Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
21 mars 2018 3 21 /03 /mars /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H rougeoiement des étincelles jetant sur les murs gris des flammèches infernales qui donnaient à la cohorte des soudeurs, aux yeux masqués par de grosses lunettes noires, courbés sur leur tâche, des airs de hannetons aveugles s'agitant en enfer (50)

Armand s’épanchait, Benoît fasciné l’écoutait. « À la reprise du lundi, Nez de bœuf, un ancien flic pote du sinistre commissaire Dides, dont le seul boulot consistait à foutre son tarin – d’où son sobriquet – dans nos petites affaires : la perruque*, la fauche et, bien sûr, le boulot syndical, donc à nous pourrir la vie, me chopait juste avant la grille d’entrée. Tout dans ce type suintait la vérole. Ce matin-là il arborait la tenue du parfait gestapiste : long manteau de cuir ceinturé qui lui battait les mollets et dont le col était relevé, galure de feutre noir incliné et rabattu sur son regard de faux-derche, cigarette américaine collée au coin de ses lèvres épaisses, gants fins et des écrases-merde à bout ferré et à semelles renforcées de plaques d’acier. Sa voix de fausset et son tortillement de cul à peine perceptible lorsqu’il parlait, juraient avec ses airs de stümbahnfhurer. Quand il posa sa main gantée sur mon bras je la repoussai avec énergie : « Ils ferment dans une minute, je n’ai pas envie de me faire sucrer un quart d’heure de salaire… » Nez de bœuf éclatait d’un petit rire grasseyant qui agita sa cigarette dont le bout incandescent rougeoyait dans la nuit. « Tu te fous de ma gueule grand con, ces pieds plats : je claque des doigts et ils me taillent une pipe, alors tu t’arrêtes et tu m’écoutes… »

 

- Non…

 

- Fais gaffe, ici je pèse lourd…

 

- Le poids d’une grosse merde, lâches moi j’ai mieux à faire qu’à écouter les conneries d’un mec qui a du sang sur les mains…

 

- Là tu pousses le bouchon trop loin sale gauchiste. Ton compte est bon je vais t’en faire baver à mort. Tu vas ravaler tes paroles et tu regretteras même d’être né…

 

- La gégène, l’entonnoir ou le merlin… T’es bon à tous les étages ordure. T’as de la bouteille, surtout te prive pas de repasser les plats ça réveillera en toi de beaux et grands souvenirs…

 

« Nez de bœuf me laissait aller. Ses trous du cul fermaient les grilles. Je les bousculais. Ils voulaient me faire barrage mais dans mon dos l’ordre claquait : « laissez-le passer ! » Je hâtais le pas car il ne me restait tout juste cinq minutes pour pointer, enfiler mon bleu et aller rejoindre mon poste de travail. Deux heures plus tard, Dahan, le régulateur de la chaîne, m’apostrophait : « T’es attendu au bureau du planning… »

 

-         C’est où ?

 

-         Au fond de la cour.

 

-         Qu’est-ce qu’ils me veulent ?

 

-         Je n’en sais fichtre rien. Grouille-toi !

 

« Lorsque l’ingénieur en blouse grise jeta sans même me prêter attention : « Mettez-le au 86 ! », si j’avais su ce qui m’attendait, mon moral en aurait pris un sale coup. Bien sûr, je voyais, derrière ce changement d’affectation, la main de Nez de bœuf et je m’attendais au pire. Ce ne fut pas le pire mais l’horreur. Le 86 c’était l’atelier de soudure. En apparence, le boulot qu’on me demandait me parut simple lorsque j’observai l’ouvrier qui me montrait le geste : poser un point de soudure à l’étain d’un mouvement de chalumeau. L’atmosphère de l'atelier saturé d’une odeur âpre de ferraille et de brûlé, le rougeoiement des étincelles jetant sur les murs gris des flammèches infernales qui donnaient à la cohorte des soudeurs, aux yeux masqués par de grosses lunettes noires, courbés sur leur tâche, des airs de hannetons aveugles s'agitant en enfer ; un enfer bombardé d'une avalanche de bruits assourdissant. Très vite je m’aperçus que ma tête refusait d’entrer dans cette sinistre sarabande, je ne coordonnais pas mes mouvements avec ceux de la chaîne. Celle-ci avançait, calmement, inexorablement, je n’arrivais pas à suivre : toujours un temps de retard. Je cafouillais. Mélangeais les procédures. Mes mains et ma tête ne connectaient plus. J’avais envie de foutre ma main dans la gueule au chef d’équipe. »

 

* la perruque : emprunter du matériel pour faire des travaux personnel. 

Partager cet article
Repost0

commentaires

  • : Le blog de JACQUES BERTHOMEAU
  • : Espace d'échanges sur le monde de la vigne et du vin
  • Contact

www.berthomeau.com

 

Vin & Co ...  en bonne compagnie et en toute Liberté pour l'extension du domaine du vin ... 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

Articles Récents

  • Cadeau de mariage
    Les mots me manquent et pourtant ils se bousculent dans ma tête, me font mal. Écrire sur un temps heureux, un temps de grand bonheur simple, se replonger dans son passé pour en extraire, non pas des souvenirs éteints, mais des braises vives, est une vraie...
  • BLUM le Magnifique «juif d’État» un «homme double», un «héros de roman» par Frédéric Salat-Baroux.
    Sans me vanter j’ai du nez, à la veille de la commémoration du 10 mai 1981, 40 ans déjà, certes Tonton n’est pas Napoléon, il a ses grognards, mais nous commémorons beaucoup dans notre vieux pays. Du côté de ce qui reste du PS, le dimanche 9 mai, au Creusot,...
  • Je t'aime ! Pense aux femmes de marins...
    Marie avait dû différer son départ pour Yeu afin de régler son dossier universitaire. Elle ignorait que je m'y trouvais déjà. Au téléphone je lui racontais des bobards. Officiellement je faisais la moisson avec mon père ce qui expliquait que je ne pouvais...
  • Le 10 mai 1981 : « La France passe de l’ombre à la lumière » Jack Lang.
    J’avais, bien sûr, voté Mitterrand aux deux tours, sans grand enthousiasme, ses 101 propositions pour la France ICI , grand fourre-tout, rassemblait une seule ligne programmatique qui cachait des conceptions divergentes entre les différents courants,...
  • Le « marchand de vermoulu »
    Jean RIGAUD (Bordeaux, 1912 - Paris, 1999) "Les thonniers verts, île d'Yeu", 1967. Les marins l'appelaient le « marchand de vermoulu » et se faisaient un devoir de lui faire prendre, à chacune de ses sorties, une mufflée. Mon baptême du feu se révéla...