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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 06:00
Les planteurs entourent Catherine

Les planteurs entourent Catherine

Catherine est née sur des terres proches de l’océan Atlantique où, à l’heure des marées, portée par une brise marine, une pluie fine s’égoutte sur les vertes prairies cernées de haies vives. Mémé Marie disait : « ça guenasse » 

 

 

 

Issu du radical gaulois wadana : “eau”. - Dans la région de Redon : guenasser = bruiner. C’est le pied de cuve du climat breton.

 

 

 

Vous comprenez alors pourquoi, exilée sous des cieux sans nuages où règne un Dieu soleil implacable, ce Languedoc qui fut une mer de vignes, Catherine a vécu, plus encore que les « indigènes », le coup de sirocco du 28 juin 2019.

 

 

 

Alors, passé le moment de l’émotion, de l’impuissance face au déchaînement du climat, 44° à l’ombre un 28 juin, de ce texte qui a beaucoup circulé sur la Toile, écrit sous le choc, qui mettait en mots le doigt sur ce que beaucoup d’entre nous avons ressenti ce jour-là, ou les jours précédents ou suivants, j’en suis : le sentiment de vivre la fin de l’ère climatique dans laquelle nous sommes nés et avons vécu jusqu’à ce jour, naît dans son esprit fertile, le contre-pied au découragement, de ne pas l’art et la manière de ne pas baisser les bras, de laisser tomber, de fuir.

 

 

 

 

Bien sûr, Catherine vit dans un milieu hostile, qui n’est pas propre au Languedoc mais largement partagé par les dominants qui se disent les gardiens d’une agriculture nourricière, défenseurs d’une productivité à tout crin garante de l’indépendance alimentaire, des gens qui ont les deux pieds sur terre loin  des bobos urbains, des nantis des bureaux, vieille rengaine des agrariens des grandes plaines tenant en laisse les agriculteurs qui ne sont plus des paysans.

 

 

 

Romantisme, éternel couplet du “c’était mieux avant”, que nenni, il ne s’agit en rien d’un retour au passé,  une resucée de la terre ne ment pas, mais d’embrasser à bras le corps les réalités du jour, d’agir, d’anticiper, d’expérimenter des voies nouvelles, d’emprunter des chemins de traverse, de se prendre en main plutôt que de se réfugier derrière les tares du système.

 

  

 

« L'avenir ne sera pas ce qui va arriver, mais ce que nous allons faire » Henri Bergson

 

 

Pour se prémunir des lazzis, des quolibets, de l’arrogance des sachants, Catherine avoue : « Oui, je divague, mais divagant, je m'extrais du carcan du raisonnable, ce raisonnable qui nous a, au fil du temps, conduit à la rationalité, laquelle nous a plongés dans le primat de l’économie… » 

 

 

Que faire?

 

 

Faire !

 

 

Agir !

 

 

Retrouver de l’ombre, celle des canopées des arbres, de la fraîcheur captée, rompre la monotonie des vignes en rangs alignées au cordeau, arrimées à des piquets, des fils, prisonnière, condamnée à la réclusion d’une rigidité mortifère.

  

 

Un jardin pour commencer encore écrit-elle.

 

 

 

Pour moi c’est son, et aussi un le nôtre, « jardin extraordinaire »

 

 

Avant de la lire, moi qui suis de ces fameux baby-boomers couverts d’opprobre, profiteurs des 30 Glorieuses, corrupteurs de la jeunesse, chouchoutés par les pouvoirs publics au détriment de la jeunesse dans ce moment confinement-couvre-feu de la Covid19, des futurs dépendants coûteux pour la Sécu, de ceux qui vont léguer une montagne de dettes à leur descendance, je pose ici le brevet de mon vaccin post Covid 19 :

 

 

« Mes sous, ma thune, mon bas-de-laine, mon blé, je ne les emporterai pas pour engraisser la terre du cimetière, je préfère en faire des petites graines à semer, à germer, à s’élancer vers le ciel, à s’enlacer pour former des haies, des ronceraies piquetées de mûres - je m’emporte - à abriter des petits oiseaux, des rongeurs, des reptiles, à servir d’ombrelles à un tapis de prairies naturelles constellées de fleurs oubliées, plein de petites bestioles, de la vie quoi ! Pour parodier la formule-culte de Michel Rolland dans Mondovino “oxygéner, oxygéner…” de l’air, de l’air, pour en avoir manqué avec mon poumon perforé, je ne vois pas au nom de quoi, la vigne qui fait le raisin que l’on pressera pour faire du vin, dont on me dit que c’est le symbole de la convivialité, dont je n’ai nul besoin pour m’alimenter, devrait être conduite comme une formule 1, sous perfusion, à fond à fond, dans une solitude mortifère, laissons-là vivre au milieu des siens, même s’il faut lui tenir la main : n’en déplaise aux chanteurs du terroir c’est la main de l’humain qui l’a créée, implantée, sculptée, c’est elle qui fait le vin, alors je la souhaite douce et soucieuse de l’avenir, avoir la tête dans les étoiles, rêver, accoucher d’un monde plus respectueux, est porteur de la future valeur du PIB face à l’impérialisme de la Chine, au conservatisme des anciens dominants, à l’émergence des anciens pauvres, investissons, tels des chercheurs s’aventurant sur des pistes jugées iconoclastes, dans ce qui affleure sous la chape du convenu...Même je ne suis pas un grand admirateur d’Ernesto Che Guevara, au nom de la marque d’infamie que fut mai 68, en tordant le slogan, j'inscris au fronton du jardin extraordinaire :

 

 

Résultat de recherche d'images pour "citation 1968 soyons réalistes demandons l'impossible"

 

Soyons réalistes, divaguons, égarons-nous, défions l'impossible. »

 

 

Une suite au coup de chalumeau du 28 juin 2019

 

 

Un après-midi de janvier 2021, tandis que l’hiver que nous n’avions pas connu dans le Midi depuis 2017 s’est installé avec des températures nocturnes négatives, Jacqueline Bellino m’a appelée. Nous nous étions rencontrées il y a, j’ai envie de dire, bien des années, puis la vie nous avait depuis tenues éloignées. Pas la pensée. Cet après-midi de janvier, elle m’a demandé si j’acceptais que le texte que j’ai écrit en 2019 après un coup de chalumeau qui a brûlé les vignes et s’est avéré être un coup du sirocco, soit publié sur le site des écrivains-paysans. Outre la joie d’échanger avec elle, j’ai non seulement dit oui, mais je lui ai proposé d’écrire pour les écrivains-paysans une suite. 

 

 

 

 

Le texte écrit en juillet 2019 a beaucoup circulé. Il a touché des citadins, des paysans, des jeunes, des vieux, des Français, des étrangers. Écrit sous le choc, sans doute mettait-il en mots le doigt sur ce que nous sommes nombreux à avoir ressenti  le 28 juin 2019 ou les jours précédents ou suivants : le sentiment de vivre la fin de l’ère climatique  dans laquelle nous sommes nés et avons vécu jusqu’à ce jour. Ce phénomène exceptionnel (44° à l’ombre un 28 juin, aux jours les plus longs de l’année quand le soleil est au zénith, associé à des courants d’air brûlants comme il y en a dans le Sahara) incarnait tout d’un coup non seulement les prévisions du GIEC, jusqu’alors abstraites, mais aussi et surtout la dimension essentielle et déterminante du climat dans le cours de la vie. Il a suffi d’un jour pour que nous nous souvenions que nous vivions entre ciel et terre. Il a suffi d’un jour pour que nous prenions conscience de la douceur de notre climat, dit tempéré, c’est-à-dire qui épargne la nature comme les hommes et les animaux de la violence des extrêmes. Il a suffi d’un jour pour réaliser que ce climat tempéré avait aussi beaucoup aidé au confort dans lequel nous vivons, et que nous étions dès lors nous, j’entends par nous, nous les occidentaux universalistes, peu de chose au regard de la puissance des quatre éléments d’Empédocle, la terre, l’eau, le feu, le vent, auquel Aristote ajouta l’éther. 

 

 

 

Empédocle, Aristote, Platon, la Bible, voilà à qui, à quoi, ce mauvais coup du ciel m’a ramenée. Il me fallait retourner aux sources pour appréhender le présent, retourner, non pas à l’essentiel, notion que la pandémie du Covid-19 a remise au goût du jour, mais à l’essence. Renouant avec l’essence, et non pas l’essentiel, qui est du ressort vulgaire du besoin, j’ai recommencé à voir briller l’étincelle de la vie. Vous me direz que nous sommes là bien loin d’une préoccupation agronomique, agricole, ou paysanne, que je m’écarte du sujet, que je m’égare, que je perds la raison.

 

 

Oui, mais non. 

 

 

Oui, je divague, mais divagant, je m'extrais du carcan du raisonnable, ce raisonnable qui nous a, au fil du temps, conduit à la rationalité, laquelle nous a plongés dans le primat de l’économie, soit, concrètement pour nous travailleurs de la terre, dans la monoculture, ici de la vigne, là des céréales, ailleurs de l’élevage. Et c’est précisément cette monoculture qui détruit l’équilibre des écosystèmes, menace le vivant, et fait tomber le ciel sur nos têtes, localement, le 28 juin 2019, le coup de sirocco, globalement aujourd’hui le coronavirus Sars-Cov-2. Dans notre rêve prométhéen, dans notre quête babylonienne, nous avons oublié que les éléments sont puissants et la vie fragile. Nous avons tout simplement oublié de lever les yeux vers le ciel et nous ne voyons plus briller les étoiles. Nous ne voyons plus l’évidence. J’entends par évidence, l’evidentia de Cicéron, c'est-à-dire la manière dont le monde se donne à voir à l’homme, mais aussi le evidence anglo-saxon, c’est-à-dire la preuve qui fait force de loi. Je dirais que nous sommes au point de rencontre de ces deux sens de l’évidence : ce qui nous est donné à voir et ce qui fait voir.

 

 

 

A dire vrai, depuis quelques années déjà, j’observais le changement du climat, les étés de plus en plus longs, de plus en plus chauds, de plus en plus secs, des vents que plus rien n’arrêtent, la sensibilité de plus en plus grande des vignes aux maladies, au stress hydrique, leur dépérissement précoce, l’affaiblissement de leur vigueur, le dérisoire de la haie de fruitiers plantée au milieu. J’étais la spectatrice interdite de ces évolutions, ne sachant plus à quel saint me vouer, aucun n’étant à la hauteur du défi à relever, nonobstant les solutions tonitruées de tous bords comme autant de mirages dans le désert. Bientôt l’expérience ne me serait plus d’aucun recours. C’est ce que disent les suicides d’agriculteurs, la fin de l’expérience sur laquelle jusqu’alors on pouvait s’appuyer.

 

 

 

Peu à peu, j’ai commencé à ne plus supporter la vision des vignes en rangs, arrimées à des piquets et des fils. J’ai même fini par y trouver de la laideur. J’ai commencé à y voir la rigidité mortifère de notre pensée, la croyance en notre suprématie, et au bout du compte l’avidité et la cupidité qui nous a fait oublier que vitis vinifera est une cousine descendante de vitis sylvestris.

 

 

Qui est vitis sylvestris ?

 

 

Une liane vigoureuse qui vit en lisière des bois, entre ombre et lumière, comme un trait d’union entre deux contraires. C’est ce qui a fait dire à Goethe que la vigne est une plante de l’échange, échange entre la terre et le ciel.

 

Notre lien à la vigne est d’abord philosophique, métaphysique même. Avec la vigne, nous essayons de vivre stricto sensu entre terre et ciel, et c’est dans le vin, son fruit transformé en éther, que nous décryptons notre humanité comme une gitane lit dans les lignes de la main. 

 

 

 

La crise phylloxérique est le premier avertissement aveuglant que les vignerons ont reçu de la Terre. Elle surgit en 1866 quand la vigne achève de couvrir le relief de la campagne française et a quasiment les traits qu’on lui connaît, c’est-à-dire seule dans son champ, en rangs, et en bien des endroits déjà sur fil.

 

 

 

Le vin, lui, vient consacrer l’éclosion du citadin, ou plus exactement incarne la réponse au mystérieux mais puissant désir de la ville, à ses lumières qui percent le voile de l’obscurantisme rural. Ainsi, plante-t-on des vignes, et commence-t-on à asservir vitis vinifera au rendement. C’est précisément à l’apogée de ce moment de l’histoire qu’un minuscule nématode, phylloxera vastratrix, au cycle de reproduction redoutable, va foudroyer le vignoble, français d’abord, puis en dix ans seulement, européen, et finalement mondial. Une pandémie. La réaction fut à la hauteur du choc et de la peur. En moins de dix ans, on isola l’agent pathogène, on le nomma, et on trouva la parade : la greffe de vitis vinifera sur ses cousines américaines porteuses asymptomatiques du phylloxera, une sorte de vaccin. Ainsi put-on continuer à s’enfoncer dans la monoculture, usant bientôt du bras armé de la sainte trinité NPK (Azote, Phosphore, Potassium) et des pesticides. On crut au miracle. On s’émerveilla de notre génie scientifique. On resta sourd et aveugle à l’avertissement. 

 

 

 

D’Eden à Epicure, tout commence toujours par un jardin. Au dernier soir des vendanges 2019, regardant sur les marches de la cave le soleil se coucher sur le Pic Saint Loup et la lune monter rouge dans les derniers feux du jour, nous décidâmes, Nicolas, mon fils aîné, et moi-même, de faire des cinq mille mètres carrés où s’érige la cave, un jardin. Nous avons rêvé les yeux ouverts, c’est-à-dire avec la connaissance des plantes, de leurs propriétés, des contraintes du climat méditerranéen, la représentation de ce que pouvait être le jardin d’Eden, ceux que nous avons vus dans nos voyages, ceux de mon enfance, les jardins fleuris, nourriciers, royaux, bucoliques, au cordeau, folâtres, insolites. Les jardins depuis l’Eden sont des oasis dans le désert, des ailleurs familiers. 

 

 

 

Nous avons imaginé ce jardin. Il serait planté d’arbres, forestiers et fruitiers, d’arbustes, de vivaces, aromatiques et médicinales, dans lesquels les vignes grimperaient. Il n’y aurait pas que des grenadiers, nouvelle sirène du Midi, mais des grenadiers, des arbousiers, des jujubiers, des pêchers et, leur tenant compagnie, des érables, champêtres et de Montpellier, des caroubiers, des arbres de Judée, des mûriers, des schinus molle, des romarins et des sauges, des lavandes, de l’origan.

 

 

 

Nous avons regardé de l’autre côté de la Méditerranée. Nous avons fait de l’ombre au soleil, retenu la pluie torrentielle des automnes et des printemps pour les jours sans des étés, ralenti la vitesse des vents. Nous avons décidé d’œuvrer au beau en soi, c’est-à-dire à ce qui est dicté par le juste. Entendons-nous, œuvrer au beau n’est pas retourner béatement à la nature, mais renouer avec l’intelligence de la main, en l’espèce celle du jardinier, car en agriculture, juchés sur des machines et inféodés à la technologie, nous l’avons perdue. 

 

 

 

Et après ?

 

 

Me demanderez-vous. Et après ?

 

 

« Rappelle-toi, écrit, de son jardin au nord d’Athènes, Epicure à Ménécée, que l’avenir n’est ni à nous, ni pourtant tout à fait hors de nos prises, de telle sorte que nous ne devons ni compter sur lui comme s’il devait sûrement arriver, ni nous interdire toute espérance, comme s’il était sûr qu’il dût ne pas être ». Ni Nicolas, ni moi, ne doutons que nous trouverons dans la confiance du vivant le concours de la bonne fortune et les voies de l’inventivité pour commencer encore. Car c’est bien de cela dont il s’agit. Commencer encore, pour vivre en intelligence avec la vie dont, nous qui, les pieds dans la terre, sommes les premiers témoins et acteurs de son évolution. Voilà qui occupe mes jours et mes nuits depuis lors. Nous venons de planter quelque six cents arbres et arbustes. Nous avons nommé ce jardin : Jardin expérimental de conduite radicalement différente de la vigne pour vivre de la terre en Languedoc. 

 

 

Catherine Bernard 


 

 

 

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commentaires

P
Après la très belle cotation de Bergson laissons à d'autre le soin du commentaire

« L'humanité s'installe dans la mono-culture; elle s'apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. » Claude Lévy-Strauss

« Continuer à souiller votre couche et, une nuit, vous vous asphyxierez dans vos propres déchets »
Chef SEATTLE dans une lettre au président américain (1854) – Jared DIAMOND

Sans pour autant se prendre trop au sérieux

Impossible n’est pas français. C’est pourquoi en France on réussit tout, sauf le possible.
Réflexions sur les gens de chez nous et d'ailleurs - Frédéric DARD
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