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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H un bureau en pin brut venu de chez Sears Roebuck et sur lequel trônait une machine à écrire Underwood Standard modèle 1934, non huilée, aussi grosse qu’un piano de concert et aussi bruyante que des sabots dansant des claquettes sur un parquet nu. » (86)

Des années plus tard, dans les années 80, Benoît en lisant les toutes premières pages de « La solitude est un cercueil de verre » de Ray Bradbury « à l’intérieur m’attendaient : un studio vide de six sur six contenant un divan élimé, une étagère comprenant quatorze livres et beaucoup d’espace disponible, un fauteuil rembourré acheté au rabais aux Good Will Industries, un bureau en pin brut venu de chez Sears Roebuck et sur lequel trônait une machine à écrire Underwood Standard modèle 1934, non huilée, aussi grosse qu’un piano de concert et aussi bruyante que des sabots dansant des claquettes sur un parquet nu. », se remémorerait ce temps d’apprentissage sous la douce férule d’Esther la remplaçante. L’IBM 196 C à boule débrida son écriture, balourde, telles les limousines américaines, elle cachait bien son jeu, la pataude en avait sous le capot : une petite merveille de mécanique, entraînée par un seul moteur électrique mettant en branle une chaîne de mouvements quasi-horlogers d’une rare complexité. Elle lui sembla magique, les allers et venues virevoltants de la boule vers le haut, vers la droite ou la gauche, pour soudain se bloquer sur le caractère choisi par la touche, loin de la danse des claquettes en sabots de l’Underwood de Bradbury, s’apparentaient aux entrechats d’une danseuse étoile. Fluide, rapide, précise, elle jaillissait, déposait le signe, rebondissait, enchaînait mots et phrases au rythme des doigts sur son clavier. Benoît fit des gammes des nuits entières, main droite, main gauche, cette dernière peinait, traînait, se décourageait, il  luttait, le bout de ses doigts s’échauffait, fondait, se liait à la machine. Esther lui massait le cou. Ses rêves se peuplaient du ballet dément de cette fichue boule, il se sentait besogneux alors qu’il aspirait à la perfection. Son salut vint de la belle Esther qui, face à son vain acharnement, lui susurra « vous pensez trop… laissez-vous aller comme si vous dansiez le tango… » et lui de répondre : « mais je ne sais pas danser le tango… »

 

La thérapie d’Esther fut radicale, dès le lendemain, tôt le matin, elle pointait son joli minois dans la geôle de Benoît qui mettait la dernière main au discours d’inauguration par le Ministre d’un ensemble HLM à Sarcelles. Il s’était laisser-aller au lyrisme sur le thème de la salle d’eau enfin accessible aux classes populaires et aspirait à la douche et aux draps frais. « D’accord pour la douche cher monsieur – elle persistait en dépit de mes protestations à lui donner du monsieur – mais ensuite tango, tango… » Elle exhibait sous son nez la mallette écossaise d’un électrophone Teppaz. Benoît exhala un cri du cœur « Ici ! » Elle pouffait « Pas ici, dans la salle de réception, le parquet y est plus lisse que de la glace… » Benoît l’enveloppa d’un regard implorant. « Je vous ai aussi apporté des croissants ». Il rendit les armes sans protester. La suite releva de l’extraordinaire, Benoît convoqua le chef des huissiers qui l’écouta sans broncher, sans faire le moindre commentaire ou la plus petite objection, avant de lâcher laconiquement : « Je donne toutes instructions pour que vous ne soyez pas dérangés. »

 

Esther, mignonne comme un cœur, jambes nues, portait une jupe blanche à pois rouges tenue à la taille par une large ceinture du même rouge, un corsage de mousseline blanche avec des manches ballons et des ballerines d’un lumineux blanc nacré. Benoît, dans son costume froissé, avait l’air d’un clochard, dans un dernier effort pour se soustraire il en fit la remarque à la belle, « L’important pour le tango c’est d’être bien chaussé… » lui avait-elle rétorqué. Benoît avait alors contemplé ses pieds, comme il ne portait que des mocassins à semelles cousues Goodyear il ne put qu'abdiquer, se laisser faire. Esther déposait la galette vinyle sur le plateau, au bord des premiers sillons le saphir fit cracher au minuscule haut-parleur une bordée de grésillements. Les premiers accords du bandonéon lui donnaient des frissons.

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