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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques-uns de ses petits camarades, Benoît « évangélisait les masses bourgeoises »  (102)

Face à la grille de la Préfecture ce n’était plus la douce odeur du sablé chaud qui revenait flatter la mémoire de Benoît mais celle acidulée des gaz lacrymogènes des grenades des gardes mobiles. Toute une nuit passée à les harceler, à les faire tourner en bourrique ces caparaçonnés, ces lourds, en godillots cloutés, mal commandés, si peu mobiles en dépit de leur appellation officielle. Eux, les étudiants, les ouvriers, les paysans, étaient mobiles, chevaux légers en baskets, sans chef, jouant à merveille de l’entrelacé des rues pour fondre sur leurs arrières, les caillasser, se retirer aussi vite avant qu’ils n’aient le temps de balancer leurs lacrymogènes. Les plus organisés d’entre eux, casqués et embâtonnés, allaient au contact des bestiaux qui, bien sûr, les chargeaient pesamment en retour ce qui ouvrait des brèches dans lesquelles la troupe échevelée s’engouffrait pour tenter d’envahir la résidence du Préfet. Il n’y était jamais parvenu mais Benoît gardait le souvenir de ses yeux brûlants et de sa gorge ravagée lors des replis lorsqu’ils fendaient les épais nuages de lacrymogène. Jeu stupide aux yeux du très sérieux Comité de Grève mais la part du ludique de ce mois de mai 68, si beau, si chaud, a toujours été sous-estimé. Le soir suivant l’assaut de la Préfecture, sur la place Graslin, avec quelques-uns de ses petits camarades, Benoît « évangélisait les masses bourgeoises » Souvenir d'un monsieur bien comme il faut, très digne, promenant le petit chien de sa mémère qui lui tendait  un demi de bière qu’il venait de faire tirer à la Cigale. En dépit de la grève générale, du bordel général, de la vacuité du pouvoir, il régnait sur la ville une légèreté à nulle autre pareille, une liberté jamais plus retrouvée. Comme quelques heures auparavant, dans le Mystère 20, en entrant dans la Préfecture, Benoît appréciait le pied de nez à ses souvenirs. Le préfet couvert de ses lauriers dorés qui l’accueillait, avec la componction et la révérence qui sied si bien à sa fonction, effaçait définitivement son vague à l’âme. De nouveau il se sentait en ligne avec son statut de fouteur de merde.

 

Son escapade lui valut, de la part de son cher Ministre, sur le ton taquin qu’il affectionnait avec lui, un rapide interrogatoire sur ses racines locales. Benoît lui servit, avec  effronterie, l’histoire très image d’Epinal du petit vendéen crotté, né dans l’eau bénite, élevé par les frères, monté à Paris pour y faire son trou. Son silence sur sa contribution aux hautes œuvres de mai 68 le renforçait dans ses doutes sur la fraîcheur des salades qu’il lui servait mais Benoît restait persuadé que son ambigüité, ses mensonges, le séduisaient. Fin politique il le prît à son propre piège en exigeant qu’il l’accompagne à la tribune du meeting.  Benoît ne put se défiler. Chloé se gondolait en sirotant le mauvais champagne du Préfet. Du côté de ses « amis » de la GP il ne risquait pas grand-chose vu que ces têtes d’œufs ne se compromettaient pas en regardant la télévision de l’Etat oppresseur. C’est plutôt du côté de sa hiérarchie poulardière que son apparition aux côtés d’une des étoiles montantes du régime pouvait lui valoir une petite convocation chez le Ministre. Peu lui importait, ça mettait du piment dans ses activités qu’il commençait à trouver par trop  routinières. Sa ballade avec Chloé l’avait épuisé et, au grand étonnement du cher Préfet, Benoît réclamait une chambre pour y pousser un roupillon. Il s’exécutait en pensant sûrement que les cabinets ministériels accueillaient vraiment de drôles de zèbres ; impression renforcée par le fait que cette chère Chloé l’y accompagna. Ils y dormirent à poings fermés jusqu’à l’heure du meeting. Tout se déroula dans les meilleures conditions, salle bourrée de militants, ovations, discours, applaudissements, sauf que le lendemain, s’étalait à la Une de la Résistance de l’Ouest, une magnifique photo de son cher Ministre et de lui en plein conciliabule à la tribune. Sa maman la vit, elle prit soin que son père ne la vit pas. La messe était dite mais il ne le sut qu’au jour de la mort de son papa. 

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