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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 06:00

 

Ma chronique du 4 juillet 2010 ICI  du commençait ainsi « Il est né, le 17 décembre 1931, à Colombières-sur-Orb dans l’Hérault, dans une famille de viticulteurs, tout ce que touche Jean-Claude Carrière : littérature, cinéma, théâtre, se transforme en « trésor ».

 

Il est mort lundi 8 février, à l’âge de 89 ans.

Jean-Claude Carrière en 2014 PHILIPPE MATSAS OPALE / LEEMAGE

Jean-Claude Carrière, scénariste et écrivain, est mort à l’âge de 89 ans

Le grand complice de Luis Buñuel a mis sa plume féconde au service des plus grands réalisateurs et metteurs en scène. Ce conteur né, passionné par les religions, est mort lundi 8 février.

Par Jean-Luc Douin

Publié le 08 février 2021

 

Il se définissait comme un « encyclopédiste au temps des frères Lumière ». Le scénariste, dramaturge et écrivain Jean-Claude Carrière est mort lundi 8 février à l’âge de 89 ans, a annoncé sa famille à l’Agence France-Presse (AFP).

 

Né le 17 septembre 1931 à Colombières-sur-Orb dans l’Hérault, dans une famille de viticulteurs habitant une ferme sans eau courante, un milieu sans livres et sans images (il a raconté son enfance dans Le Vin bourru, Plon 2000), ce futur Arcimboldo des bibliothèques, d’instinct touche-à-tout du savoir, parle occitan jusqu’à 13 ans. Puis ses parents ­prennent la gérance d’un café à ­Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), tandis que, boursier, il poursuit des études au lycée ­Voltaire, puis au lycée Lakanal de Sceaux (Hauts-de-Seine),, et à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, d’où il sort titulaire de maîtrises de lettres et d’histoire.

 

Conteur né, pédagogue surdoué, passeur éclectique, Jean-Claude Carrière aura passé sa vie à rencontrer, explorer, communiquer, partager, rendre ce qu’il a reçu, griot des temps modernes mi-enchanteur mi-iconoclaste doté d’un sens inné de la clarté, voué à « pouvoir tout dire à tout le monde ».

 

Sollicité pour se présenter à l’Académie française, et dans d’autres glorieuses institutions, il a toujours décliné ces invitations, fidèle à son refus de ce type de notoriété.

 

Vivre de sa plume

 

Le rire fut l’une des boussoles de cet homme qui refoulait l’esprit de sérieux et ne voulait « rien de pontifiant ». Après avoir publié un premier roman en 1957, Lézard (l’histoire d’un fainéant), ainsi que quelques romans d’épouvante sous le pseudonyme de Benoît Becker, il fait la connaissance de Jacques Tati, pour lequel il doit écrire une novélisation des Vacances de Monsieur Hulot, puis de Mon oncle.

Griot des temps modernes mi-enchanteur, mi-iconoclaste, il est doté d’un sens inné de la clarté, voué à « pouvoir tout dire à tout le monde »

Devenu acolyte de Pierre Etaix, il cosigne le scénario de ses films, du Soupirant (1963) au Grand Amour (1969), complice de l’ex-assistant de Tati au point de faire le perchman, l’accessoiriste… Auteur de sketchs pour la télévision, plume et histrion des chansonniers Jacques Grello et Robert Rocca, et auteur du commentaire d’un documentaire sur le biologiste Jean Rostand et la vie sexuelle des animaux (Le Bestiaire d’amour, de Gérald Calderon, 1963), il a décidé de vivre de sa plume.

 

Le surréalisme est son dada. L’une de ses grandes complicités aura été celle qu’il entretint avec Luis Buñuel, qui cherchait un scénariste pour adapter Le Journal d’une femme de chambre, d’après Octave Mirbeau (1964). Les deux hommes ne se sépareront plus, jusqu’à Cet Obscur objet du désir (1977), cultivant dix-neuf ans une complicité d’irrévérences, amoureux des blagues, des délires de l’imaginaire, de l’irruption de l’irrationnel, de l’irrévérence et des récits bousculant la dramaturgie traditionnelle.

 

Très courtisé

 

Signant des scripts pour Louis Malle (Viva Maria en 1965, Milou en mai en 1990), Jacques Deray (La Piscine en 1969, Un homme est mort en 1972), Jean-Claude Carrière devient un scénariste très courtisé.

 

Levé très tôt après sept heures de sommeil, il travaille le matin, écrivant debout sur une écritoire, à la main, comme un scribe ; lorsqu’il lit son travail à ses commanditaires, il joue tous les rôles, sans doute attiré par le métier d’acteur, qu’il pratiqua très épisodiquement, dans de brèves figurations ou lorsqu’il interprète lui-même le personnage principal de L’Alliance, de Christian de Chalonge, d’après son propre roman, la production manquant d’argent pour se payer un acteur connu (1971). Ou s’illustrant dans un long plan de six minutes dans Copie conforme, d’Abbas Kiarostami (2010).

 

 

Depuis qu’il avait découvert le théâtre à 16 ans, s’était abonné à la Comédie-Française et au Théâtre Marigny dirigé par Jean-Louis Barrault, Jean-Claude Carrière est un passionné des planches. Il écrit des pièces, parfois hantées par l’absurde, de L’Aide-mémoire joué par Delphine Seyrig en 1968 (énorme succès), à L’Audition en 2010, en passant par La Controverse de Valladolid en 1999, évocation d’un procès du XVIsiècle, opposant un moine dominicain (Las Casas) et un philosophe (Sepulveda) sur la façon de considérer (ou pas) les Indiens d’Amérique comme une race inférieure à coloniser.

 

 

Sans oublier ses adaptations, celle d’Harold et Maude, de Colin Higgins, qui sera jouée tour à tour par Madeleine Renaud, Denise Grey et Danielle Darrieux, ni toutes celles qu’il signa pour Peter Brook durant vingt-cinq ans, dont Timon d’Athènes, de Shakespeare (1974), La Conférence des oiseaux, du Persan Farid Al-Din Attar (1978), La Tragédie de Carmen, d’après Mérimée et Bizet (1983) et Le Mahabharata, longue fresque épique tirée de la mythologie hindoue (« La plus haute montagne que j’aie jamais gravie, pleine de merveilles, de découragements et de pièges »). Un travail de titan, qui fut décliné aussi en film.

 

Une fascination pour les religions, et surtout pour le bouddhisme, conduit cet athée à signer un livre d’entretiens pointus avec le dalaï-lama (La Force du bouddhisme, éd. Robert Laffont, 1994).

 

C’est dans le cinéma que sa plume fut la plus féconde

 

Tout Jean-Claude Carrière est dans cette fausse désinvolture avec laquelle il aborde tant de disciplines, sans avoir l’air d’y toucher mais en prouvant sa compétence, comme lorsque à l’époque où il passait son bac, il militait dans un ciné-club universitaire en tant que « délégué à la propagande » (c’est-à-dire en distribuant des tracts boulevard Saint-Michel). Carrière fit toute sa vie de la propagande éclairée.

 

Il dessine – son Dictionnaire amoureux de l’Inde est illustré par ses propres croquis (Plon, 2001) –, il affiche des passions impures (le bizarre, l’érotisme, la recension des perles de la bêtise et des « petits mots inconvenants »), il écrit des chansons (pour des films, pour Delphine Seyrig, pour Juliette Gréco, Brigitte Bardot, Jeanne Moreau, Hanna Schygulla), il décortique Einstein, interroge deux astrophysiciens sur la relativité, la mécanique quantique et les quarks (Conversations sur l’invisible, avec Jean Audouze et Michel Cassé, Belfont, 1988), il philosophe sur la mort (La Vallée du néant, éd. Odile Jacob, 2018).

 

Forman, Godard, Haneke…

 

Mais c’est dans le cinéma que sa plume fut la plus féconde. La liste des cinéastes pour lesquels il a écrit est impressionnante. Outre les susnommés, on y trouve Milos Forman (Taking off, 1971), Marco Ferreri (Liza, 1972), Jean-Luc Godard (Sauve qui peut (la vie), 1980, et Passion, 1982), Carlos Saura (Antonieta, 1982), Nagisa Oshima (Max mon amour, 1985), Michael Haneke (Le Ruban blanc, 2009).

 

Pour illustrer son goût de l’histoire, citons Le Retour de Martin Guerre, de Daniel Vigne (1982), Danton, d’Andrzej Wajda (1983), Les Fantômes de Goya, de Milos Forman (2007). Pour illustrer son goût de la littérature, des adaptations en nombre : Belle de jourd’après Joseph Kessel (Buñuel, 1967), La Chair de l’orchidée, d’après J. H. Chase (Chéreau, 1975), Le Tambour, d’après Gunter Grass (Schlöndorff, 1979), Un amour de Swann, d’après Marcel Proust (Schlöndorff, 1984), L’Insoutenable légèreté de l’êtred’après Milan Kundera (Philip Kaufman 1988), Valmont, d’après Choderlos de Laclos (Forman, 1989), Cyrano de Bergerac, d’après Edmond Rostand (Rappeneau, 1990), Le Roi des aulnes, d’après Michel Tournier (Schlöndorff, 1996), Le Père Goriot, d’après Balzac, pour la télévision (Jean-Daniel Verhaeghe, 2004).

 

L’une des lignes directrices de cette… carrière aura été d’initier le public occidental à des cultures qu’il connaissait mal

 

Adepte du yoga, jamais pris en déficit de vivacité et de curiosité, Jean-Claude Carrière signait encore en 2015 le scénario d’un film sentimental de Philippe Garrel (L’Ombre des femmes), et en 2018, celui d’un film tonique de Louis Garrel (L’Homme fidèle).

 

Trois fois nominé à l’Oscar (pour des films de Luis Buñuel et de Philip Kaufman), célébré par un Oscar d’honneur en 2015, récompensé par un César pour le scénario du Retour de Martin Guerre en 1983 et, en 1969, par un Prix spécial du jury court-métrage au Festival de Cannes pour La Pince à ongles, dont il était l’autoréalisateur (histoire cocasse de la disparition de cet objet capricieux dans une chambre d’hôtel), par un Molière pour l’adaptation de La Tempête de Shakespeare en 1991, celui qui se félicitait d’être resté un « esprit libre » cumula en 2014 un Prix Henri-Langlois et le Grand Prix de la SACD. Il avait par ailleurs participé à la création de la Quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1969, et de la Fémis en 1986.

 

L’une des lignes directrices de cette… carrière aura été d’initier le public occidental à des cultures qu’il connaissait mal. Le testament de ce sage est peut-être dans ces lignes qu’il signa en 2011, dans L’Esprit libre (Entretiens avec Bernard Cohn, éd. Ecriture, 2011) : « Quand un auteur a eu la chance, comme moi, d’être né avec un certain talent (une certaine disposition, si on préfère, ou un goût), une santé solide, quand il a gagné, avec son seul travail, de quoi vivre, s’il continue à ne penser qu’à lui-même, à alimenter son compte en banque, à passer une autre couche d’or sur sa toute petite statue, il est foutu. Il finira dans la solitude et la dépression. (…) Quand je rencontre un autre, un différent, et même un opposé, voire un ennemi, je ne songe jamais à le ramener à moi, à l’apprécier, à le juger selon mes critères. Au contraire : j’essaie de trouver en lui ce qu’il y a d’intéressant, de rare, de surprenant, de beau. » Et de citer le Bouddha : « Ton ennemi est ton meilleur gourou. »

 

Jean-Claude Carrière en quelques dates

 

Né le 17 septembre 1931 : à Colombières-sur-Orb dans l’Hérault

1964 : « Le Journal d’une femme de chambre »

1969 : « La Piscine »

1977 : « Cet obscur objet du désir »

1985 : « Le Mahabharata » (théâtre)

1990 : « Milou en mai »

1999 : « La Controverse de Valladolid » (théâtre)

2011 : « L’Esprit libre » (livre d’entretiens, Ecriture)

2015 : Reçoit un Oscar d’honneur

 

Jean-Claude Carrière : mort d’un homme aux multiples talents ICI

 

Pierre Lepape

Publié le 08/02/

 

Écrivain, scénariste pour Luis Buñuel, Louis Malle ou Milos Forman, ou encore acteur pour Jacques Deray et Abbas Kiarostami, Jean-Claude Carrière s’épanouissait avant tout dans les œuvres collectives. Il est mort ce lundi 8 février, à l’âge de 89 ans.

 

Il savait tout faire et il le faisait bien: avec enthousiasme, avec intelligence. Le site de la Bibliothèque nationale de France (BNF), qui recense les œuvres des auteurs, consacre cinq cent quatre-vingt-cinq entrées à Jean-Claude Carrière. Encore ne compte-t-il pas les apparitions de Carrière comme acteur, quand il se plaisait à apporter sa haute silhouette un peu massive et son accent rocailleux aux films de Luis Buñuel, de Philippe de Broca ou de Carlos Saura.

 

Dans la liste interminable de ses œuvres, pour le livre, la scène, les écrans, le disque, la plus belle part est donnée à la collaboration, au travail collectif. Jean-Claude Carrière était un homme généreux: il ne s’épanouissait totalement qu’en se frottant aux talents créatifs des autres. Dans Le Vin bourru (2000), l’autobiographie de sa jeunesse, où il raconte son enfance de fils de viticulteurs, né en 1931 à Colombières-sur-Orb, un village proche de Béziers, il explique cette attirance par l’enchantement où le plongeaient les conteurs lors des soirées familiales: des auteurs qui inventent des histoires à partir d’histoires plus anciennes et qui invitent ceux qui les écoutent à se faire conteurs à leur tour. Les maillons d’une chaîne féerique…

 

Faire l’écrivain

 

Normalien, licencié de lettres, le jeune Carrière va donc très vite quitter le sillon universitaire, moins pour «faire l’écrivain» que pour donner à entendre des voix inconnues. Il a 26 ans, son premier livre s’intitule Lézard (1957) et il est pour l’essentiel composé des récits entendus dans le bistrot que ses parents ont ouvert à Montreuil-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), quelques années auparavant. L’entreprise est assez réussie pour que Pierre Desgraupes invite son auteur sur le plateau de Lectures pour tous. L’humour et la verve du jeune Carrière y font merveille. Au point de séduire immédiatement deux maîtres du cinéma comique français, Pierre Étaix et Jacques Tati.

 

Avec Étaix, c’est un coup de foudre amical. Les deux hommes, qu’une commune passion pour le dessin et le comique visuel réunit, réalisent ensemble deux courts métrages, Rupture et Heureux Anniversaire, cependant que Carrière écrit les scénarios des chefs-d’œuvre d’Étaix: Le Soupirant (1963), Yoyo (1965), Tant qu’on a la santé (1966) et Le Grand Amour (1969). Pierre Étaix, qui avait été l’assistant de Tati pour Mon oncle (et le dessinateur de l’affiche), présente Jean-Claude Carrière au grand Jacques, lequel lui propose un défi: transformer en roman Les Vacances de M. Hulot et Mon oncle. Les deux livres paraissent en 1958 – avec des dessins de Pierre Étaix, évidemment.

 

Entre-temps, Carrière, toujours avide de terres à découvrir, s’était lancé, sous le pseudonyme de Benoît Becker, dans l’exploration du roman gothique et populaire, fabriquant pour la collection Fleuve noir une demi-douzaine de variations autour de Frankenstein puis, par goût des contrastes sans doute, il avait donné ses soins et son érudition de lecteur à une anthologie des plus belles lettres d’amour (1962), laquelle était suivie quelques mois plus tard par une anthologie de l’Humour 1900 (1963).

 

En 1963, la rencontre avec Luis Buñuel va élargir encore la palette de Jean-Claude Carrière. Le réalisateur espagnol, qui revient en France, où il n’a plus tourné depuis L’Âge d’or, en 1930, va trouver chez le scénariste français un véritable complice en invention, en imagination narrative et en dénonciation des mœurs bourgeoises. Cela commence en fanfare avec Le Journal d’une femme de chambre (1964), d’après Octave Mirbeau, cela se poursuit avec Belle de jour (1967), La Voie lactée (1969), Le Charme discret de la bourgeoisie (1972), Le Fantôme de la liberté (1974) et Cet obscur objet du désir (1977), la période la plus féconde, sans doute, de la filmographie du cinéaste espagnol.

 

Buñuel ouvre aussi à son ami les portes d’un nouveau monde, celui de la culture espagnole et latino-américaine. Carrière va s’y engouffrer avec la curiosité enthousiaste, le sens de la dramaturgie, l’exigence de réflexion critique et le goût raffiné des mots et des savoirs qui sont ses marques de fabrique. Cela donnera aussi bien le scénario de Viva María ! (1965), de Louis Malle, celui des Fantômes de Goya (2007), de Milos Forman, que la traduction du Clou brûlant, de José Bergamín, l’écriture pour le théâtre puis pour la télévision de La Controverse de Valladolid (1992), ou encore le magnifique Dictionnaire amoureux du Mexique (2009), dans lequel Carrière déclare son amour pour les contrastes violents de «cette terre de la douceur de vivre et de la mort si proche».

 

La découverte de l’Inde

 

Trop gourmand de savoirs et de sensations pour être l’homme d’une seule passion, Jean-Claude Carrière a publié aussi, en 2001, un autre dictionnaire amoureux consacré à l’Inde. C’est une femme, cette fois, qui lui a servi d’initiatrice: son épouse, Nahal Tajadod, écrivaine et poétesse iranienne. La découverte de l’Orient, de l’Inde et des civilisations asiatiques agit sur la pensée et sur l’imagination de Carrière comme un magnifique défi. Ses certitudes mentales basculent, son humanité s’élargit.

 

En 1982, il propose à Peter Brook une adaptation scénique du Mahabharata, l’immense poème épique de l’Inde ancienne. L’auteur et le metteur en scène font ensemble plusieurs voyages en Inde, d’où ils rapporteront un long (neuf heures!), étrange et envoûtant spectacle qui sera l’événement du Festival d’Avignon en 1989. Dès 1978, Carrière avait déjà proposé une version de La Conférence des oiseaux, le grand poème soufi du XIIe siècle. Plus tard, ce seront des traductions des poèmes d’amour de Rûmi, en collaboration avec Nahal Tajadod.

 

Cette révélation de l’Orient entraîne aussi Jean-Claude Carrière à faire retour sur lui-même et à préciser les contours de sa propre identité d’auteur. Pendant trente ans, la diversité de ses talents et son appétit de conteur l’ont fait courir de film en film, de scène en scène, de livre en livre. Il a écrit des chansons pour Delphine Seyrig, il a adapté Shakespeare pour Jean-Louis Barrault, Carmen pour Peter Brook. Ses propres pièces ont été jouées sur les plus grandes scènes, souvent avec succès.

 

Godard, Chéreau, Schlöndorff, Rappeneau…

 

Au cinéma, à la télévision, il a multiplié les scénarios, les adaptations et les dialogues: avec Louis Malle (Le Voleur, Milou en mai), Jacques Deray (Borsalino, Un homme est mort, Un papillon sur l’épaule), Jean-Luc Godard (Sauve qui peut [la vie]), Patrice Chéreau (La Chair de l’orchidée), Volker Schlöndorff (Le Tambour, Un amour de Swann), Daniel Vigne (Le Retour de Martin Guerre), Jean-Paul Rappeneau (Cyrano de Bergerac) ou Andrzej Wajda (Danton). Il a servi Flaubert et Choderlos de Laclos, Balzac et Zweig, Dostoïevski et Kadaré, Françoise Sagan et Gaston Leroux. Mais où se trouve-t-il, lui, dans cette multitude d’apparitions?

 

Jean-Claude Carrière commence à se livrer, prudemment d’abord, et sous le couvert de recueils et d’anthologies, d’histoires racontées par d’autres, de morceaux choisis. Son Dictionnaire de la bêtise et des erreurs de jugement, paru en 1965 et composé de deux mille cinq cents extraits de textes sélectionnés avec Guy Bechtel, se double en 1999 d’un Dictionnaire des révélations historiques et contemporaines, contenant des paradoxes sociaux et politiques, des errata de l’Histoire, des inventions osées, des doutes, des secrets, des prédictions sur le passé comme sur l’avenir, avec des élucubrations, des silences, du faux, de l’entre-deux et, ici et là, quelques balivernes. Les résultats d’une fascination très flaubertienne pour les infinies capacités de l’humanité à fabriquer des erreurs et à y patauger avec délectation.

 

Sagesse et fragilité

Peu à peu, Jean-Claude Carrière consent à se montrer, dans sa recherche d’une certaine sagesse. Cela passe par la publication de poèmes (Chemin faisant, 1982) et, dans les années 1990-2000, par des conversations avec des savants et des philosophes: Conversations sur l’invisible et Regards sur le visible, avec Jean Audouze et Michel Cassé, Entretiens sur la fin des temps, avec Umberto Eco, Jean Delumeau et Stephen Jay Gould; Entretiens sur la multitude du monde, avec Thibault Damour.

 

Sans la moindre parcelle de dogmatisme, persuadé que tout son savoir est ourlé d’ignorance, conscient de sa fragilité – Fragilité est d’ailleurs le titre qu’il donne à un essai publié en 2006 –, Jean-Claude Carrière se retire doucement des combats d’un monde dominé par la divinité de l’argent (L’Argent, sa vie, sa mort, 2014). À la recherche d’une nouvelle utopie qui ne soit pas une nouvelle illusion, un nouveau pieux mensonge, le vieux conteur se fait philosophe pour interroger une espérance universelle : La Paix (2016), dont les flots de réfugiés semblent montrer qu’elle se confond de plus en plus avec la guerre. La soif de comprendre de Jean-Claude Carrière était inépuisable.

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