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9 août 2018 4 09 /08 /août /2018 06:00
Quand André Valadier qui a l’Aubrac au cœur apprenait à dresser les bœufs « Le dresseur joignait une paire et la laissait attachée dans l’étable pendant plusieurs heures. Les bœufs avaient le temps de méditer quand ils ruminaient sous le joug : on considérait qu’ils acceptaient de le porter »

J'ai deux grands bœufs dans mon étable,

Deux grands bœufs blancs marqués de roux ;

La charrue est en bois d'érable,

L'aiguillon, en branche de houx [...]

 

S'il me fallait les vendre,

J'aimerais mieux me pendre,

J'aime Jeanne, ma femme :

Eh ! bien j'aimerais mieux

La voir mourir que de voir mourir mes bœufs...

 

C'était le tube pour noces et banquets du pépé Louis doté d'un bel organe et qui portait beau avec sa moustache à la Foch. L'homme avait des idées très arrêtées, entre autres que le tracteur ne remplacerait jamais ses bœufs charolais sur la base d'un raisonnement qui se tenait : ils ne coûtaient pas cher à entretenir et quand on les remplaçait ils valaient des sous, eux. Quand il entonnait le couplet, je suis persuadé qu'il vivait les paroles. La mémé Marie, femme de devoir, n'en prenait pas ombrage. C'est à lui que je dois ma courte carrière de toucheur de bœufs enjugués. Ce n'est pas aussi simple que ça en a l'air : muni de son aiguillon sur l'épaule il faut tout d'abord appeler les bêtes dans le bon ordre : Jaunet-Blandin, tout en touchant (piquer le cul avec le bout de l'aiguillon qui est muni d'une petite pointe d'acier) le boeuf qui va impulser la bonne direction, soit celui de droite quand on veut virer à gauche par exemple. Fallait pas être pressé. Nous allions avec le tombereau ramasser les betteraves et les choux. Les grandes roues du tombereau creusaient dans la glaise des chemins creux et des chaintres de profondes empreintes. Pour le labour, j'ai un vague souvenir de la charrue Brabant à manchons. Fallait tirer droit, mais c'est mon frère aîné Alain qui prenait les engueulades. Le jour où on a vendu la dernière paire de boeufs à Mougard, le maquignon avec sa blouse noire et son gros portefeuille bourré de billets, le pépé Louis a pleuré.

Une vieille chronique du 18 avril 2007

 

16 juin 2011

Deux hommes et un dessein : l’Aubrac d’abord ! Christian Valette et André Valadier ICI 

 

La période hivernale était également consacrée au dressage des bœufs « Fabriquer des tracteurs vivants sur huit pattes motrices à l’époque où l’énergie renouvelable était une obligation » était un travail exigeant de l’expérience, de la dextérité et de la patience. Il était essentiel dans les fermes de l’Aubrac dont les revenus reposaient en partie sur la vente des bœufs dressés qui représentaient ainsi une plus-value de 20% par comparaison avec des animaux (entre autres, les bœufs vieux) destinés à l’abattoir. André Valadier, appelé à prendre la succession de son père, apprit donc à joindre sous le joug les mâles castrés de deux ans (doublons) et de trois ans (tersons). Les tracteurs étaient rarissimes sur l’Aubrac en 1947-1950 et personne ne songeait alors qu’ils pourraient détrôner les bœufs. Le département de l’Aveyron comptait le 1er janvier 1948 307 tracteurs pour 35 à 40 000 exploitations, ce qui représentait la moyenne d’un par commune seulement. André Valadier découvrit à cette occasion que c’était un art d’apparier les bêtes, de constituer des paires homogènes en s’efforçant d’accorder deux têtes et des cornes après une minutieuse observation de leur comportement. Il apprit beaucoup auprès de son père. Pour les tersons, le dressage débutait toujours pendant l’hiver et les périodes de mauvais temps. « Le dresseur joignait une paire et la laissait attachée dans l’étable pendant plusieurs heures. Les bœufs avaient le temps de méditer quand ils ruminaient sous le joug : on considérait qu’ils acceptaient de le porter. Nous répétions la même opération pendant plusieurs jours. Puis nous les détachions de l’étable et nous les conduisions au dehors. Cette manœuvre demandait la présence de deux hommes équipés de l’aiguillon. Le premier passait devant et les « appelait » puis le second fermait la marche et « poussait » les animaux qui renâclaient à avancer, tête baissée.

 

« Quand ils commençaient à relever la tête, nous les emmenions dans la campagne. Les dresseurs choisissaient  des chemins proches de l’exploitation et bordés de murets de pierre pour que les bœufs ne se retournent pas lorsqu’ils seraient engagés. Redoublant toujours de prudence et pour plus de sécurité, on associait un jeune bœuf – surtout s’il était rebelle – et un animal dressé. Les bœufs s’écartaient facilement pendant le dressage, tentant parfois de s’échapper. C’était dangereux ! Lorsqu’ils s’étaient habitués à l’aiguillon, aux ordres et au joug, ils ne bronchaient pas. Mieux ! Ils ruminaient. Nous disions alors qu’ils étaient « soumis » et dressés. Dans un deuxième temps, on pouvait leur imposer de charrier un traineau chargé de pierres ou d’une grume qui n’était pas équarrie. Les premiers matins, on les emmenait sur des chemins enneigés pour les mettre en confiance : ma neige étouffe tous les bruits. Dans les débuts, on ne les attelait jamais à un tombereau ni même une charrette : le cliquètement des moyeux et le passage des bandages métalliques sur les cailloux du chemin les auraient effrayés. Si nous attendions le printemps pour dresser des bœufs, nous assemblions des fagots de buissons et de traverses pour construire un traîneau que nous appelions alors une clède ramade, alourdi de pierres. Puis on attelait les bœufs pour le amener au travail dans les prés et les devèzes. Grâce aux buissons, ce traîneau permettait d’émietter les mottes de fumier éparpillées dans les parcelles, de rabaisser les taupinières, de ramasser des quantités de feuilles morte tombées des arbres depuis la Toussaint.

 

« Si elle était attelée tous les jours, une paire de bœufs jeunes obéissait après un apprentissage de quatre à cinq semaines. Puis, on pouvait leur confier la herse mais pas une charrue parce qu’ils auraient labouré maladroitement. On patientait souvent quelques mois avant d’accrocher aux retondes (les anneaux de l’attelage) le timon du tombereau, de la charrette, de la faucheuse. Quand les bœufs prenaient seuls l’initiative de tourner à la fin d’un sillon pour repartir dans la direction opposée et s’engager dans un nouveau sillon, c’était une belle promesse pour l’avenir. C’était la preuve que nous étions parvenus à les maîtriser. Nous éprouvions une grande fierté. Les animaux qui ruminaient en travaillant étaient rompus à toutes les tâches : c’étaient les plus forts et les plus dociles. Nous dressions par parfois des taureaux. C’était plus dangereux et difficile mais notre satisfaction était encore plus grande lorsque nous y arrivions : ils étaient plus résistants et plus puissants. Leur utilisation est notamment appréciée lorsqu’il fallait rassembler des quantités de pierres en prévision de la construction d’un bâtiment. »

 

André Valadier conserve des souvenirs précis de ces années où il dressait les bœufs, de l’étroite complicité qui unissait l’homme et l’animal dans l’effort à l’occasion des grands travaux. Il appartient à l’une des dernières générations d’éleveurs – sinon la dernière – qui pratiqua cet art difficile, en s’appuyant sur l’expérience des anciens, avant que la diffusion des tracteurs ne le précipite aux oubliettes et transforme le quotidien des exploitations… »

André Valadier l’Aubrac au cœur Daniel Crozes au Rouergue.

 

 

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Jacques Braud 09/08/2018 09:49

Raymond et ses bœufs

Dans les années soixante, j'étais chargé d'école à La Mazurie de Venansault. Aux beaux jours, par les fenêtres de la classe ouvertes sur le jardin, les bruits de la campagne nous parvenaient, dérangeant à peine l'ambiance studieuse. C'étaient les seuls qui auraient pu distraire les élèves, l'école n'ayant pour voisines que les prairies environnantes et les vaches qui y paissaient. Parfois, répercuté par l'écho, nous arrivait une sorte de chant modulé : « ho ho ho la dila ho... hé lae, Boulenjhàe, Mitrun, pllanjhement ! ho alléz là ! ho ho ho... » ! Alors, les têtes se relevaient et restaient quelques instants à l'écoute. Tous avaient reconnu la voix de Raymond Tireau, le fermier de La Babinière chez qui j'allais chaque soir chercher le lait du petit déjeuner, chantant cette espèce de vocalise mélodieuse qu'est le dariolajhe pour araudàe ses bœufs, Boulanger et Mitron. Il exploitait en compagnie de sa femme, Maritun, une ferme de 20 hectares de terres éparpillées alentour. Rémun devait être en train de brabounàe la pièce de La Granjhe Quelouàie, une parcelle de quelque vingt ares sise au bout d'un chemin creux qui s'enfonçait derrière l'école et qui vircouétét sur deux ou trois cents mètres entre d'épaisses haies aux chagnes toçards que le remembrement n'avait pas encore éradiquées.
Ce chemin, à l'automne, lorsque le tombereau ramenait sa lourde tenberolàie de lisétes, était si enfundu par les pluies que les bêtes, les cornes liées par les jhoulles au jhouc qui en faisait une sorte d'animal bicéphale fabuleux, enfonçaient dans les rouéres jusqu'au poitrail. Leur « force tranquille » ne suffisait pas pour arracher les roues prisonnières jusqu'au boutun de la gangue de gace collante et les exhortations du toucheùr n'y changeaient rien. « Nun de d'lae ! I sun bordais », sacrait Raymond et il fallait l'assistance du tracteur Massey Harris Pony pour délivrer l'attelage du piège. Les deux parçounaes, soufflant des nuages de buée par les naseaux, repartaient racllén-raclla, mêlant parfois une longue bramàie au brdocajhe des fourajhères et au grouissajhe des bandis sur le bitume de la chaussée qu'ils émaillaient d'étoiles de bouseas. L'homme guidait les monstres de la pointe de son aguellun le long de la demi-route où ils allaient de leur pas lent, têtes basses, mufles suintant, épaules arc-boutées sur la pièce de bois traversée par la tétoere qui les solidarisait avec l'aguelle, carcan auquel aucune peine ne les avait condamnés, perdus dans leurs songes et dans leur temps suspendu, leur robe blanche de Charolais maculée de la boue du chemin.
Le soir, dans le tét où Mariton tirét les vaches dans le porche, les bœufs se reposaient de l'effort devant le râtelier à foin, flanc contre flanc, songeurs aurait-on dit. J'étais impressionné par ces énormes bestiaux, tout en muscles, paisibles et dociles. L'œil grand ouvert sur leurs songes bovins, ils mâchaient, imperturbables, les graminées sèches et parfumées ou les tranches de betteraves que Raymond avait taillées dans les jhaules de châtaignier réservées à la pansiun, et versées dans la menjhoere, leurs cous musclés encore marqués de la trace du joug qui avait retrouvé sa place au mur salpêtreux constellé d'arentéles à côté d'une collection d'anblléts. Raymond m'avait raconté que son père avait eu des bœufs nommés « Député-Menteur », ce qui dénotait un humour certain et une méfiance affirmée du monde politique. Son voisin était maître d'une paire de bœufs qu'il avait baptisés « Pharmacien-Voleur », ce qui en disait long sur la réputation de l'apothicaire ainsi brocardé. Cette coutume d'affubler ces animaux de sobriquets irrespectueux donne une idée de l'esprit critique dont étaient capables ces paysans que, dans le « beau monde », on disait incultes et « indécrottables ».
Les bœufs de Raymond étaient l'objet de soins attentifs et il fallait le voir, les étrillant consciencieusement après l'effort et leur parlant à l'oreille en leur flattant affectueusement l'échine (jamais je ne les ai vus maculés de maquelles, de même que ses vaches).
Comment un bœuf d'aujourd'hui, devenu viande à pattes, ne serait-il pas envieux du sort de ces aînés, lui qui jamais ne connaîtrait la saveur de l'herbe grasse d'un pati ou la solidarité dans l'effort avec un frère de labeur ? Lorsqu'il rumine, dans l'étroite case qui lui a été attribuée dans la stabulation géante gérée par ordinateur sous le contrôle d'un technicien agricole en tenue de laborantin, sans doute est-ce de la nostalgie qui brille au coin de son œil pensif et, si l'on regarde bien, on y lit une profonde tristesse.
J'étais présent le jour où Raymond s'était séparé de ses bœufs, et il avait essuyé furtivement ine égraeme sur sa joue lorsqu'il les avait regardés s'éloignant dans la bétaillère de l'acheteur. Qui pleure aujourd'hui sur le sort de leurs semblables ?
J.B. Le 2/05/2012
Glossaire :
pllanjhement : doucement dariolajhe : mélodie vocalisée pour encourager les bœufs (et peut-être aussi le laboureur) araudàe : chanter en labourant pour guider les bœufs Maritun : diminutif de Marie brabounàe : labourer au « braban » La Granjhe Quelouàie : nom de la parcelle (La Grange Clouée) vircouétét : zigzaguait chagnes toçards : chênes têtards tenberolàie : chargement d'un tombereau lisétes : betteraves fourragères
jhoulles : lanières de cuir jhouc : joug enfundu : détrempé rouéres : ornières boutun : moyeu gace : boue toucheùr : conducteur d'animaux
«Nun de d'lae ! I sun bordai » : « Nom de d'là ! Nous sommes embourbés !»
parçounaes : partenaires racllén-raclla : cahin-caha brdocajhe : cahotement bramàie : mugissement grouissajhe : crissement bandis : cercles de fer autour des roues fourajhères : ridelles avant et arrière d'un tombereau
aguellun : aiguillon demi-route : route secondaire tétoere : cheville fixant le joug au timon aguelle : timon le tét : l'étable tirét : trayait porche : partie de l'étable occupée par les animaux jhaules : panier ovale à poignées pour nourrir les animaux anbllét : anneau d'osier torsadé servant à fixer la tétoere à l'aguelle arentéles : toiles d'araignées pansiun : nourriture pour les bêtes menjhoere : mangeoire maquelles : plaques de boue ou de bouse collées aux flancs des bovins pati : pâturage ine égraeme : une larme

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