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25 février 2018 7 25 /02 /février /2018 06:00
La résistible ascension de Benoît H Y’a pas à dire ça rapporte plus de vendre du vermoulu aux parigots que d'aller lever des casiers les gars...(26)

Les mots lui manquaient, pourtant ils se bousculaient dans sa tête, lui faisaient mal. Écrire sur un temps heureux, un temps de grand bonheur simple, se replonger dans son passé pour en extraire, non pas des souvenirs éteints, mais des braises vives, était une vraie douleur. Depuis ce fichu jour, chaque moment, tous leurs instants, leurs débordements, leurs rires, leurs fous-rires, les riens, tout ce qui était leur nous dont Benoît ne retenait que ce qui était « elle », sa belle, la douceur de sa peau, le  grain beauté sur son cou, son parfum, la soie de ses cheveux, le lac de ses yeux, son envie d'elle, sa fièvre aussi, l'amour comme on dit, Benoît les retenait, tout au fond, tels des biens précieux, enfouis, protégés de l'oubli. Pas un jour, pas une nuit, sans les avoir exhumés pour tenter de conjurer son malheur, de tenter de revivre. Vain combat, jamais entamé, toujours perdu, seul moyen de perdurer, de traîner sa vie comme un boulet. Et pourtant ce fardeau n'était rien, aujourd'hui enchaîner des mots en des phrases heureuses le plombait. Benoît n’avait pas envie de gueuler pour qu'on vienne me sauver. Face au silence, à l'indifférence il se contente de pleurer sur ce qui n'est, après tout, rien que son malheur.

 

Ce vieux salaud d'Achille fit une fête d'enfer à Marie. Jean et Benoît arboraient des salopettes Adolphe Laffont bleu marine flambant neuves. Ils les avaient achetées à la coop maritime. Avant que le bateau n'accoste, les marins les avaient chambrés copieusement « Y’a pas à dire ça rapporte plus de vendre du vermoulu aux parigots que d'aller lever des casiers les gars... Faudra tout de même qu'on se cotise pour lui acheter des souliers au Jean. La sandale en plastique c'est bon pour aller aux berniques mais pas pour faire le gandin... » Imperturbables ils les laissaient dire. Lorsque Marie apparut en haut de la passerelle de débarquement, Achille se faufila sitôt entre les jambes du flux descendant. Jean marmonna entre ses dents serrées sur son tuyau de pipe éteinte « la classe... du rare mon petit Benoît... » Il faut dire que tout de blanc vêtue, Marie prenait si bien la lumière de l'Ile d'Yeu, un blanc de bleu, pur, qu'elle semblait tout droit sortie d'une toile de maître peinte a tempera.

 

Jamais ils ne s’embrassèrent comme ce jour-là. Les marins, bouche bée, les protégeaient par leur silence. Ils étaient beaux tout simplement. Jean décréta que c'était un jour à langouste. En dépit de du froncement des sourcils de Benoît, le redressement de leur trésorerie était encore fragile, grand seigneur les embarqua dans la C4 jusqu'au port de la Meule. Le déjeuner fut somptueux de simplicité, palourdes, langouste grillée, bar de ligne en croûte de sel, bien arrosé d'un Muscadet, avec un Jean au sommet de son art. Marie était aux anges. Au dessert, ce grand escogriffe, tout en frottant ses éternelles allumettes qui n'allumaient jamais rien, demanda le silence. C'était cocasse puisque lui seul parlait. Tout d'abord, il commanda du champagne. Le patron confus avouait qu'il n'en avait point. Nous nous rabattîmes sur un Saumur. Il était tiède. Jean gazouillait « Mes amis, c'est ma décision, mon service en vieux Rouen, c'est mon cadeau pour votre mariage... » 

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