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24 juillet 2018 2 24 /07 /juillet /2018 06:00
Les Petits buveurs] : [estampe] / Jean Veber | Gallica

Les Petits buveurs] : [estampe] / Jean Veber | Gallica

« Ivrognerie ou extase mystique, transport amoureux ou fureur criminelle, griserie heureuse ou vertige douloureux… Le terme « ivresse » désigne des expériences très dissemblables. Un point commun les relie, cependant : cette faculté de métamorphoser la présence au monde de celui qui s’enivre, ainsi que l’analyse Véronique Nahoum-Grappe dans ses recherches sur l’« effet d’ivresse ».

 

Elle offre un double visage : festif ou violent, fécond ou destructeur, supérieur ou excessif. Comme le montre Thierry Éloi, dès l’Antiquité romaine s’opposent, au banquet, l’ivresse équilibrée, civilisée du citoyen et l’orgie amollissante du sauvage, incapable d’absorber sans le dévoyer le vin, ce nectar suprême. Ambiguïté qui traverse, souligne José-Luis Diaz, la création poétique : libation divine, la boisson engendre l’inspiration, celle, joyeuse, des bachiques ou celle, sublime, des mystiques ; celle aussi, désespérée, des romantiques, lorsque ivresse et dérèglement des sens deviennent les masques du spleen. Car l’ivresse est de ces états limites où, écrit Michel Delon, génie et folie se côtoient, où la raison s’aiguise au risque de se perdre. Témoignent de cet équilibre dangereux les immersions poético-destructrices des écrivains buveurs que raconte Sébastien Lapaque.

 

Au quotidien, c’est son excès que l’on dénonce. Et encore prête-t-il avant tout à rire. Au Moyen Âge, l’ivresse légère est tolérée, voire encouragée (« Bon vin éloigne le médecin »), nous rappelle Danièle Alexandre-Bidon. La figure de l’ivrogne comique parcourt chansons et fabliaux. Cette tolérance est visible aussi dans les chansons à boire, qu’évoque Pascal Cordereix : l’ivresse joviale, voire paillarde, y a vertu de convivialité, mais aussi d’exutoire, et ses dérapages sont pardonnés. Les illustrés pour la jeunesse n’échappent pas à cette tendance et les enfants eux-mêmes y trinquent volontiers.

 

À la fin du XIXe siècle, les ravages causés notamment par l’absinthe conduisent à la condamnation de l’alcoolisme. Non sans contradictions, car, dans le même temps, champagne et vins fins deviennent des symboles nationaux, nous rappelle Dominique Kalifa. Le rituel de la dégustation se met en place, avec ses gestes et son décorum, dont les étiquettes font partie intégrante, comme l’expose Frédérique Desbuissons.

 

Finalement, c’est associée au petit peuple que l’image du « dangereux alcoolique » fait florès, de longue date : Arlette Farge guette les traces de cette ivresse populaire « criminogène » dans les sources policières du XVIIIe siècle. Anne-Emmanuelle Demartini montre, à la suite de Susanna Barrows, comment ces lieux de sociabilité populaire que sont les tavernes et cafés deviennent, aux yeux du pouvoir, des repaires de rébellion ou de perdition, à surveiller.

 

Car les lieux de l’ivresse sont lieux de mouvement : les cafés sont des « accélérateurs » d’idées, d’échanges, de modernité, rappelle Stéphane Guégan, qui en analyse les représentations dans l’art. Et parfois la ville elle-même en est la métaphore, quand le vertige de l’errance annonce l’étourdissement de la boisson : ainsi des ivresses tokyoïtes que décrit Michaël Ferrier où chaque pas, chaque bar murmure : enivrez-vous ! »

Antoine de Baecque

Historien et critique de cinéma, spécialiste de l’histoire culturelle du xviiie siècle et de la Nouvelle Vague. Il a publié récemment Éric Rohmer. Biographie (Stock, 2014), La Traversée des Alpes. Essai d’histoire marchée (Gallimard, 2014), En d’atroces souffrances. Pour une histoire de la douleur (Alma, 2015) et Les Nuits parisiennes, xviiie-xxie siècle (Seuil, 2015). Il est professeur d’histoire et d’esthétique du cinéma à l’École normale supérieure.

Et Bérénice Stoll

 

 

 

Le sens de l’ivresse

Entretien avec Véronique Nahoum-Grappe

 

Propos recueillis par Antoine de Baecque ICI c’est 3 euros pour lire.

Mars 2011 - N°33

 

 

Addictions

 

Magazine de l’Association Nationale de Prévention en Alcoologie et Addictologie

Entretien avec Véronique Nahoum-Grappe

 

Quand l’alcool fait vaciller la réalité

 

Anthropologue, Véronique Nahoum-Grappe est une observatrice passionnée des pratiques et rituels du boire dans notre quotidien ICI pages 8-9

 

 

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commentaires

pphilippe 06/08/2018 03:27

https://www.youtube.com/watch?v=2H22cNc8KAg

pax 24/07/2018 11:40

Ivresse livresque et comme il n'est pas un livre saint ou sacré des uns et des autres qui ne recommande pas de boire, il n'y a plus loin de la coupe aux lèvres. Mais gaffe quand même, la modération n'est pas prônée que par le corps médical.
Si après une bonne et mémorable cuite il vaut mieux tourner la page. Ne pas le faire trop tôt cependant sinon, en pleine beuverie, c'est le page que l'on risque de tourner et de se voir en pleine page du journal le lendemain ce qui ne sera pas conforme à l'adage qui veut que le bonheur soit toujours pour deux mains quand ce ne sont pas celles du pandore venu vous alpaguer.
Garçon remettez moi ça ! Banyuls ou Collioure ? Euh ch'avons plus trop bien... un d'chaque ça va ..?

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