Créer des liens, remailler notre vivre ensemble, créer de nouvelles adhérences, susciter des solidarités, redonner un sens à la citoyenneté, en
enfonçant de minuscules coins dans les parois lisses de verre et d’acier brossé des nouveaux maîtres du monde mondialisé. Nous sommes tous, y compris nous les utilisateurs du Net, de grands
dépendants des grands systèmes intégrés, le blocage du ciel par le nuage de cendres du volcan islandais nous l’a amplement démontré. Les conséquences d’un soudain affaissement, pour une raison
accidentelle ou criminelle, de l’un ou de plusieurs d’entre eux, seraient considérables et entraînerait des troubles graves.
Les habitants des villes ont toujours été dépendants de leurs campagnes pour l’approvisionnement en denrées alimentaires. Sans remonter aux
grandes famines, la période de l’Occupation en fut un triste et sinistre exemple. L’image des Halles, Ventre de Paris, était très parlante : c’était au cœur de la ville que les flux de
victuailles venaient se déverser. Puis ce fut Rungis, les norias de camions venus du Sud mais aussi du Nord (l’effet gaz naturel/serres) accompagnant, en dépit de la loi Royer, d’abord
l’irrésistible ascension de la Grande Distribution et, phénomène normal, sa concentration en une poignée de Centrales d’Achat. Les nouveaux maîtres du « Bien Manger » tiennent le haut
du pavé et grimpent tout en haut du classement des Nouveaux Riches.
Dans ce système, amplifié par la normalisation, laminé par le libre-service, brouillé par l’absence de toute saisonnalité, le rayon fruits et
légumes est devenu une exposition de couleurs, de rondeurs, de trucs bien lisses, bien nets, sans odeur ni saveur. Comme, face à la main de fer des acheteurs, les producteurs français ont cultivé
leur inorganisation, nous en sommes arrivés à la situation actuelle où, comme l’écrit Dominique Granier, les producteurs ne cueillent plus faute de quelques centimes de plus et les consommateurs
aux ressources limités n’ont même pas accès à ces produits de consommation car, en dépit des proclamations des grands prêtres du moins cher que moins cher, les prix finaux restent
élevés.
Alors que faire ?
Faire !
Mon espace de liberté est à la disposition de
ceux qui veulent glisser ces petits coins sur les murs lisses, pour les fissurer, les lézarder, non pour les détruire mais pour qu’ils reviennent à leur fonction première : être de bons
épiciers. Utopie ! Rêve debout ! Non, hommes en action comme ces sauniers de Guérande venus dans mon bureau de la galerie Sully me présenter en 1983 leur projet de redonner vie à leur
métier. Que n’ai-je entendu de quolibets, vu des sourires entendus, sur ces va-nu-pieds qui osaient s’attaquer aux Grands. Presque 30 ans après, permettez-moi de mettre sous le nez des sceptiques
les résultats. Et Dieu sait que le sel est un produit basique. Bref, tout cela pour vous dire que mon hôte du jour, Pierre Priolet, fait parti des Hommes en mouvement, de ceux qui
ne courbent pas l’échine, de ceux qui font.
Comme depuis plusieurs mois, la télévision ne
fait pas parti de mon quotidien, non par choix mais faute de temps, la toute nouvelle notoriété de Pierre Priolet n’était pas parvenue jusqu’à moi. Et pourtant il avait réussi à remuer le cynique
Ardisson. Mes contacts vauclusiens – merci Pierre L – ont remédié à mon absence de vigilance. Maintenant je sais que Pierre Priolet est
agriculteur depuis 1990 à Mollégès : 13 - 15 hectares de poiriers et pommiers. C’est tout près de Cavaillon qui, dans l’esprit des Français de mon âge, rime avec melon. Lorsque
je me rends dans mon refuge
des Claparèdes « Salen » et que je m’arrête au marché paysan de Petit Palais le samedi je ne suis qu’à quelques encablures de chez lui. Pour l’heure notre contact reste
téléphonique.
L’homme est passionné, sincère, engagé, atypique,
dérangeant. Tout son parcours professionnel se situe dans le secteur des fruits-légumes. Il sait donc de quoi il parle : de la production, de la logistique, de la distribution. Lui donner la
parole, lui donner l’occasion de s’expliquer c’est apporter à sa démarche ce que vous voudrez bien donner : vos critiques, vos suggestions, votre appui, tout ce que vous voudrez.
L’important, pour moi, c’est d’inscrire dans la durée ces petits riens citoyens qui nous sortent de notre immobilisme ravageur. Se prendre en main, participer au vivre ensemble, loin des défilés
encadrés ou des opérations de com, c’est redonner un sens à notre difficile vivre ensemble. Notre nourriture, déifiée par les magasines chic et choc, doit aussi retrouver son sens premier par la
proximité retrouvée entre ceux qui la produisent et ceux l’achètent. Travail de fourmis certes mais le père Leclerc dans son hangar de Landerneau faisait rigoler tout le monde, alors que ses
héritiers se gardent bien de considérer les Priolet ou autres « empêcheurs de tourner en rond » comme des farfelus tout juste bons à faire de l’audience chez mon « grand ami »
Guillaume Durand. Je laisse donc la parole à Pierre Priolet et vous rappelle qu’il sera ce soir, à 22H15, sur France 2, l’invité du susdit lors de « L’objet du
scandale »
1ière Question : Pierre Priolet sur votre site www.consommer-juste.fr vous faites le constat que les
agriculteurs-producteurs de fruits, sous la pression de la GD, de la recherche les poussant à l’extrême productivité, de la normalisation européenne vendent plus des emballages que des fruits.
Vos « produits » doivent être beaux avant d’être bons. L’apparence prime sur le goût, vous cueillez des fruits pas mûrs qui sont vendus chers. Les nouvelles générations boudent les
fruits frais. Face à ce triste constat que préconisez-vous concrètement ?
Réponse de Pierre
Priolet : Je préconise que nous
devons, nous agriculteurs, retrouver les consommateurs autour de valeurs
gustatives, de fraicheurs et non de valeurs visuelles.
Ma démarche est basée sur le fait,
qu’aujourd’hui l’accès aux fruits et légumes est interdit à
une grande partie de la population, par l’ajout de valeur, qui n’ont rien à voir
avec le produit. Je pense aux emballages de plus en plus couteux, répondant à des critères de beauté et de marketing, ce qui met des prix et des marges supplémentaires à des produits pauvres.
Pour vendre nos produits correspondants à ces critères, nous devons aussi faire une sélection très importante, qui renchérit encore les prix proposés à la
vente.
C’est pourquoi, j’ai créé le concept : « Consommer Juste », qui permet à tous de savoir le juste prix d’une production. Ce juste
prix prend en compte le prix de revient du produit, plus 30% de ce prix de revient, qui représente la rémunération et l’investissement du producteur. A ce prix on y ajoute le juste prix du
transport ainsi que les frais de distribution.
Lorsque le prix du marché est bon, nous ne lui
ajoutons, que les frais transports et distribution. Ainsi lorsque le consommateur va acheter, il saura que son achat est juste. Lui consommateur est respecté et il respecte le
producteur.
Je préconise que les cantines scolaires mettent dans les repas des aliments frais et non des aliments déjà traités de manière industrielle,
souvent insipides. Ce qui dégoûte notre jeunesse des fruits et légumes. Cela pourra permettre aussi de donner une conscience aux jeunes de la saisonnalité, élément qui a complètement disparu de
l’imaginaire collectif.
2ième
Question : Pierre Priolet vous avez crevé l’écran
récemment : sur le site Médiapart je lis « Samedi soir, chez
Ardisson à Canal, il a crevé l'écran Pierre. La télé, c'est le domaine de l'émotion et Pierre Priolet - paysan provençal en phase professionnelle terminale - en a donné de l'émotion. Même
Ardisson et son cynisme gouailleur en était remué. Car Pierre a démonté avec clarté les mécanismes d'un système économique qui pousse à la mort la paysannerie française. » Vous allez être
l’invité du sémillant Guillaume Durand à « l'objet du scandale » sur France 2 le mercredi 2 juin, à
22h20.
Qui êtes-vous donc Pierre Priolet ? D’où venez-vous ? D’où tirez-vous cette incroyable énergie ?
Réponse de Pierre
Priolet : Je ne suis qu’un homme éduqué, à une époque où
nous pensions, que nous devions combattre l’exploitation de
l’Homme par l’Homme. Ce combat a toujours été le moteur de mes
actions tout au long de ma vie.
J’ai eu la chance énorme d’avoir une vie pleine et engagée aux cotés du monde agricole. Ma belle famille est composée d’agriculteurs, qui ont
toujours été actifs, ont fait et font parties des responsables dans ce monde agricole.
Après avoir vendu des pommes dans le moyen
orient, j’ai été commercial d’une importante coopérative, j’ai vécu la mutation des supermarchés et des centrales d’achats. Ce monde de la distribution est devenu un monde de la finance et toutes leurs actions actuellement ne
concernent qu’elle. J’ai compris que la finance n’a pas d’âme,
elle est froide et sans cœur.
Après une vie de commerce j’ai eu la chance de devenir, malgré moi agriculteur, ce qui me donne le recul pour repenser notre
action.
J’ai compris aussi que
l’agriculture est décalée dans notre monde, car elle a besoin de temps et
d’espace, ce
que n’a pas la société, ni l’argent. Et je suis convaincu que le malaise du monde agricole vient de là ! Nous dépendons de notre territoire, de
la nature exclusivement et cette donnée est très importante à intégrer, si nous voulons réfléchir à notre avenir,
la nourriture n’est pas un marché comme les
autres.
Donc mon énergie vient du fait, que je ne m’attendais absolument pas à ce qui m’arrive, mais cela me donne une responsabilité très forte de
réussir, car beaucoup attendent de moi et de ce que je dis tout haut, ce que déjà beaucoup de gens disaient peut-être bien en avance, mais que personne n’entendait.
Cette énergie ne vient pas de moi, elle m’est
donnée, c’est un cadeau.
3ième
Question : Les grands médias, vous le savez Pierre Priolet,
ont toujours besoin de nouveau pour émouvoir les foules, faire de l’audience, alors, vous aujourd’hui, qui serez remplacé demain par un autre « cri du cœur », comment envisagez-vous la
suite de votre combat ? Avec qui ou contre qui ? Pouvez-vous nous dire avec qui vous avez déjà pris langue pour faire avancer vos idées ? Vous semblez être entendu mais croyez-vous
vraiment que les consommateurs urbains soient prêts à changer leurs habitudes d’achats, d’être vraiment sensible à une agriculture de proximité à visage humain ? Reste aussi la question du
prix avec l’argument « massue » des partisans du moins cher du moins cher : offrir aux gens qui n’ont pas les moyens une nourriture bon marché. Eclairez notre lanterne Pierre
Priolet.
Réponse de Pierre
Priolet : Vous savez je ne suis pas
dupe, je ne suis ni important, ni plus intelligent que les
autres. Pour
vous en convaincre mon professeur de première écrivait à mes parents, alors que j’avais déjà 20 ans : « Trop nul pour espérer un jour
faire des progrès » ! C’est vous dire.
Les médias m’accordent pour l’instant une tribune, car pour certains ils comprennent, qu’il se passe quelque chose en dehors du
politique.
Ils sont aussi conscient de la désespérance du monde agricole et ont aussi de la famille des amis, qui comme nous souffrent, mais ne peuvent pas
l’exprimer. Pour ma part, je ne suis qu’une voix parmi les autres, mais je n’en veux à personne. Je me dis que dans notre société actuelle, nous ne sommes pas les seuls méprisés, ignorés.
Combien de salariés ont donné leur vie à leur société où ils travaillaient et en ont été chassés comme des malpropres, de manière honteuse ou
inhumaine. Combien d’hommes et de femmes se sont retrouvés à la rue du jour au lendemain et qui cherche comme des fous du travail, alors qu’ils se font traiter de feignant à longueur
d’année.
La liste est longue, mais moi au milieu de tous
ces gens, je n’ai pas le droit de me plaindre, car la terre me
donne ma dignité, même si parfois elle est bafouée, la terre me
permet d’être avec la nature et les plaisirs que j’en ressens me permettent de garder tout de même la conscience, que je reste un homme debout. Elle ne fait pas défaut, contrairement à la société.
Alors pour répondre clairement à vos questions, je dirai que je n’avais rien organisé ni prévu et que je me suis retrouvé malgré moi à la tête de
quelque chose qui me dépasse, j’ai reçu tellement d’appels, de messages, de gens très simples et très importants, qui m’ont dit que mes interventions les avaient touchés et qu’ils voulaient faire
quelque chose pour moi. Mais j’ai du dire à tous, que ce n’est pas pour moi qu’aujourd’hui je me bats, c’est pour nous.
Je ne savais pas comment répondre de manière individuelle à tous, alors avec l’aide de deux jeunes étudiants en informatique, qui m’ont appelé pour me dire qu’ils mettaient
leurs compétences à mon service, j’ai fait les textes et eux la mise en musique et nous avons créer le site : www.consommer-juste.fr, qui m’a permis de mettre en avant le développement de mon analyse de la situation et mes modeste solutions.
Je ne me bats contre personne, je n’ai pas
d’ennemi à titre personnel, car cela ne servirait à rien. Nous
sommes dans cette situation par notre faute, par facilité nous avons abandonné notre liberté
et nos responsabilités à des gens, qui ont abusé des mandats que nous leur avons donnés volontairement.
Les appels ont été entendus et aujourd’hui j’ai créé une association appelée CONSOMMER JUSTE, pour que nous nous fédérions, afin de reprendre nos
vies en main. Donc, avec qui ? Et bien c’est ensemble, tous ceux qui ont cette envie de vivre dignement.
J’ai été contacté par des hommes, avec qui je
prépare un été exceptionnel pour nous, aujourd’hui je suis en relation avec toutes les composantes de ce monde agricole pour réussir ce pari. Le
monde politique, contrairement à la société civile, n’a pas vraiment compris ce qui se passe et n’a pas encore réagit, mais je suis sur qu’ensemble, nous pourrons avancer. Je lutte
activement contre la vente à
perte, contre
cette idée stupide qui veut que tout se marchandise.
Pour finir j’ai vraiment été surpris qu’autant de consommateurs m’appellent et me confirment mon analyse.
Le prix c’est
le vaste faux sujet. Les consommateurs sont aujourd’hui de plus en
plus responsables et comprennent que la publicité les abuse, ils comprennent que les producteurs sont mal payés et qu’eux payent des prix complètement
ahurissants.
Avec le concept, le label appelez-le comme vous voulez, nous allons recréer un lien entre nous et le consommateur, ce lien c’est la compréhension
que le pas cher des supermarchés est en fait humainement très très cher, en chômage, en spoliation et qu’il est fait sur le dos même de leurs propres salariés.
Un exemple une pomme qui coute 0.37€ le kilo à
produire en brut de cueille, si on lui ajoute 30% cela fait 0.48€ plus les frais en gros 0.50€ le kilo elle sera toujours moins cher qu’en supermarché. D’où mon idée de créer des points de distribution de
producteurs dans les zones à population en difficulté,
permettre à des jeunes en désespérance, comme nous, de travailler avec une visibilité de carrière et permettre d’avoir des fruits et légumes ramassés la veille et consommés le lendemain. Ce qui
va être une petite révolution. Les consommateurs seront adhérents et les commandes seront passées au jour le jour. On pourra servir les collectivités et pourquoi pas les restaurants du quartier.
Il y a tellement de développement que nous avons du pain sur la planche. Le moins cher créateur de chômage et d’exclusion ne m’intéresse
pas, le juste prix identifié est pour moi un acte politique, en ce sens qu’il permet à chacun d’entre nous
de se servir de son POUVOIR
d’achat et de refuser
l’iniquité.
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