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2 mai 2018 3 02 /05 /mai /2018 07:00
La résistible ascension de Benoît H« Grenades lacrymogènes, barricades, incendies, une centaine de blessés tant dans les manifestants que parmi les forces de l'ordre : le mois de mai 1970 aura eu sa journée chaude mercredi au quartier Latin. » (82)

Benoît notait tout sur son petit carnet.

 

Le 10 janvier 1970, des militants de l’organisation maoïste Vive la révolution accompagnés d’intellectuels – Marguerite Duras, Jean-Paul Sartre, Jean Genêt, Pierre Vidal-Naquet et Maurice Clavel – occupent le siège du CNPF, rue Pierre 1er de Serbie (Confédération nationale du patronat français) à Paris pour protester contre la mort de cinq travailleurs africains, asphyxiés dans un foyer d’hébergement d’Aubervilliers. L’action se déroule le jour de leurs obsèques. Près de trois cents personnes sont présentes. Depuis le balcon de l’organisation patronale, Roland Castro harangua la foule. Il fut arrêté, tenta de s’échapper du car de police et échangea quelques coups avec les policiers. Le 23 février, Jean-Paul Sartre, Maurice Clavel, Michel Leiris et Jean Genet témoignèrent en sa faveur. Il ne fut condamné qu’à un mois de prison avec sursis. C’était la première fois qu’une organisation d’extrême gauche faisait cautionner une action d’éclat par des personnalités. Cette méthode fut reprise peu après par les maoïstes de la Gauche prolétarienne.

 

Le 22 mars 1970, à Paris, le directeur de La Cause du peuple, organe depuis l’automne 1968 (n°1, le premier novembre 1968) de la Gauche Prolétarienne, Jean-Pierre Le Dantec est arrêté alors qu’il faisait son marché. Ingénieur diplômé de l’École Centrale de Paris, enseignant de mathématiques aux Beaux-Arts, il avait été en 1967 l’un des responsables de l’Union des jeunesses communistes, marxistes-léninistes (UJCm-l). Le journal était poursuivi pour injures et diffamations envers la police, provocation au meurtre, au pillage, à l’incendie et crimes contre la sûreté de l’État. Le n°19 du 14 avril de La Cause du peuple publie un encart :

 

« Notre camarade Jean-Pierre Le Dantec a été arrêté voici trois semaines, emprisonné à La Santé. La loi qui emprisonne la vérité n’avait pas été appliquée depuis l’occupation. Ce procès est un procès vichyste. Comme l’a dit la défense de Nicoud : il se fait dans ce pays comme un bruit de bottes, et c’est insupportable. Là où il y a lutte, il y a sacrifice. Comme tout révolutionnaire prolétarien, Jean-Pierre y était prêt et il savait qu’il risquait la prison aujourd’hui, demain peut-être d’autres épreuves et la mort. Comme il l’a écrit : “L’inculpation et la saisie prouvent on ne peut plus clairement combien notre orientation est juste et combien elle devient de plus en plus concrète, au point de les remplir de panique devant la vérité couchée sur le papier. En définitive, ce qui est dur, c’est l’inaction”. La vérité vaincra »

 

L’organe des maoïstes était alors dirigé par Michel le Bris. Il apportait son soutien aux luttes des petits commerçants, ce qui explique la référence au nom du leader du CID-UNATI. Dans ce numéro, le journal mettait en valeur une forme de lutte inédite : l’usage gratuit du métro pour les travailleurs de Citroën et de Renault. Un commando maoïste avait subtilisé des tickets à la station Passy et les distribuait aux ouvriers. Les slogans étaient explicites : « On a raison de voler les voleurs », « Au métro, c’est Pompidou qui doit payer ». Il était également fait référence à la saisie du n°18 de La Cause du peuple. Les éditoriaux qui appelaient à une nouvelle résistance continuaient de vanter des formes de lutte radicales : « […] Et aujourd’hui, on peut à bon droit dire que c’est le temps de la guérilla qui commence. Une guérilla bien particulière, qui ne vise pas à anéantir l’ennemi, mais à détruire radicalement toute son autorité, tout son prestige. Occupation, séquestrations des despotes et des patrons, sabotages de représailles, expropriation et récupération des biens volés par les profiteurs, barrages de routes, poteaux télégraphiques sciés, attaque des perceptions, grève des loyers ou des impôts, résistance violente aux forces de police, voilà ce qui vient chaque jour contester davantage la “représentativité” des syndicats […]. Et ce qui naît et grandit, c’est la lutte populaire de partisans, qui unira le peuple et l’amènera aux premières salves de la lutte armée. » Les numéros de La Cause du peuple furent systématiquement saisis à leur sortie d’imprimerie dès avril 1970, au prétexte que ce journal faisait l’apologie du meurtre, du pillage, de l’incendie et provoquait à ces crimes. Le 20 avril 1970. Michel Le Bris, qui avait succédé à Jean-Pierre Le Dantec à la direction de La Cause du peuple, fut lui aussi arrêté. Le 27 avril 1970, Jean-Paul Sartre devint directeur de La Cause du peuple.

 

Le 27 mai 1970 fut la date fixée pour le procès des deux directeurs de La Cause du peuple. L’un et l’autre étaient incarcérés. Le procès fut précédé par un meeting au Palais de la Mutualité, le 25 mai. Il était présidé par Jean-Paul Sartre, nouveau directeur de La Cause du peuple. Toutes les organisations d’extrême gauche étaient présentes, ce qui n’était pas arrivé depuis deux années, pour réclamer la libération des deux directeurs. À l’extérieur des maoïstes vendaient à la criée le dernier numéro de La Cause du peuple qui avait été encore une fois saisie par le ministre de l’Intérieur. Selon Le Monde, l’atmosphère était surchauffée. Alain Geismar, porte-parole de la Gauche Prolétarienne, appela à manifester le jour du procès. Il ne faisait que reprendre le mot d’ordre du journal de son organisation, le n°23 daté du 23 mai : « Libérons les résistants, dans la rue le 27 ! »

 

L’éditorial débutait ainsi : « Le Dantec, Le Bris. Des dizaines d’ouvriers, petits commerçants et artisans, d’étudiants, de maoïstes sont à l’heure actuelle en prison. En France le terrorisme et l’arbitraire s’installent. Pourquoi tous ces emprisonnements ? Pour des faits qui relèvent du droit commun, se plaisent à dire ceux qui mènent la barque du gouvernement. […] » La conclusion appelait au combat : « Nous sommes prêts à donner notre sang dans la lutte ; plus la répression sera dure plus nous serons durs. Que vous le vouliez ou non, nous vous obligerons à reconnaître que ce que nous faisons c’est de la politique et pas autre chose. Quand nous disons : libérons les prisonniers, ce n’est pas à ceux du gouvernement que nous le demandons. Mais aux masses. Au peuple. LIBERONS LES RESISISTANTS ! CAMARADES, DEBOUT ! DECIDONS DE NOTRE SORT ! POUR LA LIBERTE, VIVE LA REVOLUTION DU PEUPLE ! »

 

Michel Le Bris fut condamné à huit mois de prison ferme, Jean-Pierre Le Dantec à un an par les juges de dix-septième chambre correctionnelle. Le préfet de police avait pris des précautions : la station de métro Cité avait été fermée, les pancartes latérales des autobus enlevées pour ne pas offrir de matériaux à d’éventuels manifestants violents, de nombreux cars de police stationnaient le long du Quai des Orfèvres, boulevard Saint-Michel. Plusieurs personnalités avaient témoigné en faveur des accusés : le Père Michel Blaize, franciscain, rédacteur de la revue Frères du monde, le Père Jean Cardonnel, dominicain et Jean- Paul Sartre. Le matin même, au conseil des ministres, sur proposition du ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin, fut décidé la dissolution de la Gauche Prolétarienne. Dans la même journée du 27 mai 1970, le ministre de l’Intérieur ordonna de saisir tous les exemplaires des numéros 15, 16, 17, 18 et 19 de La Cause du Peuple qui pourraient être trouvés.

 

Pour protester contre cette comparution et à la suite des appels lancés lors du meeting à la Mutualité, des manifestations violentes eurent lieu à Paris au Quartier Latin. Le Monde du 29 mai titra : « Violents accrochages entre forces de l’ordre et maoïstes ». Les reporters écrivaient : « Grenades lacrymogènes, barricades, incendies, une centaine de blessés tant dans les manifestants que parmi les forces de l'ordre : le mois de mai 1970 aura eu sa journée chaude mercredi au quartier Latin. » Lors de son procès devant la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris, le 20 octobre, Alain Geismar évoqua cette journée, sur le mode grandiloquent et héroïque en usage dans les cercles dirigeants de l’ex-Gauche Prolétarienne :

 

« Le 27 mai la bourgeoisie a par deux fois provoqué les masses populaires, elle a prétendu juger les directeurs de La Cause du peuple, elle a prononcé la dissolution de la Gauche Prolétarienne. Face à cette double provocation la riposte a été violente et de masse. Pendant deux jours, des milliers de jeunes ont affronté les hordes policières en plein cœur du dispositif de bouclage. C’est la première fois depuis mai 1968 qu’un affrontement d’une telle ampleur s’est produit (…) »

 

Le 25 juin 1970, Alain Geismar, est arrêté dans un appartement de la rue de Londres. Il fut inculpé le 28 juillet de reconstitution de ligue dissoute, de provocation directe, suivie d'effet, à des violences à agents.

 

La liste des militants incarcérés ne cessait de s’allonger. Le Monde du 11 juillet 1970 publia des extraits d’une interview de Raymond Marcellin à Combat. Il faisait le décompte des auteurs « gauchistes » d’actes de violence : 90 écroués, 153 personnes en liberté́ provisoire, 150 peines de prison avec sursis, 202 peines d’amende. Ce bilan provisoire risquait de s’accroître, car les maoïstes avaient lancé une campagne « l’été chaud », promettant d’investir des plages privées, de s’en prendre aux vacances des riches. Ce fut un échec, même si un yacht fut couvert de fumier, un golf maculé, quelques slogans bombés ici et là.

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