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5 janvier 2021 2 05 /01 /janvier /2021 06:00

 

Voilà une date qui n'a pas fait la une des journaux. Et pourtant c'est un moment décisif de l'histoire de la gauche dont cette année marque le centenaire : le Congrès de Tours (25-30 décembre 1920).

 

Quelques événements ont quand même permis de revenir sur cet événement majeur, notamment une journée d'étude à l'Université Paris-Est Créteil le 10 décembre, mais aussi une série de publications de la Fondation Jean-Jaurès.

 

Il y a cent ans donc, les cassures de la Première Guerre mondiale qui ont donné lieu à la Révolution russe en octobre 1917 se cristallisent en une scission au sein de la SFIO. La majorité des militants quitte le parti pour fonder la Section française de l'Internationale communiste (SFIC), bientôt connue sous le nom de Parti communiste.

 

Commence alors une relation complexe entre socialistes et communistes faite d'unions circonstancielles et de débats parfois violents.

 

Très jeune, Michel Rocard lit les dissidents communistes comme Viktor Kravchenko. Il n'éprouvera donc jamais la fascination de beaucoup des jeunes de gauche de sa génération pour le communisme. Au PSU, il renvoie dos à dos aussi bien la SFIO délégitimée selon lui par l'action de Guy Mollet que le PCF, trop associé au totalitarisme soviétique.

 

En 1972, il signe Questions à l'Etat socialiste qui fait une critique sévère, mais lucide, du modèle soviétique. Il devient dès lors l'objet d'attaques récurrentes du PCF qui l'accuse de dérive droitière.

 

Proche des mouvements antitotalitaires dans les années 1970, il s'est rallié à l'Union de la gauche en rejoignant le PS en 1974, mais continue de critiquer la "danse des sept sabres" effectuée par François Mitterrand à l'égard de son partenaire. C'est ce qui amène Michel Rocard à rejeter les propositions jusqu'au-boutistes de révision du programme commun avancées par le PCF en 1977. Pour lui, l'union de la gauche est préférable dans le cadre des institutions de la Vème République, mais elle ne peut se faire à n'importe quel prix. A partir de 1977, il marque clairement son rejet de la stratégie mitterrandienne qui consiste à « être unitaire pour deux ».

 

Au pouvoir, ses relations avec les communistes resteront compliquées. Le Parti communiste est clairement hostile à la politique qu'il conduit à Matignon. Plusieurs grèves sont lancées par la CGT, notamment à l'automne 1988  dans les transports. Michel Rocard accuse les députés communistes d'utiliser la pression sociale pour négocier en position de force dans les alliances en vue des municipales de 1989 : « Les aspirations sociales ont droit à mieux qu’à être dévoyées au service d’objectifs tantôt obscurs, tantôt limpides, mais toujours illégitimes. Le parti communiste devra répondre à cet égard aux questions que les usagers ne manqueront pas de se poser. »

 

En novembre 1990, les députés communistes vont jusqu'à voter la motion de censure de la droite contre la CSG. Le Premier ministre brocarde cette attitude suicidaire pour la gauche au pouvoir : « Vous vous apprêtez tout à l’heure à franchir une étape symbolique, quant à l’appel alphabétique des votes, on verra Georges Marchais emboîtant sagement le pas à Raymond Marcellin. Cela pourrait prêter à sourire si ce n’était si triste. »

 

Les relations avec les communistes ne sont toutefois pas faites que d'inimitiés. A Conflans, il gouverne depuis 1977 avec les communistes dans une liste d'union. Michel Rocard aura des rapports cordiaux avec les ministres communistes du gouvernement de Pierre Mauroy entre 1981 et 1984.

 

 

Le congrès de Tours, une « épuration » qui a durablement marqué la gauche française

Par Dominique Colas

POLITISTE

 

En décembre 1920, il y a exactement cent ans, se tenait le congrès de Tours, tournant historique dans l’histoire de la gauche française qui a vu l’intransigeance l’emporter sur le réformisme révolutionnaire. Sous l’influence de l’Internationale Communiste, le congrès s’inscrit en effet dans la stratégie d’« épuration » prônée par Lénine et décide l’exclusion des réformistes « sociaux-traîtres », selon l’idée qu’il valait mieux un petit nombre de militants soudés dans l’« unité de la volonté », qu’un parti divisé en tendances concurrentes.

 

Les dirigeants bolchéviques, après avoir vaincu le gros des forces armées des Blancs et s’être lancés dans l’invasion de la Pologne, organisèrent du 17 juillet au 7 août 1920 le IIe congrès de l’Internationale communiste (IC) dans un esprit offensif. En tête Lénine, qui avait exigé une nouvelle Internationale dès août 1914. La stratégie de l’IC, supervisée par lui et présidée par un de ses proches, Zinoviev, était de soutenir de nouveaux partis qui lutteraient pour la révolution communiste et de scinder les anciens partis socialistes qualifiés de « social-chauvins » en raison de leur attitude face à la guerre. L’IC voulait des partis bolchévisés regroupés dans une organisation qui imiterait elle-même le parti bolchévique russe et dirigée par ce parti.

 

 

Lénine rédigea dans cet esprit les conditions impératives d’adhésion à l’IC[1], qui, assez peu modifiées, furent adoptées au IIe congrès et furent au nombre de vingt-et-une. Les conditions appliquaient la doctrine léniniste de l’organisation selon laquelle il valait mieux un petit nombre de militants soudés dans l’« unité de la volonté » qu’un parti divisé en tendances concurrentes. Le cœur de cette technologie avait été inscrit en exergue à Que faire ? en 1902 : « le parti se renforce en s’épurant ». Ce principe fut amplifié par la prise du pouvoir et appliqué au parti mais aussi à l’État, à l’armée, à l’industrie, à la société entière. Lénine et l’IC l’imposèrent aux partis communistes : aussi l’impératif pour les révolutionnaires français fut-il de se débarrasser des « traîtres », à savoir des socialistes réticents au bolchévisme. Et ainsi, le congrès de Tours du Parti socialiste en décembre 1920 ne fut pas, dans la logique de l’IC, une scission mais une « épuration[2] ».

 

Lénine précise que la dictature du prolétariat ne lutte pas seulement contre la bourgeoisie, mais aussi contre les éléments arriérés du prolétariat et contre les réformistes, qu’il faudra « fusiller ».

 

En furent spécialement victimes Jean Longuet et ses amis, les « longuettistes », qui défendaient la révolution russe mais refusaient d’adhérer totalement à l’IC et étaient accommodants avec la IIe Internationale socialiste. Longuet, petit fils de Marx, avait adressé à Lénine, qu’il avait connu lors du séjour à Paris de celui-ci, une lettre et un exemplaire du quotidien Le Populaire (10 janvier 1920), qu’il dirigeait, ainsi que la plateforme des Reconstructeurs de l’Internationale pour le prochain congrès du Parti socialiste, prévu à Strasbourg en février 1920. Le numéro du Populaire comportait un texte de Lénine sur l’émancipation des femmes et un autre de Longuet où celui-ci se plaignait que Lénine soit très mal informé de ce qui se passait parmi les socialistes en France : il protestait contre un article du leader bolchévique qui le traitait d’« opportuniste ». Dans sa réplique, Longuet parlait de Lénine comme d’un « grand ami » et il réaffirmait son engagement à « défendre de toute notre âme la révolution russe et la République des soviets ».

 

Mais pour Lénine, qui lui répondit, il manquait le point décisif : s’engager à rejoindre l’IC. Aussi, derrière sa « phraséologie » révolutionnaire, Longuet n’était qu’un « hésitant », un « réformiste », donc un « traître ». Et Lénine de théoriser la « traîtrise », qui sur le plan personnel peut relever de la « faiblesse » mais qui n’est pas différente de la traîtrise « par intérêt ». Car la politique porte sur le sort de millions d’hommes et peu importe la forme de « traîtrise » dont ils sont victimes. Aussi les hésitants peuvent-ils dire qu’ils défendent le pouvoir soviétique en Russie, ils sont du même côté que les ennemis. Et Lénine rappelle qu’il faut condamner absolument ceux qui ont accepté la guerre de 1914 et qui prêchaient la « défense nationale », si bien qu’il faudrait faire de la propagande auprès des ouvriers pour leur expliquer que la guerre était « impérialiste ».

 

Ainsi, Lénine voulait que Longuet reconnaisse sa traîtrise pour avoir été loyal à son pays, ce qu’il refusa. Lénine ne demande pas une insurrection immédiate, qui supposerait une préparation – et donc la création préalable d’un parti révolutionnaire –, mais il faut expliquer aux ouvriers que « leurs soviets doivent s’emparer de tout le pouvoir, que leur avant-garde, le parti du prolétariat, doit diriger la lutte[3] ». Dans sa polémique contre Longuet, Lénine renvoie à un article de Trotski qui, lui aussi, qualifiait le socialiste français de « traître » et invitait par « hygiène public » à se « guérir » du « longuettisme ». Trotski espérait un « nettoyage » par le prolétariat du « vieil édifice social, souillé, infecté d’ordures par la vieille République bourgeoise[4] ».

 

Lors du congrès de février du Parti socialiste, les Reconstructeurs l’emportent et l’on décide de rompre avec la IIe internationale, mais sans adhérer à l’IC, ce qui conduisit à plus d’affrontements. Des groupes sont favorables au ralliement à l’IC comme celui de Souvarine – emprisonné de mai 1920 à mars 1921– qui publie le Bulletin communiste. Organe du Comité de la Troisième Internationale, qui reçut des fonds de l’IC. Pour sa part, le Parti socialiste veut s’informer sur les positions de l’IC et il envoie à Moscou une délégation haut placée : Marcel Cachin, le directeur de L’Humanité, et Louis-Oscar Frossard, secrétaire général du Parti socialiste. Tous les deux avaient été coupables de très graves écarts par rapport à la ligne bolchévique. Cachin avait fait partie d’une délégation de députés socialistes venus à Moscou en avril 1917 s’assurer que le gouvernement issu de la révolution de février poursuivrait la guerre. Frossard avait, lui aussi, soutenu la politique de défense nationale. Tous les deux étaient du point de vue bolchévique des « sociaux-traîtres ».

 

Néanmoins les dirigeants russes voulaient créer des partis communistes et du coup acceptaient des militants impurs politiquement. Mais ils les mettaient à l’épreuve en leur soumettant sans fard leur ligne et en exigeant qu’ils l’acceptent entièrement. Cachin et Frossard gagnèrent Moscou début juin 1920 et furent accueillis sans cérémonie ; ils y restèrent plusieurs semaines pour assister au IIe congrès de l’Internationale. Le 19 juin se tint au Kremlin la réunion du Comité exécutif de l’IC en présence de Lénine, accompagné de Zinoviev, Boukharine, Radek, John Reed et Jacques Sadoul, un des communistes français qui résidaient à Moscou. Aux deux Français sont posées des questions.

 

Dans une intervention, qui est aussi destinée à un dirigeant italien, Lénine, qui parle en français, précise – ce qui est clair et net – que la dictature du prolétariat ne lutte pas seulement contre la bourgeoisie, mais aussi contre les éléments arriérés du prolétariat et contre les réformistes, qu’il faudra « fusiller[5] ». Et il ajoute que même s’il n’est pas question de faire tout de suite la révolution, il faut la préparer et qu’en conséquence L’Humanité (dont il tient un exemplaire à la main) doit changer. C’est un message qui vise Cachin, menacé de perdre son poste de directeur du quotidien (qu’il occupa jusqu’à sa mort, en 1958). Le leader bolchévique se tourne vers l’italien Serrati pour critiquer le journal communiste et l’appelle à « purifier » le parti socialiste italien. Lénine invite Cachin et Frossard à convoquer un congrès et à rompre avec la IIe Internationale.

 

Après cette réunion, les deux députés sont pris en charge par les communistes français à Moscou, qui leur font la leçon sur la violence et la misère à laquelle ils assistent : celles-ci seraient dues à la difficulté de mettre en place le nouveau système. Puis ils voyagent sur la Volga, bien encadrés par des bolchéviks et sans doute par la Tchéka.

 

Le Parti socialiste est une de ses cibles de Lénine.

 

Une deuxième entrevue est organisée avec Lénine le 28 juillet, où celui-ci plaide pour la création d’un « grand parti communiste ». Et il assimile les communistes aux jacobins, analogie habituelle chez lui et qui a beaucoup d’échos en France. Lénine se félicite aussi de la probable victoire de l’Armée rouge en Pologne (à condition qu’il n’y ait pas de mobilisation patriotique), qui pourrait conduire à une victoire à Berlin et dans d’autres pays, si bien que toute l’Europe pourrait devenir communiste.

 

Et Lénine revient sur la nécessité de l’« épuration » des partis socialistes. Dans une lettre du Comité exécutif de l’IC qui énonce les exigences nécessaires à l’adhésion, des conditions spécifiques sont réservées à la France, le pire des États impérialistes en raison de son rôle de « gendarme ». Le parti devait exclure les « sociaux-traîtres » nommément désignés : des dirigeants socialistes qui avaient participé à l’Union sacrée après 1914, mais aussi des « centristes » qui l’avaient critiquée, comme Longuet, pourtant hostiles, ainsi que tous ses camarades, aux attaques contre la Russie soviétique et au blocus qu’elle subissait. Cachin et Frossard répondent très brièvement par écrit qu’ils ont des réserves sur ces demandes, mais ils ne les formulent pas.

Puis ils participent au congrès de l’IC et ils envoient un télégramme publié dans L’Humanité du 21 juillet, où ils se prononcent « personnellement » pour l’adhésion à l’IC, ce qui provoque quelques remous en France. Dans la salle du congrès est affichée une carte qui visualise l’avance de l’Armée rouge vers Varsovie (qui sera arrêtée sur la Vistule à la mi-août). Dans les notes préparatoires à un de ses discours prononcés au congrès, Lénine écrit sur une ligne et en français « épuration[6] ». Signe de sa préoccupation pour la situation en France ? En tous cas le Parti socialiste est une de ses cibles. En effet dans son discours au congrès, Lénine affirme que « l’opportunisme » est « notre ennemi principal » et que « l’épuration[7] » des partis révolutionnaires pour éliminer les influences bourgeoises est loin d’être terminée.

 

Cachin et Frossard rentrent sans attendre la fin du congrès. Signe de la bolchévisation des deux français, ils repartent sans avoir cherché à rencontrer les socialistes russes, et au congrès de Tours Cachin taxera Jules Martov, le leader menchévik, de « contre-révolutionnaire », tels ceux qui méritaient la guillotine en 1793.

 

À leur retour en France, Cachin et Frossard organisent des meetings aux cris de : « Vive Cachin », « Vive Frossard », « Vive Jaurès », « Vive Lénine ». Ils reprennent les éléments de langage des communistes russes : les bolchéviks sont dans la lignée des jacobins ; le « soviétisme » est supérieur à la « démocratie formelle ». Cachin prétend que les bolchéviks n’ont exécuté que sept mencheviks depuis 1918, ce qui est peu au regard des 35 000 morts de la Commune. Pendant plusieurs semaines, les deux convertis publient chaque jour, en première page de L’Humanité, des articles vantant tous les aspects de la Russie soviétique.

 

En septembre, Lénine adresse une lettre aux ouvriers allemands et français dans laquelle il rejette les accusations faisant de Moscou une « tyrannie dictatoriale » qui s’exercerait sur les partis socialistes pour imposer les conditions de l’Internationale. Il réaffirme que les antécédents des personnalités admises ne seront pas pris en compte (ce qui vaut pour Cachin et Frossard) mais insiste sur la nécessité de se « débarasser » des réformistes pour créer des partis « vraiment unifiés[8] ». C’est bien le sens des vingt-et-une conditions d’adhésion à l’IC qui sont publiées dans L’Humanité le 8 octobre.

 

C’est pendant l’été, au congrès de l’IC, qu’elles avaient été adoptées, modifiant marginalement une première version rédigée par Lénine. Elles refusaient l’adhésion de partis dominés pas les « sociaux-patriotes », sous prétexte qu’ils pourraient conduire à un ramollissement, voire à du sabotage actif. Le caractère impératif des conditions d’adhésion est lié à la situation de l’Europe et des États-Unis, qui selon Lénine sont divisés par de violents conflits de classes : « Dans la période actuelle de guerre civile exacerbée, un parti communiste ne saurait faire son devoir que s’il est organisé de la manière la plus centralisée, s’il y règne une discipline de fer confinant à la discipline militaire, et si son organisme central est puissant, nanti de pouvoirs étendus et jouissant d’une autorité morale et de la confiance de ses membres. »

 

Du coup il faut des « épurations » régulières pour chasser les éléments « intéressés et petits-bourgeois ». Les partis doivent, parallèlement à l’organisation légale, maintenir une organisation « clandestine ». Et il est prescrit que des « cellules » communistes sont nécessaires dans chaque unité de l’armée – un « devoir révolutionnaire ». Et dans une des conditions on trouve une liste des « réformistes » à exclure de l’IC, dont Longuet.

 

Il fallait à tout prix épurer les « traîtres opportunistes » des partis révolutionnaires, ce qui fut fait en France.

 

Le débat en France se cristallise, durement. Les adhérents votent sur les diverses plateformes. Blum et le Comité pour la Résistance refusent l’adhésion à l’IC. Longuet et les Reconstructeurs l’acceptent, mais avec de nettes réserves. Cachin et Frossard y sont favorables et animent le Comité de la IIIe Internationale en enrobant de rhétorique la subordination future du Parti communiste français à Moscou. Depuis la prison de la Santé, Souvarine, qui bénéficie du régime de prisonnier politique, est plus intransigeant. L’Humanité rend compte des débats au sein des sections du Parti socialiste, où l’on vote sur les motions : celle de Cachin-Frossard est en tête. Pour le troisième anniversaire de la révolution d’Octobre, la première page de L’Humanité est consacrée à deux portraits de Lénine et Trotski, encadrant les armes de la Russie soviétique, ornées d’une faucille et d’un marteau.

 

Peu après, L’Humanité du 18 novembre publie un long texte de Zinoviev où il affirme que les « réformistes » n’ont pas leur place dans un parti rattaché à l’IC et critique la « démocratie », mot qu’il place entre guillemets. Il demande à ce que Longuet se prononce clairement et à ce qu’il distingue les « nôtres » des « étrangers ». Zinoviev utilise le mot « épuration » et il parle d’« exclusion ». Et il recourt à une métaphore zoologique, banale parmi les dirigeants bolchéviques, qui veulent « épurer » le parti, la Russie et le monde entier des « parasites ». Alors qu’une épidémie de typhus sévit en Russie, Zinoviev écrit : « J’ai entendu dire qu’il existe une poudre qui détruit radicalement les punaises et autres insectes. Nous espérons que les vingt-et-une conditions élaborées pas le IIe congrès de l’Internationale communiste nettoiera (sic) aussi radicalement notre édifice des punaises de l’opportunisme et des poux du réformisme ».

 

Certains socialistes français dénoncent cette logique. Ainsi de Marcel Mauss, le sociologue et anthropologue, neveu et collaborateur de Durkheim, un des fondateurs de L’Humanité : il a fréquenté des révolutionnaires russes en exil à Paris et il a fait un bref voyage en Russie à la demande de Jaurès, après la révolution de 1905. Il trouve superficielle l’enquête en Russie de Cachin et Frossard, des « politiciens professionnels[9] », et taxe de « sophisme » l’identification qu’ils font entre le peuple et la révolution russes avec le parti de Lénine. Selon Mauss, les bolchéviks ont profité de la révolution russe, qu’il soutient, pour prendre le pouvoir par la violence, mais ils sont comme en dehors de la société et ne peuvent perdurer que par la « terreur ». Et Cachin et Frossard ont été victimes de la marche de l’Armée rouge vers l’Ouest, qu’ils voyaient libérer le monde.

 

À la veille du congrès, Mauss caractérise le bolchévisme non comme une « théorie » mais comme une méthode d’action et de constitution du parti : clandestinité, discipline, centralisation, action violente pour se saisir du pouvoir, ce qui conduit – une fois que celui-ci est conquis – à la « dictature terroriste ». « Secte » intolérante, le bolchévisme prétend s’emparer de l’Église et en « expulser » ceux qui ne pratiquent pas ses rites[10].

 

Fin décembre 1920, le congrès, joué d’avance – car les délégués ont des mandats impératifs –, est marqué par une grande violence verbale. On y parle beaucoup de la Russie et de Lénine. Celui-ci se manifeste en étant cosignataire avec Zinoviev, Trotski, Boukharine et autres d’un long télégramme. La direction de l’IC y exige l’exclusion de Longuet et des longuettistes, qualifiés d’« agents déterminés de l’influence bourgeoise sur le prolétariat », afin de créer « un vrai Parti communiste » débarrassé des réformistes. Et Clara Zetkin intervient par un message puis en personne, au nom de l’IC : la seule députée communiste du Reichstag, proche amie de Lénine, va dans le même sens que Zinoviev : elle appelle à « construire l’unité solide d’un parti centralisé et fortement discipliné ».

 

Le congrès vote en faveur de la motion Cachin-Frossard : celle de Longuet est de loin distancée (quant à Blum, il a renoncé à déposer une motion). Le texte qui l’emporte a été élaboré par Souvarine et il ne reprend pas les vingt-et-une conditions, dont il euphémise certaines, mais l’essentiel est obtenu : les réformistes sont exclus du parti.

 

Les espoirs de Lénine dans la préparation de révolutions par les partis communistes seront déçus et il a fallu que l’Armée rouge soit victorieuse lors de la deuxième guerre mondiale pour que le communisme l’emporte en Europe. Lénine – et l’élite bolchévique – étaient en 1920 dans une double narration contrastée. Lénine pensait que le maintien des communistes au pouvoir après le coup de force d’octobre 1917 était dû à l’application du principe de l’« unité de la volonté ». Et il croyait, par ailleurs, que l’échec de la prise du pouvoir en Hongrie par les communistes de Bela Kun était dû à l’alliance avec les réformistes. Ainsi, il fallait à tout prix épurer les traîtres opportunistes des partis révolutionnaires, ce qui fut fait en France.

 


[1] Œuvres, tome 31, p. 210-216.

[2] Dominique Colas, Lénine, Fayard, 2017, p. 289 et suivantes.

[3] Œuvres, tome 30, p. 365-374.

[4] Le Bulletin communiste, 3 juin 1920.

[5] L.-O. Frossard, De Jaurès à Lénine, p. 63.

[6] Œuvres, tome 42, p. 199 ; et en russe tome 41, p. 450.

[7] Œuvres, tome 31, p. 237.

[8] Œuvres, t. 31, p. 291.

[9] La Vie socialiste, 20 novembre 1920.

[10] L’Humanité, 10 décembre 1920.

 

 

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commentaires

pax 05/01/2021 08:08

C'est à se demander si ce n'est pas de toutes ces péripéties que vient l'expression avoir plus d'un tour dans son sac.

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