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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 06:00
Me voilà contraint à être aussi sobre qu'un chameau : pour 1 ancien pensionnaire du service de pneumologie de l’hôpital Cochin, privé de vin, je ne manque pas d’air…

Dans ma Vendée profonde refuser de prendre un petit verre, de trinquer, relevait de l’injure aux bonnes manières locales, d’une muflerie entre mâles, les femmes, elles ne buvaient pas, sauf du café bouillu, tout comme ne pas faire une rincette à la goutte dans sa tasse de café sucré était un marqueur de l’appartenance au monde viril.

 

Dans le patelin, où, comme le notait Catherine Bernard, le ratio  nombre d’habitants par café frôlait le record du monde, bizarrement, les hommes qui les fréquentaient en semaine, le dimanche après la messe étant l’exception tolérée, étaient pointé du doigt, classés comme des pochtrons et surtout des fainéants.

 

Chez moi on ne poussait pas les visiteurs à boire, c’étaient le plus souvent des clients de mon père qui venaient régler leur note, on se contentait du geste, le clan des femmes n’aurait pas toléré de la viande saoule au Bourg Pailler.

 

« Chez nous les hommes ne boivent pas… » disait mémé Marie, ce qui signifiait qu’ils ne se pochtronnaient pas, jamais je n’ai vu ni le pépé Louis, ni son fils Arsène, mon père, saouls, ça dû leur arriver mais ils devaient cuver leur vinasse avant d’avoir le droit de rentrer.

 

L’accès au verre de vin relevait du rite initiatique et, pour les garçons, les filles ne buvant pas, ce rite se déroulait lors du conseil de révision qui se déroulait à la mairie du chef-lieu de canton, en l’occurrence la Mothe-Achard, mon bled de naissance.

 

Le conseil de révision

 

 

« Avant d’effectuer leur service militaire, les jeunes sont sélectionnés lors du conseil de révision. Un rituel particulier et qui fait aujourd’hui sourire.

 

Jugez plutôt ! La scène se passe dans la mairie du chef-lieu de canton : pour les passerands à Saint-Gervais donc. Les jeunes de 18 ans sont convoqués pour être mesurés, pesés, observés dans le détail : dentition, vue, infirmités diverses, ceci devant un médecin militaire avec les gendarmes pour assesseurs. Mais le plus surprenant est que les garçons défilent en tenue d’Adam devant une très officielle commission composée des maires, du conseiller général, de l’adjudant de gendarmerie entre autres (ce sont des hommes évidemment). »

 

« Après examen du cas, si tout se passe normalement, la formule prononcée est « Bon pour le service ». Les recalés sont généralement un peu malheureux… Une époque révolue ! » (Traditions et évolution de Passy, p. 137)

 

« Dès la sortie, les jeunes, décorés de cocardes tricolores, de rubans, et coiffés de chapeaux se rendent dans un des bistrots du bourg où ils prennent souvent leur première « cuite ». Parfois même, certains font une « excursion » dans une ville voisine pour une séance d’amours tarifées. Les jeunes ne sont pas les seuls à passer le conseil de révision, les étrangers qui deviennent français par naturalisation sont soumis à pareil traitement jusqu’à l’âge de quarante ans. Toutefois, ils n’effectueront pas leur service militaire pour charge de famille. » (Traditions et évolution de Passy, p. 137)

 

Mon frère aîné, Alain, passa le conseil de révision dans cette tenue, pas moi, lui fit son service militaire en Algérie, sur un piton rocheux surveillant la ligne Morice électrifiée qui séparait la Tunisie de Bourguiba, favorable aux fellaghas, de l’Algérie française, moi je fis mon service national comme coopérant dans l’Algérie de Boumediene, à l’Université de Constantine, non loin de Guelma, la base arrière du régiment de mon frère.

 

Enfant, puis adolescent, en dehors de la piquette du pépé Louis colorant mon verre d’eau, le vin n’entrait pas dans ma ration alimentaire, et lorsque vint l’âge adulte, avec mes copains, au bistrot pas question de descendre une fillette, nous étions les enfants du non alcool, non par dégoût mais parce que pour nous cette consommation s’assimilait au monde des péquenots que nous ne voulions plus être.

 

J’ai donc accédé au vin quotidien sur le tard, à Nantes, étudiant, je me tapais des petits rouges avec des œufs durs au bar qui faisait face au journal La Résistance de l’Ouest, devenu Presse-Océan, ouvert toute la nuit, mais c’était juste pour me la péter rebelle que par goût personnel.

 

En Algérie, où il était officiellement proscrit par le régime, lors de nos fêtes entre expats, auxquels participaient des collègues algériens, nous carburions à la cuvée du Président, étrange duplicité des autorités qui toléraient cette dénomination d’un produit sacrilège. Là encore le vin n’était qu’un vecteur du lien social.

 

 

De retour, installé à Paris, dans le quartier de Buci, rue Mazarine très exactement, au-dessus de la librairie Gründ, dans un minuscule appartement à deux pas des Beaux-Arts, le budget était serré, le vin n’était pas une priorité. Pourtant, travaillant au Ministère de l’Agriculture, je m’aperçus que le monde du vin, celui des VCC, y occupait une place à part et un jour je me rendis chez le caviste de référence à Paris, Nicolas.

 

C’était au temps où cette maison était gérée à l’ancienne avec des cavistes qui faisaient le métier. Je m’initiai donc avec lui et je reparti avec ma première bouteille : un Saint-Georges d’Orques qui à l’époque était un brave VDQS.

 

 

« Dans la longue histoire viticole Languedocienne, Saint Georges d’Orques est incontestablement l’appellation dont la notoriété est la plus forte et la plus ancienne. Elle entra véritablement dans l’histoire en 1787 quand Thomas Jefferson, ambassadeur et futur président des Etats-Unis la remarqua et demanda à son ministre des Finances de réduire les droits de douane des vins de Saint-Georges car, expliqua-t-il, le développement de la consommation des vins de qualité est le meilleur moyen pour lutter contre l’alcoolisme. »

 

Jean-Pascal Antherrieu a vinifié son premier millésime en 1981, « en même temps que Mitterrand » mais c’était alors en tant que tout jeune directeur de la cave coopérative de Murviel, fraîchement diplômé en œnologie. L’inexorable mouvement de concentration des coopératives à l’aube du XIXe siècle l’a ramené, un quart de siècle plus tard, à la case départ à Montarnaud. Avec les 3 hectares de son père plus quelques vignes en fermage. « Ce que d’autres ont mis 30 ans à bâtir, j’ai dû le faire en 10 », dit-il sans forfanterie. Il gère aujourd’hui 34 hectares (la moitié en fermage) dont il vinifie un cinquième de le production, le reste étant confié à une coopérative. « Je ne vois pas l’intérêt de vinifier soi-même si c’est pour vendre en citerne ! ». Autrement dit, il vinifie ce qu’il vend en bouteilles, et inversement. Dont deux hectares d’AOP Saint-Georges-d’Orques à Murviel. « Je connais bien le terroir, la fraîcheur des vins, j’y crois, et c’est un joli nom ! ». Il a s’y faire une place. Avec l’appui d’un commercial, il vend toutes ses bouteilles sur le marché local, à Montpellier, sur le littoral. Il a aménagé récemment un moderne caveau de vente dans la maison de son grand-père. L’humilité n’enlève rien à la volonté de réussir.

 

Tout ça pour vous dire que j’ai accédé au vin, non par passion, mais pour des motivations sociales. Je ne suis pas un fou de vin, même si sur le tard, avec les vins nu, j’ai accédé au vrai plaisir du vin.

 

Bref, je ne vais pas vous raconter ma vie de buveur de vin, même je passe mon temps ici à le faire, mais me contenter de dire que la sobriété, à laquelle je suis soumis en ce moment,  ne me pèse pas. Je ne suis pas addict.

 

Pour terminer cette chronique je vous offre un florilège de citations sur la Sobriété :

 

« Elle lui lança Monsieur vous êtes ivre qui se voulait cinglant, à quoi il répliqua aussitôt d'un ton placide : et vous madame, vous êtes laide, mais moi au moins demain je serai sobre. »

 

« Donc, une femme sans besoins. C'est assez rare pour le signaler. Une sorte de père de Foucauld, aussi sobre qu'un chameau, silencieux qu'un serpent, impassible qu'un rhinocéros. » 1965. Le Tigre entre en piste

 

« Même s'il semble improbable de redevenir sobre comme un chameau en une seconde après avoir ingurgité un litre de tequila, c'est pourtant ce qui arriva à Harry Truman. »

Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire - Jonas Jonasson

 

« J'ai toujours remarqué que les gens faux sont sobres, et la grande réserve de la table annonce assez souvent des mœurs feintes et des âmes doubles. »

Julie ou la Nouvelle Héloïse, Jean-Jacques Rousseau, éd. Barbier, 1845, partie I, lettre XXIII, p. 84 - Rousseau

 

« Je voudrais voir un homme sobre, modéré, chaste, équitable, prononcer qu'il n'y a point de Dieu : il parlerait du moins sans intérêt. Mais cet homme ne se trouve point. »

Les Caractères - La Bruyère

 

« Pétrarque, lord Byron, Hoffmann et Voltaire étaient les hommes de leur génie ; tandis que Rabelais, homme sobre, démentait les goinfreries de son style et les figures de son ouvrage. .. Il buvait de l'eau en ventant la purée septembrale, comme Brillat-Savarin mangeait fort peu tout en célébrant la bonne chère. »

La Peau de Chagrin (1831), Honoré de Balzac, éd. Librairie Générale Française, 1995, Préface à la première édition, p. 47-48 - Honoré de Balzac

 

« Prenez de l'amour ce qu'un homme sobre prend de vin ; ne devenez pas un ivrogne. Si votre maîtresse est sincère et fidèle, aimez-la pour cela : mais, si elle ne l'est pas, et qu'elle soit jeune et belle, aimez-la parce qu'elle est jeune et belle ; et, si elle est agréable et spirituelle, aimez-la encore ; et, si elle n'est rien de tout cela, mais qu'elle vous aime seulement, aimez-la encore. On n'est pas aimé tous les soirs. »

La Confession d'un enfant du siècle de Alfred de Musset - Alfred de Musset

 

Le secret de la sobriété des chameaux

 

« Des chercheurs israéliens ont découvert, dans le nez des chameaux, un mécanisme unique qui leur permet de survivre, dans les difficiles conditions du désert, grâce à une hydratation extrêmement réduite. Ce mécanisme, estime le professeur Amiran Shkolnik, de l'université de Tel-Aviv, pourrait être appliqué à la structure des conditionneurs d'air conçus pour les zones arides, dont le problème le plus difficile à surmonter jusqu'à présent était justement une trop grande déperdition d'humidité (...).

 

« Alors que la muqueuse tapissant les narines humaines couvre tout au plus dix centimètres carrés, les naseaux du chameau ont une muqueuse de mille centimètres carrés entièrement utilisée par le mécanisme de la respiration. Cette membrane agit à l'inverse de la membrane humaine, qui laisse s'exhaler l'air humidifié dans les poumons. Continuellement humide, elle hydrate l'air desséché du désert au moment où il est inhalé dans les poumons mais retient en revanche cette humidité lorsque l'air est exhalé. Cette sorte de valve de sécurité permet au chameau d'économiser 68 % d'une humidité qu'il perdrait si ses narines n'avaient pas été dotées par la nature d'un tel mécanisme.

 

« Les deux savants ont découvert en outre que, alors que l'air exhalé par les humains l'est à la température du corps, le chameau exhale un air de neuf degrés plus frais (29 degrés) que sa propre température. Il reste à présent aux ingénieurs à utiliser le mécanisme reconstruit après dissection par le professeur Schroter pour améliorer la climatisation dans le désert. »

 

Avouez que pour un ancien pensionnaire du service de pneumologie de l’hôpital Cochin privé de vin je ne manque pas d’air…

 

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commentaires

pax 04/05/2018 07:10

Les assureurs britanniques déterminent le niveau d'addiction à l'alcool si on ne pouvait répondre oui à la question de savoir si l'on peut rester plus de cinq jours sans boire et après ces cinq jours si on a encore l'impression d'être en manque. Pour ma part, qualifié un jour par un médecin dans un mot à un confrère auquel il m'envoyait, de "gros buveur" je peux rester plusieurs semaines voir quelque mois sans un verre de vin. Avec, petit plaisir auxiliaire de passer, en voiture devant des flics, en pensant aux résultats négatifs si d'aventure, je tombais sur un contrôle d'alcoolémie.
La fierté des dames du Bourg Pailler déclarant que chez elles les hommes ne boivent pas me rappel un reportage sur les femmes de la première moitié du XX éme siècle qui jaugeaient leur bonheur selon les critères suivant, en parlant de leurs hommes : Au moins il ne me bat pas ou, il ne boit pas ou encore il me ramène sa paye !
Quand au sérieux de la maison Nicolas, dans la série, c’était mieux avant, pour s’en convaincre, lisez « Millésimes et Campagnes » de Pierre Boisset chez Robert Laffont éditeur soit les carnets d’un acheteur de vins, de 1948 à 1984. Mais aussi, pour ceux qui ont la chance d'en posséder quelques exemplaires les catalogues des vins de cette maison, qui n'ont rien des ridicules prospectus ( flyers pour les jeunes branchés) d'aujourd'hui .

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