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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 06:00

 

J’apprécie beaucoup mes rencontres avec JPK, au détour de pages d’un grand auteur, ici avec David John Moore Cornwell, dit John le Carré, alors que dans la vie mes rencontres avec lui se comptent sur moins des doigts d’une seule main.

 

Dans son livre : Histoires de ma vie, Le tunnel aux pigeons, au chapitre 32 Déjeuner de prisonniers, John le Carré évoque sa rencontre avec JPK au début du nouveau millénaire, chez François Bizot qui « reste le seul Occidental à avoir été fait prisonnier par les Khmers rouges de Pol Pot et à avoir survécu. »

 

Le portail - François Bizot - Babelio

 

Le Carré, note : « Nous étions tous suspendus aux lèvres de Bizot pendant l’exposé de son raisonnement, sauf un convive qui restait étrangement impassible. Il était assis juste en face de moi. C’était un petit homme nerveux au front large dont le regard sombre et vif ne cessait de croiser le mien. On me l’avait présente comme étant l’écrivain Jean-Paul Kauffmann. J’avais lu son dernier livre, La Chambre noire de Longwood, avec un grand plaisir.

 

 

Le Carré, n’ayant pas été prévenu qu’il allait le rencontrer exprima, selon ses dires, sa joie de façon très spontanée, alors « pourquoi diable me regardait-il donc avec une telle sévérité, alors ? Avais-je commis un impair ? Etc.

 

« Je dus lui poser la question, ou bien mon attitude la lui posa indirectement pour moi. Et un soudain renversement des rôles, ce fut à mon tour de le dévisager. »

 

« S’il m’avait dévisagé pendant tout le déjeuner, c’est que, dans l’une de ses caches où il était confiné, il était tombé sur un de mes livres en édition de poche tout abîmé et l’avait dévoré à de nombreuses reprises, l’investissant sans doute d’une plus grande profondeur qu’il n’en avait jamais contenu. Il m’expliqua tout cela de ce ton neutre que j’avais déjà entendu chez d’autres victimes de torture, dont le quotidien inclus à jamais cette expérience indélébile. »

 

La vérité, version John Le Carré

 

Le Carré se replongea, après le déjeuner dans La Chambre noire de Longwood, et a fait le lien qui lui avait échappé à la première lecture « il s’agissait là d’un prisonnier traumatisé qui écrivait sur une autre, peut-être le plus grand de tous les temps. » Il en garda un souvenir marquant même si ils ne revirent jamais ni entretinrent une correspondance.

 

Amazon.fr - La Chambre noire de Longwood. Le Voyage à Sainte-Hélène -  Kauffmann, Jean-Paul - Livres

 

Lorsque le Carré se lance dans l’écriture des Histoires de sa vie, il cherche sur internet comment le contacter. Il obtient son adresse mail assortie d’un avertissement sur le fait qu’il était possible qu’il ne réponde pas.

 

Je ne sais si JPK lit encore mes graffitis mais, pour la première fois, à propos de Napoléon, il n’a pas saisi la perche que je lui avais tendue.

 

« Avec moult précautions, je lui écrivis, et au bout de quelques semaines me parvint la généreuse réponse ci-dessous :

 

Jean-Paul Kauffmann « j'ai toujours aimé l'entre-deux. Tous les mondes que j'ai  visités étaient flottants, situés à la limite.» - Le blog de JACQUES  BERTHOMEAU

 

Pendant ma captivité, j’ai manqué cruellement de livres. Nos geôliers nous en apportaient parfois. L’arrivée d’un livre constituait un bonheur sans nom. J’allais non seulement le lire une fois, deux fois, quarante fois, mais aussi le relire en commençant par la fin ou au milieu. Je prévoyais que ce jeu allait m’accompagner au moins deux mois. Pendant mes trois ans de malheur, j’ai connu d’intenses instants de joie. L’Espion qui venait du froid en fait partie. J’y ai vu un clin d’œil du destin ; nos geôliers apportaient n’importe quoi : des romans bon marché, le deuxième tome de Guerre et Paix de Tolstoï, des traités illisibles. Cette fois un écrivain que j’admirais… J’avais lu tous vos livres dont l’Espion mais dans ma condition ce n’était pas le même livre il n’avait même plus rien à voir avec le souvenir que j’en avais. Tout était changé. Chaque ligne était lourde de sens. Dans une situation comme la mienne, la lecture devenait une affaire grave et même dangereuse car le moindre fait se trouve relié à ce quitte ou double, qui l’existence même de l’otage. La porte de la cellule qui s’ouvre annonçant un responsable du Hezbollah signifie la délivrance ou la mort. Tout signe, toute allusion deviennent présages, symboles ou paraboles. Il y en a beaucoup dans L’espion.

 

Amazon.fr - L'espion qui venait du froid - Le Carré, John - Livres

 

Avec ce livre, j’ai ressenti dans mon être le plus profond ce climat de dissimulation et de manipulation (la taqqiya chiite). Nos ravisseurs étaient des experts en paranoïa : méfiance maladive, interprétation délirante, agressivité systématique, goût névrotique du mensonge. L’univers aride de Leamas, où les vies humaines ne sont que des pions, était le nôtre. Que de fois me suis-je senti comme lui un homme abandonné, désavoué. Et surtout usé. Cet univers de duplicité m’a appris aussi à réfléchir sur mon métier de journaliste. Finalement nous sommes des agents doubles. Ou triples. Il nous faut entrer en empathie pour comprendre et se faire accepter, puis nous trahissons.

 

Votre vision de l’homme est pessimiste. Nous sommes des êtres dérisoires ; individuellement nous ne pesons pas lourd. Heureusement, tout ne se vaut pas (voir le personnage de Liz).

 

J’ai puisé dans ce livre des raisons d’espérer. Le plus important c’est la voix, une présence. La vôtre. La jubilation d’un écrivain qui décrit un monde terne et cruel et se délecte de parvenir à le rendre si gris et désespérant. On le ressent presque physiquement. Quelqu’un vous parle, vous n’êtes plus seul. Dans ma geôle, je n’étais plus abandonné. Un homme entrait dans ma cellule avec ses mots et sa vision du mode. Quelqu’un me communiquait son énergie. J’allais m’en sortir…

 

2015 JPK

 

Le Carré note : « Voilà ce que c’est. Voilà comment fonctionne la mémoire, celle de Kauffmann, la mienne, les deux. J’aurais juré que le livre dont il m‘avait parlé au déjeuner était Les Gens de Smiley, et non L’espion qui venait du froid, et mon épouse en garde le même souvenir. »

 

De mon côté je penche pour la version JPK et ce pour deux raisons :

 

  • L’espion qui venait du froid best-seller devait plus sûrement traîner au Liban que Les Gens de Smiley…

 

  • La mémoire de JPK à propos de sa captivité me semble plus fiable que celle de le Carré, et de madame…
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commentaires

P
« Il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez vous » aurait dit Paul Eluard.
C’est fou comme le Taulier et moi avons de Rendez vous. Ainsi cette chronique
évoquant Jean Paul Kaufmann alors que j’ai devant les yeux « Venise à double tour » ouvrage figurant dans la liste de ceux qu’il recommande. Curieusement, j’en suis au début, lorsque il cherche des introductions pour lui permettre d’accéder à des églises et autres monuments fermés au public. On lui explique que, annoncé auprès du Grand Vicaire de Venise, il lui faut faire une lettre. Ce serait bien qu’il évoque son emprisonnement au Liban. Quoi, encore ! « Non, Giulia . Je ne vais pas chaque fois parler de cette histoire. »
Bon, je termine mon thé et vais me recoucher. Prochain rendez vous à huit heure.
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