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10 février 2019 7 10 /02 /février /2019 07:00
Je contourne avec un malin plaisir les lieux dit incontournables… y compris ceux de Saumur... la Dive, la Dive...

En ces temps de ronds-points, fleurons de l’alliance entre les élus et les ingénieurs des Ponts, qui sont par construction fait pour être contournés, non pour être occupés par des jaunards en déshérences, je suis frappé par l’abus que font les communicants de l’adjectif incontournable, mot valise à effet boomerang. En effet, si c’est incontournable on peut en déduire que c’est un mur infranchissable, une sorte d’enceinte de prison.

 

J’exagère bien sûr, mais de même que certains qualifient de « tuerie » un vin ou un met qui les séduit, je considère que c’est la porte ouverte à des outrances du genre : pris en otages, gueules cassées, gazés…

 

Que nous dit-on d’incontournable chez les linguistes du CNRTL :

 

« XXe siècle. Dérivé de contourner. Qu'on ne peut tourner, qu'on ne saurait ignorer, négliger. Une difficulté incontournable.

 

L'emploi de ce mot est déconseillé dans la plupart des cas ; on utilisera de préférence Inévitable, Indispensable. »

 

Et voilà que je lis dans les gazettes respectables : la RVF et Vitisphère que Sylvie Augereau affirme que « progressivement la Dive Bouteille est devenue quasiment incontournable »

 

Eulala me dis-je, que vais-je aller y faire ?

 

Faut que je confesse que je n’ai jamais beaucoup aimé faire salon, et pourtant Dieu sait que j’en ai fait des salons, les salons de carton-pâte : Vinexpo, Vinisud, Val  de Loire,  les salons parigots chicos : B&D, RVF et les populos : les VIF, le bio de Montpellier, le salon des bobos : rue 89 made in Paris puis Lyon, les salons plus modestes fait de tables alignées derrière lesquelles des bras vous servent des lichettes de vin dans un verre syndical. 

 

N’exerçant aucune fonction mercantile en arpentant les allées je me suis toujours demandé : mais qu’est-ce que tu fous ici ?

 

Au temps où, soi-disant, je mettais mon petit capital de réflexion au service de mon employeur je me rassurais en me disant : cette concentration te permet de voir du beau monde en un minimum de temps. Certes, je ne vais pas, comme on dit, cracher dans la soupe, mais en fin de journée, souvent obligé de me taper des banquets, sourires, conversations convenues, je pensais je serais mieux au ciné, au concert, dans mon lit avec un livre… ou…dans le mitant du lit.

 

Retiré des voitures je n’ai que les obligations que je me donne, donc fini les salons à la con qui sont d’ailleurs de plus en plus vide de tout intérêt sauf pour ceux dont c’est l’intérêt...

 

Restait la Dive bouteille, le salon des vins nu, ou presque, où je n’ai jamais mis les pieds pour de multiples raisons qu’il est inutile ici de donner.

 

Mon environnement amical me serinait : « Tu viens à la Dive… » et, de guerre lasse j’avais fini par dire « oui cette année je vais aller à la Dive. »

 

Va pour dimanche, et j’irai en auto pour faire un reportage sur le biotope de la Dive dont Sylvie Augereau donne le couleur ci-dessous :

 

Quels sont vos critères de sélection ?

 

« Nous choisissons de bons vins et de bonnes personnes. Ce qui fait la différence, c’est l’ambiance. Les vignerons me disent passer leur temps à faire la bise. C’est un événement pro, mais amical. Je veille à ce qu’il y ait une participation et une implication de tout le monde. »

 

Samedi soir je jette un œil sur l’itinéraire, Saumur c’est à 3 heures d’auto, je fais cuire des œufs, achète une baguette, prépare mon matos photo, dodo, réveil à 6 heures.

 

À 6 heures ce dernier grelotte, je dormais comme un loir, j’étais bien sous ma couette, dans ma tête : 2 fois 3 heures d’auto ça fait 6 heures dans la même journée, c’est trop pour ton vieux corps, alors reste au chaud… »

 

Et puis la petite musique « qu’est-ce que tu vas y faire, voir les mêmes têtes, déguster des vins qui viendront vers toi dans les semaines qui viennent… »

 

J’ai pioncé jusqu’à 10 heures.

 

Vous allez me dire que vous n’en n’avez rien à cirer des errements de mon emploi du temps, et je vous comprends parfaitement, mais en vous le narrant je ne suis pas complètement innocent : pour moi ce type d’événement, à l’origine, rassemblement de marginaux plutôt sympathiques, en s’institutionnalisant, 20 ans déjà, en s’embourgeoisant : interview  dans la RVF, Vitisphère, est en passe de ressembler comme un cousin-germain aux grands salons de carton ou de papier glacé.

 

Le Vinexpo des vins nu ou presque… avec « son noyau dur d’indétrônables : les Arena, Vallet, etc., qui attirent des visiteurs »

 

Que serais-je allé faire dans les caves Ackerman ?

 

Claquer la bise aux indétrônables ?

 

Croiser la fine fleur des licheurs de vins nu ?

 

Tailler le portrait des hipsters ?

 

Me congratuler avec mes copines ?

 

Déguster des « vins barrés » ?

 

Là, Sylvie Augereau sort le carton jaune :

 

« Je fais régulièrement des petits mails un peu sévères pour rappeler à l’ordre. Ce qui m’embête le plus, ce sont ceux qui font goûter leurs cuvées un peu daubées, avec plein de vol’ (acidité volatile, ndlr), par exemple. Pour moi, c’est ça qui fait le plus de mal à l’image du vin naturel…»

 

Étonnez-moi Benoît ! chantait Françoise Hardy… paroles de Patrick Modiano...

 

M’étonner, c’est le seul argument qui pourrait me faire changer d’avis. Mais en étant brut de décoffrage je dois avouer que, depuis quelques mois, je ressens dans ce petit univers des vins nature, hormis l’entre-soi naturel, une forme d’enfermement, de calcification, d’incapacité à se fédérer, de donner corps à un véritable ferment qui fasse vraiment bouger les lignes du monde du vin.

 

  • Pour vous, est-il possible, et souhaitable, de définir ce qu’est un vin nature ? Comme l’INAO l’avait tenté en 2018.
  •  

Pourquoi créer une catégorie à part dans l’INAO ? On devrait revenir aux propositions de René Renou, faites il y a dix ans, de créer une catégorie supérieure qui tire les AOC vers le haut. La définition d’un vin nature est difficile, car il est compliqué de fédérer. Beaucoup de gens ne veulent pas rentrer dans des cases, ils préfèrent faire les choses pour eux. Je le comprends, moi-même je ne suis pas certifiée [NDLR : Sylvie Augereau exploite 1,5 hectare en appellation Anjou].

 

Vous avez échappés à ce titre :

 

Ils sont venus, ils sont tous là, y’a même des gars du Sud de l’Italie : voir la DIVE et mourir…

 

J’ai préféré dormir…

 

Bises troglodytiques

 

 

"O Bouteille


Plaine toute


De mysteres,


D'une aureille


Je t'escoute :


Ne differes."

 

Telle est la Dive, comme la présenta le pontife Bacbuc à Pantagruel dans le livre cinquiesme de Rabelais. Le livre vingtième de la Dive bouteille de Sylvie Augereau vient tout juste de se tenir dans les caves troglodytiques de Saumur. Cela méritait bien le détour, tout plein de bises, et même un film.

ICI

 

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commentaires

Bernal Diaz Del Castillo 10/02/2019 10:54

Nous sommes arrivés à des codes, donc à une forme de vacuité. Comme le monde du vin d'avant.
Je suis obligé de penser à Guiseppe:
Beppe Rinaldi qui représentait ce courant libre penseur du vin craignait que l’excès de confort (matériel et mental) et l’esprit grégaire ne tuent la formidable énergie du vin en faisant assoupir les consciences.

pax 10/02/2019 09:55

Un con tournable, cela s’évite, c’est indispensable.
La dérive de l’emploi des mots trouve son origine, ce me semble, dans l’usage qu’en font les journaleux qui croient, là encore, que cela apportera encore plus de poids à leurs papiers.
Ainsi draconien tombé en désuétude remplacé par drastique, il paraît que cela fait mieux.
Tragique remplaçant dramatique qui n’a rien à voir. Est tragique ce qui oppose 2 parties qui ont chacune raison pour une part. On imagine difficilement un incendie ou un tremblement de terre et leurs morts avoir une quelconque raison contre qui au fait ?
Ou encore, parler de l’expertise de quelqu’un alors qu’à l’évidence il s’agit de son expérience. L’expertise étant l’action et le résultat du travail d’un expert.
Il y a aussi ces mots ou expressions à la mode. En ce moment fleuri le mot « juste », mis à toutes les sauces par les politiques ou leurs commentateurs. Par exemple, c’est « juste » une erreur, c’est « juste » une contradiction. Mais comme l’admirable et respectable Alain Rey proclame qu’il faut laisser vivre une langue, je m’incline et donc pour ce que j’en dit…
Un bel et bon usage des mots illustré par Jean Luc Godard : « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image »

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