jeunesse, moi je vous accuse, en retenant ma plume, d’être des « tueurs de territoires » lorsque vous exigez que la loi française dresse, tout autour du réduit gaulois, un réseau de barbelés pour couper le seul chemin vicinal qui relie Embres&Castelmaure à New-York : l’Internet !

ancienne église de Castelmaure
Ne souriez pas messieurs, ne m’accusez pas d’emphase sinon je vous demande de justifier vos emballements : n’est-ce pas vous qui proclamez une mobilisation contre un risque majeur ? Non contents de terroriser l’opinion publique avec vos manipulations de la vérité scientifique vous voilà maintenant en train d’agiter, comme un vulgaire H5N1, une nouvelle espèce de risque majeur d’une étrange nature puisqu’il est à la fois sanitaire et social. Vous n’êtes pas à un abus de langage prêt. Il est vrai que le silence assourdissant, sur l’amiante ou lors de la canicule, de vos grands protecteurs de la DGS, qui vous propulsent en première ligne, faute de pouvoir contrer en pleine lumière leur Ministre, fait de vous des gens à qui nous avons très envie de placer toute notre confiance.

Oui, ma première réaction à la lecture du « Mobilisons-nous face à une risque sanitaire et social majeur » des prohibitionnistes masqués emmenés comme à l’ordinaire par l’ANPAA a été : « Mais de quoi diable vivrons-nous demain si la loi française interdit l’accès à l’Internet à l’un de nos secteurs stratégiques : le vin ? » En effet, par-delà la pure notion de publicité sur la Toile, qui rallie facilement des majorités hétéroclites contre elle, ce qui est en jeu dans cette affaire c’est la liberté de circulation sur l’Internet. La Toile n’est pas une télévision-bis, elle maille toutes les voies de communication possibles sur  lesquelles la circulation est à double sens. Alors traiter le vide juridique, en ce qui concerne la publicité pour les boissons alcoolisées sur l’Internet, par un simple principe d’interdiction relève soit de la mauvaise foi, soit de la politique de l’autruche.

La culture de la ligne Maginot reste vivace en notre vieux pays. Dresser une digue réputée infranchissable, cette fois-ci elle ceinturerait notre espace juridique national, pour défendre notre belle jeunesse constitue pour ceux qui on fait un fonds de commerce de notre santé, la panacée. Illusion absolue : seuls les vignerons, les domaines, les PME du vin seront touchés par ce verrouillage, alors que les grandes sociétés auront, elles, de part leur implantation internationale, tous les moyens juridiques, financiers, humains pour contourner l’obstacle. Que la caste médicale et ses supplétifs associatifs s’en battent l’œil rien d’étonnant à cela vu leur degré d’appréhension de ces questions mercantiles, sauf bien sûr lorsqu’il s’agit des leurs. En revanche, pour tous ceux qui, sur les estrades électoraux, se proclament indéfectibles défenseurs des territoires et des paysages, des services publics qui vont avec, des femmes et des hommes de la France besogneuse, n’est-on pas en droit de leur demander de quitter des positions de pures postures, y compris lorsqu’ils sont député du 13ième arrondissement ou représentant urbain d’une belle région viticole frontalière ?

Ce débat, mal posé à dessein par ceux qui s’autoproclament défenseurs de notre santé, et transformé par eux en une bataille frontale, est représentatif de l’incapacité française de générer des politiques qui s’attaquent aux racines des maux sociaux dont nous souffrons. Il est beaucoup plus simple, plus gratifiant pour les egos de battre les estrades, d’en appeler à l’opinion publique, d’agiter des peurs, de sortir quelques vieilles gloires médicales à la retraite et un ex-Ministre en voie de recyclage, de s’en tenir au « parler gros » plutôt qu’au « parler fin ». L’émotion d’abord, en effet l’appel à la raison risquerait de mettre tout ce beau monde face au peu d’effets concrets de leur gesticulation médiatique sur le fléau qu’est l’alcoolisme. Alors prendre à témoin l’opinion pour stigmatiser le pouvoir politique qui cèderait en rase campagne à un fantomatique lobby du vin – qui d’ailleurs n’existe pas dans la réalité des sommes consacrées à cette activité, comme à la publicité d’ailleurs – c’est de la désinformation. Le compromis élaboré est un bon texte, vouloir le tailler en pièces relèverait d’une pure bataille idéologique.

La défense du Bien Public, sauf à proclamer le vin hors-la-loi, implique d’élaborer une règle commune : la loi, qui puisse permettre à un produit : le vin, qui n’est pas en lui-même nuisible à la santé de nos concitoyens, de pouvoir utiliser pleinement l’outil de travail, de communication, qu’est l’Internet. Les bonnes âmes hypocrites vont me rétorquer que l’interdiction de la publicité sur la Toile n’entravera en rien l’activité de la grande majorité des gens du vin en France. Faux ! L’insécurité juridique provoquée par un principe d’interdiction de la publicité provoquera immanquablement, au nom d’un principe de précaution juridique, un verrouillage de la Toile par les « maîtres du Net ». C’est, à ne pas douter, le rêve que caressent ceux qui proclament la mobilisation générale. La politique de harcèlement ciblée de l’ANPAA pour générer des jurisprudences attentatoires à la liberté de la presse est là pour qu’on n’accorde aucun crédit à leurs bonnes paroles.

En tant que citoyen, père, grand-père, ancien responsable public ayant eu face à lui les ayatollahs et les extrémistes des deux bords, « messieurs les tueurs de territoires » autant que vous, même souvent bien plus que vous, je suis soucieux du présent et de l’avenir de nos enfants, de nos petits enfants, de nos adolescents ou de nos jeunes adultes, mais, ne vous en déplaise, ce n’est pas en tordant la réalité, en la fardant ou en la caricaturant que vous rendrez nos sociétés plus vivables. Votre manichéisme de lobby blanc est réducteur, simplificateur, donc manipulateur et en définitive totalitaire. Vous nous préparez, pièce par pièce, avec la stratégie du Go préconisée par le Professeur Got (pour être édifié lire ma chronique du 31 mars 2008 http://www.berthomeau.com/article-18021256.html et celle du 9 juillet 2008 3 Questions à Claude Got http://www.berthomeau.com/article-21056879.html ) une société médicalisée encore plus froide, plus anxiogène, plus mortifère. Notre bien vivre vous agresse. Notre façon de vivre vous chagrine. Nous ne nous laisserons pas faire. Nous ne nous laisserons pas impressionner par votre « terrorisme intellectuel ». Nous ferons bien plus que nous défendre. Nous gagnerons la bataille du bien vivre et, bien sûr, nous passerons outre à vos tentatives de fermer le seul chemin vicinal qui mène d’Embres&Castelmaure à Nouillorc…
 

En face ils se mobilisent.
Vous que faites-vous ?
Si vous souhaitez vous associer à notre pacifique bataille, ne pas rester les bras croisés face à l'activisme des prohibitionnistes : adhérez à l’Amicale des Bons Vivants c’est le premier geste qui sauve !

 

Simple et efficace il est le seul en mesure de nous préserver d’une société aseptisée, normée, encadrée, peureuse, anxieuse, inhospitalière car le bienvivre en est l’antidote radical.

Le bien-vivre n’est ni un luxe réservé à une élite, ni le privilège d’une société opulente, mais un élément essentiel de notre mode de vie à la française [...] la suite au N°49 Wine News (en haut à droite du blog)

RENSEIGNEMENTS
auprès de Jacques Berthomeau
www.berthomeau.com et jberthomeau@hotmail.com

Secrétaire Perpétuel de l’ABV 06 80 17 78 25

BULLETIN D'ADHESIONà L'ABV

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Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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Dimanche 17 mai 2009

Depuis notre arrivée en Corse j’avais perdu tout sens du calendrier. Je vivais hors du temps comme un moine gavé d’attentions par mes deux compagnons. Raphaël lisait et assurait l’intendance. Jasmine passait ses journées à la plage et ses nuits dans nos lits au rythme de ses envies. Moi, immergé dans ma bulle, je ne pipais mot. Ils respectaient mon silence et mes horaires erratiques. Parfois, Jasmine descendait à Ajaccio pour, disait-elle, garder le contact avec la civilisation. En fait elle allait s’approvisionner en substances diverses et variées. Nous avions déconnecté nos téléphones portables et, comme nous n’avions pas la télévision, que notre radio restait muette, que nous n’achetions pas la presse, la vie extérieure ne nous effleurait même pas. La seule sortie que je m’autorisais c’était la pêche en mer. En fait je ne pêchais pas car j’ai toujours eu horreur de ce qui s’apparente pour moi à une prédation inutile. Je mange de la viande et du poisson morts. Le préposé à l’abattage comme le pêcheur me servent d’écran commode. Ils me donnent bonne conscience je n’ai pas à me salir les mains. Dès notre arrivée Raphaël avait loué à notre propriétaire une barque munie d’un petit moteur. Je l’accompagnais et pendant qu’il péchait je nageotais en m’imaginant qu’un jour j’aurais le courage de partir droit vers le large pour ne jamais revenir.

Ce matin-là, éveillé par la prime lumière, un peu furieux contre moi-même, je m’étais péniblement extirpé de la douce chaleur du corps de Jasmine. La veille au soir nous avions braisé des langoustes et descendus beaucoup de flacons d’Antoine Aréna. Raphaël avait tout remis en ordre avant de s’endormir tout habillé sur le canapé. Le café noir bouillant ne calmait pas ma boule de mécontentement. Pour une foid j’allumai la radio et consultai ma montre. Les infos c’était pour dans un quart d’heure. Au dehors le jour donnait à la mer des airs de lac tranquille. Face au golfe, je m’entendais dire à haute voix que tout ce que j’écrivais n’intéresserait plus personne. Ce temps était englouti, oublié, pire, sous les effets du nouveau locataire de l’Elysée et de sa plume favorite, il était en voie de réécriture. Pour eux nous n’étions que des enfants gâtés, des profiteurs, des corrupteurs même. Comme pouvait-on travestir ainsi l’Histoire. C’était comme si on tuait à nouveau ce malheureux Pierre Overney. Moi qui m’étais écorché les mains sur les tôles de la chaîne de montage de Citroën je savais mieux que quiconque quel avait aussi le désespoir d’une partie de ma génération. J’avais côtoyé aussi la résignation silencieuse de ceux que beaucoup de Français continuaient de désigner sous des dénominations qui plairaient beaucoup aux sauvageons du neuf-trois : crouilles, melons, bicots… Nous n’étions pas tous des Glucksmann ou des July… Soudain pris d’une énorme colère, je me précipitais vers mon ordinateur et, comme mu par une irrépressible nécessité, j’imprimais les 42 pages de ce chapitre.

D’une seule traite je relus mon manuscrit au cabinet. Depuis ma petite enfance, lire au cabinet, constitue pour moi un acte d’hygiène mentale absolu. Ce lieu clos – enfant les cabinets étaient au fond du jardin et le trône était en bois, ce qui donnait à l’exercice un caractère plus monastique. De plus, comme le papier-cul était du papier journal, j’adorais relire une tranche d’actualité avant de quitter le lieu. La nuit j’y lisais à l’aide d’une lampe électrique – ne permet aucune échappatoire car on s’y sent démuni, nu. Ma fureur s’éteignit doucement mais, sans rancœur, j’avais de nouveau envie d’en découdre, de claquer la gueule à tous ces parvenus suffisants, pleins de morgue, qui pensent que le monde commence avec eux et que l’ingénierie financière est la quintessence de l’intelligence. Tout cela n’était que du vent, un vent puant qui allait, lorsqu’il se retournerait, empesterait les cages dorées des nouveaux rois du monde. Il suffisait d’attendre. Pour l’heure j’étais glacé. Raphaël s’affairait dans la cuisine. Je le rejoignais. L’odeur du pain grillé me donnait envie de l’embrasser. Ce que je fis avant d’aller m’asseoir en bout de table face au bol de café qu’il venait de me servir. « Tu vois Raphaël, ce que le commun des mortels ne peut pas comprendre, tellement les héritiers du gaullisme ont placé De Gaulle sur un piédestal, l’on statufié, pour mieux le trahir, dilapider son héritage et surtout effacer sa fameuse idée de la France, c’est que ces années ont été à la confluence d’une grande fracture de notre Histoire : la décolonisation et plus particulièrement de la fin de ce que l’on qualifiait alors de conflit algérien. L’Algérie avec ses 3 départements français, ses fellaghas, ses colons, ses petits blancs, son GPRA basé chez ce Nasser à qui nous avions mis une déculottée à Suez avant de nous retirer la queue basse sous la pression des américains et des russes, ses porteurs de valises pour le FLN, ses généraux félons, ses Massu et Bigeard avec la gégène et les corvées de bois de la bataille d’Alger, ses petits gars du contingent, son Guy Mollet et les tomates, son Mitterand Garde des Sceaux couvrant la torture… oui Raphaël cette Algérie elle avait fait imploser la Gauche comme la Droite et tous les coups entre factions rivales étaient possibles au temps du président Pompe… »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : berthomeau
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