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4 octobre 2022 2 04 /10 /octobre /2022 06:00

peinture tableaux Savoie peintre savoyard

Même la réalité s’invente… B. Giraudeau

 

 

1984

 

« Hello, vous, bonjour ! Ça s’est bien passé ?

- Oui, relativement bien.

Mais vous connaissez l’histoire, n’est-ce pas, les débuts sont toujours difficiles.

Nouvelle école, nouveaux collègues, nouveaux élèves !

- Si vous voulez un coup de main pour mettre un peu d’ordre dans la maison, n’hésitez pas.

 

 

 

                                                     //////////

 

 

 

 

C’est une grande ferme à deux corps mitoyens avec pour chacun un escalier en façade, un palier qui fait balcon au premier étage.

Rien n’a bien changé depuis l’origine, sauf peut-être que…

 

Lorsque j’ai eu ce poste à Aix, j’ai aussitôt cherché une maison.

J’ai sans hésiter jeté mon dévolu sur celle-ci que m’avait présentée ma collègue Martha Seguin, une jeune et jolie jeune femme sans histoire.

Elle vendait ce corps de ferme qui en fait, ne faisait qu’un avec celui qu’elle occupait.

Son père y avait vécu.

Elle avait décidé de ne conserver que la part venant de sa mère.

 

J’étais intrigué par cette promiscuité de l’un et l’autre parent, mais elle m’expliqua qu’ils étaient cousins germains et que, bien sûr, leur vie commune n’avait pas été sans quelques rumeurs de gens bien-pensants, du genre  « d’unions consanguines ne naissent qu’idiots ou génies. »

Elle avait ri en précisant que, n’étant pas idiote, elle était forcément un génie.

Bravo Martha !

 

- Et vous Martha cette rentrée ?

Vous avez retrouvé tous vos petits amants du CE2 ?

Elle a ri.

Et son rire tintait comme le cristal d’un verre précieux.

Elle disparaissait à moitié derrière la rambarde du balcon de bois d’où s’épanchait, d’une jardinière, une cascde de géraniums en fleurs.

C’est ainsi que tout a commencé.

Je l’ai observée.

Elle était affairée à enlever les fleurs sèches de cette touffe de pétales rouges et roses.

- Vous verrez, Bruno, vous aurez vite séduit vos CP.

Mais je réitère  si vous avez besoin d’un coup de main, n’hésitez pas.

J’ai essayé de laisser les lieux propres, mais pour ce qui est de l’ensemble, il est évident que la déco est surchargée !

 

 

 

                                                          //////////

 

 

 

J’avais acquis la maison, contenant et contenu, sans avoir fait l’inventaire, séduit tout simplement par l’aspect extérieur de vieille ferme et sa situation au sommet du hameau, avec un petit jardin ombragé par un majestueux pommier.

Des reinettes, les meilleures pour cuire.

Je ne peux pas dire aujourd’hui si le fait d’un voisinage aussi agréable que celui de Martha avait joué dans cette acquisition.

 

 

Martha m’avait parlé de son père. Un spectateur disait-elle, jamais vraiment présent, donnant toujours l’impression d’avoir l’esprit ailleurs.

Il avait fini ses jours seul, dans cette partie de la maison, en peintre du dimanche et plus peut-être.

Il avait encombré les locaux de centaines de toiles qu’il n’avait jamais ni exposées ni vendues.

Elles étaient restées là comme abandonnées, accotées au bas des murs de son atelier qu’il avait installé dans la grande pièce du rez-de-jardin.

 

 

Martha m’avait laissé une dizaine de ces toiles par-dessus le marché et en particulier deux ou trois représentations du Mont Granier qu’il appelait modestement, sa Sainte Victoire. 

Je compris plus tard que cette dénomination avait un sens beaucoup plus profond qu’il n’y paraissait.

C’était, cette vocation tardive de peintre, une victoire sur un passé tourmenté qu’il avait peut-être en partie surmonté grâce à cette dévotion pour la peinture.

J’avais pour ma part, laissé au mur trois Granier de bonnes dimensions, un hiver, un printemps, un été.

Et au-dessus de la porte de l’atelier, un petit tableautin d’un Granier rougeoyant sous un soleil automnal, au couchant.

Et puis il y avait, dans un recoin de l’atelier, qui en tenait tout un pan de mur, un immense tableau grand comme une porte et qui représentait une cafetière émaillée, pourvue de deux ailes.

Je me suis assis devant la grande table de noyer. J’avais l’impression qu’en épiant son large plateau, en gardant le silence, elle sortirait d’elle-même de son mutisme pour me confier l’histoire de cette maison, de ses petits secrets, de ses murs longtemps désertés.

 

 

Immobile et silencieux, je me surpris à respirer en cherchant à le définir cet air renouvelé.

L’acidité atténuée devenait odeur de cendre humide, l’âcreté s’effaçait devant l’effluve résineux qui sourdait des solives.

Je percevais peu les échos de cette vie longtemps tenue au secret qui lentement reprenait ses droits.

J’éprouvais soudain la crainte de tromper cette maison qui mûrissait en silence dans l’attente de son maître et pour laquelle j’étais l’intrus, le curieux.

Je décidais de m’effacer encore dans mon recueillement afin d’apprivoiser ces murs, ces poutres et ces meubles d’un autre temps et d’un autre homme.

Le soleil jouait sur la table, animant tous ses ronds avinés, ses auréoles de chaleur, ses astres noirs nés du cul d’un poêlon brûlant.

 

Elle était telle qu’il l’avait laissée, endossant sans gémir jour après jour, les imprudences, l’indifférence et les négligences de l’homme seul qui partageait diots et polenta avec des compagnons de passage, des amis peintres aussi à leurs heures et qui savaient, à l’ombre du Granier, se laisser tenter par le gouleyant vin d’Apremont.

 

 

Dehors, le long du balcon, amorçant une tonnelle, une glycine emmêlée de bignone filtrait la lumière.

L’air avait cette douceur des voûtes cisterciennes et le ombres qui s’agitaient mollement sur les dalles du sol renvoyaient leurs vibrations jusqu’à l’intérieur en sobre reflets.

Je me prenais à penser que là était l’antre qui me convenait, la rusticité des pierres dorées, la douceur des vitres embuées d’un temps où seul importait la lumière, sans concession pour la vue troublée par ses imperfections.

Oui, j’avais fait un choix heureux.

J’en avais la conviction.

Et sans effort, je me glissais dans la peau du nouveau maître de cette maison.

 

 

 

 

                                               //////////

 

 

 

 

Il y fait bon rêver, c’est vrai, mais encore ? (Martha me guignait gentiment par la porte entrouverte) ce n’est pas en rêvant que vous allez remettre le navire à flots !

- Je devine que vos saurez sans peine aider le nouveau capitaine !

- Pourquoi pas ? Finalement, je suis aussi étrangère que vous ici.

Mon père et moi, avons vécu des  années à côté de la maison de ma mère.

Il préférait ça.

Et ça ne se commande pas.

Je le soupçonnais de considérer sa part comme un sanctuaire où il avait enfermé un passé douloureux.

Il n’a emménagé ici que sur la fin, quand il s’est jeté dans la peinture.

Alors, sans que je sache pourquoi, il s’est mis à vivre une autre vie.

Moi j’étais devenue grande ou raisonnable, il pouvait donc m’oublier un peu.

 

 

Je vais en profiter disait-il.

Mais profiter de quoi ? En fait, il ne recevait que des amis peintres du dimanche, ou guère plus. 

Et tous les mois, une soirée diots polenta ou tripes… Pour lui c’était le paradis.

Vraiment, il n’était pas allé le chercher bien loin son paradis…

C’était un sage, Martha.

Peut-être avait-il compris que de toute façon il faut un jour cesser de courir après l’utopie.

Peut-être avait-il découvert le paradis derrière cette porte.

Au fait, ne pensez-vous pas que ma présence ici risque de faire un peu jaser les autochtones ?

-Trop tard c’est déjà fait !

Elle se mit à rire.

-Après tout, dis-je, nous sommes faits pour vivre pas mal de temps sous le même toit, non ?

 Nous avons jeté l’ancre côte à côte. 

 Alors pourquoi se poser des questions sur nos voisins ? 

-D’accord avec vous, cher collègue. 

Et son sourire éclairait son visage d’une lumière limpide où se lissaient à la fois la confiance et une certaine ironie.

 

 

 

                                                               //////////

 

 

 

 

 

Je sentais un heureux bien-être m’envahir lentement.

Toute affectation, toute timidité s’avérant soudain inutiles, relation voisin-voisine s’annonçaient toute simple.

 

 

 

 

                                             //////////

 

 

 

 

 

En quinze jours, j’avais investi son antre et j’en avais vraiment fait ma demeure.

Martha y avait largement contribué en m’aidant avec patience et aussi une curiosité où l’étonnement n’était pas loin d’être égal au mien.

-Martha, tu me surprends.

Tu ne connais rien à ces murs et pourtant c’était la maison de ton père ;

Tu le connaissais donc si peu ?

-Qui connaît son père, Bruno ? Autrement que « papa » ? qui sait ce qu’un père a dans la tête quand justement il n’est plus que « papa. »

 

 

Je t’avoue que je le découvre aujourd’hui en même temps que toi.

C’est l’aveu qu’elle me fit quelque temps avant que, poussant mes investigations, je ne découvre le journal de Melchior.

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