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10 septembre 2017 7 10 /09 /septembre /2017 06:00
Les chapitres 25 à 30 du roman de plage de l’été : Le chai du château d’Ô, saint-émilion grand cru classé A, était plein de corps étrangers

(25) Le Falcon 50 EX a la particularité de se contenter de très courtes pistes, 1200 mètres, ce qui est bien utile pour se poser dans certains pays exotiques

 

Des motos-taxis nous conduisirent à l’aéroport du Bourget, en dépit de leurs casques je savais que c’étaient des yakusas. Un cross-over Nissan ouvrait la route et un autre nous collait au cul. Le Tarpon ne lésinait pas sur la sécurité, ça le faisait bander !

 

L’équipage du Falcon EX, le commandant de bord, le copilote et une hôtesse nous attendaient au pied de l’appareil, souriants. Ils nous saluèrent au fur et mesure de notre passage. Les trois filles nous nous installâmes à l’avant. Nos protecteurs à l’arrière. L’équipage se mit en place. L’hôtesse referma la porte. Les réacteurs feulèrent. L’avion entama son roulage jusqu’en bout de piste. Nous décollâmes à 17h35. Le 50 EX a la particularité de se contenter de très courtes pistes, 1200 mètres, ce qui est bien utile pour se poser dans certains pays exotiques. Le jeune VO nous en fit la remarque en souriant.

 

Nous atteignîmes notre altitude de croisière très rapidement. L’hôtesse nous proposa des rafraichissements. J’optai  pour un Cristal 2004 de Roederer, alors qu’Adelphine et Rosa s’en tinrent sagement au jus d’orange. Les hommes sirotèrent du Lagavulin.

 

Le commandant de bord nous avait annoncé dès notre départ que la distance de vol entre Paris et Venise était d’environ de 470 miles soit 755 kms et des poussières, et qu’il nous faudrait compter sur 1 heure 15 minutes de voyage pour atteindre l’aéroport Giuseppe Verdi de Parme.

 

Après les rafraîchissements notre charmante hôtesse dressa la table et nous servit une collation. Les filles picorèrent, nos hommes se goinfrèrent. Adelphine lisait en mangeant. J’avais remarqué dès le départ qu’elle tenait à la main un livre sur la jaquette duquel trônait une jeune vache pie noire dans un décor de papier vert d’eau très bucolique, « Laitier de nuit » d’Andrei Kourkov.

 

J’avais lu son désopilant best-seller « Le Pingouin » qui contait l’histoire, à Kiev, de Victor Zolotarev, un journaliste sans emploi et de son pingouin Micha rescapé du zoo de la ville en pleine débine. Tous deux tentent péniblement de survivre, entre la baignoire et le frigidaire de l'appartement. J’avis adoré Victor et son pingouin neurasthénique se trouvent plongé dans la tourmente d’un monde impitoyable et sans règles, celui d’une république de l’ancien  empire soviétique

 

 Adelphine lisait à voix haute :

 

« Nous sommes à l’aéroport de Bérispol, un matin. » c’est l’aéroport de Kiev. «Un maître-chien, Dmitri Kovalenko, employé des douanes inspectait avec son berger Chamil les rangées de bagages enregistrées, en  fredonnant une chanson inepte. Chamil reniflait les valises et les sacs depuis quatre du matin. Après trois heures de boulot le clebs fatiguait… »

 

« … Ce matin-là, comme par un fait exprès, les passagers aériens se révélaient étonnement respectueux de la loi. Aucune trace de drogue dans leurs bagages. Or le chien avait grande envie de faire plaisir à son maître qui, à voir son regard, ne semblait pas connaître le sens du mot « excitation». Comme il aurait aimé le voir cesser de bailler ».

 

Le gabelou, n’avait pas son compte de sommeil car il avait fêté jusqu’à l’aube les 25 ans de sa sœur cadette Nadka avec une vingtaine de personnes. « Ils avaient bu, mangé et joué au karaoké » et c’est que cette fichue rengaine lui était rentré dans la tête. « Tu nous ne rattraperas pas ! » Chamil, lorsque soudain « une fragrance tout à fit neuve et insolite attira son attention. Ce curieux parfum émanait d’une petite valise de plastique noir à roulettes. Celle-ci était flambant neuve, et ce détail participait également de l’odeur, cependant il y avait autre chose encore, qui inspirait comme un étrange et pesant sentiment de joie mauvaise. »

 

Le Falcon se posait en douceur. Un van m’attendait au pied de la passerelle pour me conduire dans les locaux de l’entreprise Gandolfo, numéro un mondial du trading de concentré de tomates, aussi spacieux que discrets. Les trois frères Gandolfo, les « Marco Polo » de la tomate, la troisième génération à parcourir le monde pour acheter et vendre des barils d’or rouge. Chaque été, ces traders se relaient en Chine dans le cadre de leurs voyages d’affaires rituels. Les 3 frères scrutent attentivement l’évolution de la production chinoise.

 

C’est Armando, l’aîné qui me reçut.

 

(26) le journal d’une nonne de campagne by Adelphine Sarrazin opus 5 lorsque vous goutterez du Parmigiano Reggiano ayez une petite pensée pour Antonio le fromager de San Lucio qui se lève tous les jours à 6 heures du matin pour faire naître ses 24 meules de 40 kg de Parmesan avec du bon lait cru tout juste sorti du pis des vaches.

 

Rosa et moi, flanquées du jeune VO  nous nous sommes rendus à la petite coopérative laitière de San Lucio située sur la route entre Felino et Marzorlara, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Parme.

 

C’est Antonio le fromager qui nous a reçues.

 

Après avoir effectuée la collecte dans les fermes avoisinantes, le camion de lait arrive à huit heures dans la petite coopérative laitière San Lucio. Antonio, le responsable de fabrication est fin prêt. Depuis longtemps d’ailleurs. Comme chaque matin, sa journée avait commencé à 6 heures. Il lui avait fallu enlever la crème de la traite du soir et mettre le lait écrémé dans les immenses cuves en cuivre en forme de cloche renversée.

 

Le lait qui venait d’arriver était du lait frais, c’est-à-dire juste trait et acheminé à la température ambiante, voire même tenu au chaud en hiver, car il ne devait pas descendre sous les 18°C afin de ne pas modifier la flore lactique.

 

C’est du lait cru, bien sûr, provenant de vaches élevées et nourries au foin de la région. Comme vous vous en doutez Antonio ne peut utiliser des bactéries lactiques provenant de laboratoires. Il doit obligatoirement utiliser du séro-ferment indigène, provenant de son petit lait de la veille.

 

« Nous le goûtons, ce fameux petit-lait. Il a la consistance de l’eau avec une teinte jaunâtre. En bouche, on a l’impression de boire un jus de citron. Rien à voir avec le petit lait du jour, au goût de lait très sucré. Les bactéries de l’acide lactique ont eu le temps, pendant la nuit, de croître et de se multiplier en mangeant le lactose du petit-lait et en le transformant en acide lactique, qui aura un rôle primordial dans l’affinage.» Nous confie-t-il.

 

Depuis le Moyen-Âge, la méthode reste la même : le lait frais est ajouté au lait écrémé de la veille. Chaque cuve en cuivre contient 1000 litres de lait. Le lait est porté à 36°C, à l’aide de vapeur qui circule entre la paroi intérieure et la paroi extérieure de la cuve, puis le petit lait des fromages de la veille et la présure sont ajoutés.

 

La présure est d’origine animale, et le chauffage à 36°C est la même que celle de l’estomac du veau précise Antonio.

 

C’est ensuite le stade du caillé, opération délicate car il faut éviter qu’il ne devienne dur. Alors, Antonio et ses acolytes le casse à l’aide de la spinatura – le tranche-caillé – « Ainsi le caillé passe d’une masse compacte à un agrégat de grains de la taille de grains de riz. »

 

La main d’Antonio est l’outil technologique dernier cri pour savoir si le caillé est au bon stade de la déshydratation.

 

Ensuite on chauffe pendant une dizaine de minutes le caillé pour que les grains se rétractent et perdent leur eau. Mais il ne faut pas que la déshydratation soit complète sinon les petits grains ne pourront s’unir pour faire une masse compacte de fromage.

 

L’œil et le toucher d’Antonio sont donc des outils essentiels dans cette opération délicate et cruciale.

 

Puis, il faut attendre l’agrégation en fond de cuve. La masse est ensuite soulevée avec une pale en bois pendant que l’on glisse une toile de lin par-dessous. Le tout est suspendu à une barre puis coupé en deux. Ce sont 2 futures meules placées dans des toiles en lin pour s’égoutter. Elles seront ensuite placées dans leur forme couverte du Tagliere, un lourd disque en bois, pour les aplatir et aider le petit-lait à s’évacuer. Lors de la première journée les meules sont retournées toutes les deux heures et à chaque retournement on change le linge.

 

Vers 20 heures, lors de la dernière rotation, Antonio va procéder, à l’aide d’un cerceau en plastique, au marquage de la mention Parmigiano Reggiano et aux mentions de l’autorité sanitaire indiquant le mois et l’année de la production et le code de la fromagerie.

 

Ensuite, les meules dans leur moule iront passer une vingtaine de jours immergées dans de l’eau saturée de sel. Elles vont perdre environ 2 kg et le sel aura pénétré 3 cm dans le fromage.

 

Elles gagneront après ce bain des caves maintenues à une température d’environ 17°C et à un taux d’humidité de 80% afin de se débarrasser doucement de leur eau ; pour ce faire on les retournera et les brossera chaque semaine.

 

Au bout d’un an les meules passeront à l’examen des « experti battitori » qui inspectent chaque meule avec un marteau. En une dizaine de coups, la meule gagne ou perd sa mention Parmigiano Reggiano.

 

« Si le son n’est pas homogène, cela veut dire qu’il y a des défauts à l’intérieur. Ce peut-être des trous ou des ruptures de la pâte dut à une fermentation non désirée. »

 

Ces défauts s’expliquent en règle générale par une mauvaise fermentation, et notamment la fermentation butyrique. Celle-ci est liée à l’alimentation des vaches et plus particulièrement à l’ingestion de végétaux fermentés, notamment l’ensilage.

 

Celui-ci est interdit pour la nourriture des vaches produisant du lait pour le Parmigiano Reggiano et autorisé pour le Grana Padano.

 

Les meules n’en ont pas pour autant fini, elles vont encore séjourner une ou plusieurs années en cave. C’est dans cette dernière ligne droite de leur vie que va se produire, sous l’effet de l’absence d’eau et d’une diffusion parfaite du sel, la protéolyse.

 

Les bactéries de l’acide lactique meurent et libèrent un enzyme qui va désintégrer la caséine. Au cours de ce processus la pâte devient plus friable et plus granuleuse. Un acide aminé se fragmente pour s’amasser sous forme de cristaux.

 

Voilà, lorsque vous goutterez du Parmigiano Reggiano ayez une petite pensée pour Antonio le fromager de San Lucio qui se lève tous les jours à 6 heures du matin pour faire naître ses 24 meules de 40 kg de Parmesan avec du bon lait cru tout juste sorti du pis des vaches.

 

Nous avons regagné le tarmac de Giuseppe Verdi chargées comme des mules – pas de confusion merci – d’une belle meule de Parmigiano Reggiano de 36 mois. La pasta allait s’éclater rue Charles Floquet !

(27) « Nous ne faisons pas un métier d’enfant de chœur chère mademoiselle, lorsque nous traitons certaines affaires avec nos collègues du Sud nous nous servons d’intermédiaires aux mains pas toujours très propres… »

 

Armando, chic à l’italienne, m’expliqua que lui et ses frères ont été les premiers à travailler en Chine. « Nous avons assuré une continuité dans nos interventions, avec des conseils techniques, en fournissant des techniciens italiens. Et nous sommes aujourd’hui parmi les plus gros importateurs de produits chinois au monde. »

 

Au début des années 90, Armando, qui avait alors une trentaine d’années découvre une Chine radicalement différente de celle d’aujourd’hui. « Les gens étaient encore vêtus de costumes maoïstes. Les rues comptaient peu d’automobiles, énormément de bicyclettes. C’était une Chine ancienne. Le pays s’est transformé à très grande vitesse. Voyager à travers la Chine à cette époque, se rendre dans les zones rurales les plus reculées, celles qui allaient devenir d’importantes zones de production de tomates, a été pour moi une véritable aventure. Je me souviens d’avoir fait un voyage en train couchette, interminable, de vingt-quatre heures, dans des conditions d’hygiène particulièrement difficiles… Au Xinjiang, faute de ponts, il m’est arrivé de traverser des rivières en voiture. Cela vous donnait vraiment la sensation d’être un pionnier. »

 

Il me souriait en ajoutant « vous n’êtes pas venue jusqu’à Parme pour m’entendre radoter sur mes exploits de jeunesse et vous documenter sur la mondialisation de la filière tomate. Cependant votre demande m’a beaucoup surpris. Je n’ai pas très bien compris en quoi je pouvais être en mesure de vous mettre en contact avec un consortium de mystérieux investisseurs s’intéressant à des GCC de Bordeaux. Si je vous reçois c’est que des amis français m’ont dit grand bien de vous, mais vous allez devoir m’expliquer plus précisément cette étrange affaire. Si vous le voulez bien nous allons aller déjeuner.

 

Nous sommes allés prendre l’apéritif Via Farini, une superbe rue piétonne où l’on trouve probablement la plus grande concentration de restaurants avec terrasses, en plus de très appétissantes salumeria, des charcuteries où l’on vend le proscuitto di Parma et sa version très haut de gamme, le culatello di Zibello, qui, contrairement ce dernier, est fait avec seulement le haut de la cuisse du porc, et seulement dans la région humide de Polesine, aux abords de la rivière Po.

 

Puis nous nous rendîmes dans le meilleur restaurant de cuisine italienne à Parme « Al Tramezzino ».

 

Nous commençâmes commence avec les grissini croquants que nous saucions dans une soucoupe pour goûter quelques-unes des huiles fraîchement arrivées.

 

Puis vint  le choix des spécialités parmensi" artisanales : le jambon Sant'Ilario avec 38 mois de maturation, le spalletta de cochon noir et le strolghino de Bocchi. Et encore la zuppetta de châtaignes, les cannellini et écrevisses rouges ; l’oeuf croquant à la vanille avec des noisettes et truffe noire ; le tartara de boeuf avec Parmesan fumé. Les tagliolini durs en assaisonnement crémeux avec des écrevisses roses, le bergamotto et fleurs; le risotto avec du Carnaroli vieilli, travaillé avec citrouille cloche, le cocozza, enrichi avec des cailles désossées et passées en poêle. Les spaghetti avec pulpe de hérisson et cimes de navet, ainsi que les ravioli d'orties à la plaque avec piment doux. Le cerf "en Black" a cuisson rose précise, ail noir, feuilles de chou noir, mûre de ronce. Et encore le mérou de fond, artichauts, Chartreuse ; la dentice avec citrouille ; le filet de cochon au cacao.

 

Je ne savais que choisir. Mon hôte nous fit servir un superbe assortiment d’un peu de tout.

 

La carte des vins était internationale. Armando insista pour que nous déjeunions au champagne, celui de Selosse que le patron suivait depuis toujours.

 

Au fur et à mesure que je développais mon histoire Armando devenait de plus en plus perplexe, il fronçait les sourcils, s’interrogeait en silence. Manifestement cette affaire le dépassait mais il cherchait le pourquoi de son implication par Arkan Jr dont il connaissait bien sûr l’existence. « Nous ne faisons pas un métier d’enfant de chœur chère mademoiselle, lorsque nous traitons certaines affaires avec nos collègues du Sud nous nous servons d’intermédiaires aux mains pas toujours très propres. Arkan Jr est de ceux-là. Je pense qu’il vous envoie vers moi pour que je vous oriente discrètement vers son, ou ses véritables commanditaires. La loi de son milieu lui interdit, sous peine d’y laisser sa peau, de vous révéler qui est véritablement derrière cette étrange proposition.

 

J’ai ma petite idée mais avant de vous orienter vers ceux qui sont, à mon avis, les employeurs d’Arkan Jr, il faut que je fasse faire une discrète enquête dans les milieux de l’agromafia.

 

« En Italie, la criminalité dans le secteur agro-alimentaire a pris une telle ampleur que les institutions de la Péninsule la désigne d’un néologisme : agromafia. Avec la saturation des activités « traditionnelles » des mafias et sous l’effet du ralentissement économique engendré par la crise de 2008, les affaires d’agromafia n’ont cessé de se multiplier depuis une dizaine d’années. La Direction nationale antimafia a estimé le chiffre d’affaires des activités mafieuses dabs l’agriculture italienne à 12,5 milliards d’euros pour l’année 2011, soit 5,6% du produit annuel de la criminalité en Italie. Un chiffre passé à 15,4 milliards d’euros en 2014. La même année, à titre de comparaison, le groupe Danone réalisait un chiffre d’affaires de 21,14 milliards d’euros.

 

Les boss sont désormais présents dans toutes les branches de l’agrobusiness italien. De la mozzarelle à la charcuterie, aucun produit typiquement italien n’échappe à l’influence des clans. La fluidité de la circulation des marchandises propres à la mondialisation, le prestige dont jouissent les produits « Made in Italy », les mutations structurelles propres à l’agrobusiness ont largement contribué à l’essor de l’agromafia. De la Commission parlementaire antimafia aux syndicats italiens, tous soulignent et s’inquiètent de l’influence croissante de la criminalité organisée dans l’industrie agro-alimentaire.

 

La logique est simple. Les capitaux accumulés résultant des activités criminelles sur des territoires contrôlés par la Camorra (Campanie), Cosa Nostra (Sicile), la ’Ndrangheta (Calabre) ou la sacra Corona Unita (Pouilles) ont besoin de débouchés dans l’économie « blanche », afin de circuler, d’atteindre de nouveaux territoires, de générer de nouveaux profits.

 

Nous finîmes ce plantureux déjeuner avec un superbe plateau de fromages et une glace à la pomme cuite au chocolat fumé.

 

« À mon avis votre affaire c’est du billard à trois bandes mais l’important pour vous c’est de savoir qui tient la bonne queue, celle qui fait le coup gagnant… »

 

Armando me fit le baisemain en me confiant à l’honorable correspondant qui nous avait discrètement accompagnés au restaurant « Prenez soin de vous mademoiselle et, à l’avenir, évitez de venir piétiner les plates-bandes de gens qui ne reculent devant rien… »

 

(28) «Elle traversait seule un tunnel, vertigineusement ; elle en était au plus obscur ; il fallait sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténèbres, de cette fumée, atteindre l’air libre, vite, vite !»

 

C’est un Aadvark échevelé, avachi, liquéfié, que je reçus, sitôt son arrivée de Roissy, dans mon vaste bureau de la rue Charles Floquet, encore sous le coup de la jetlag il eut bien du mal à m’expliquer l’objet de sa visite. En effet, à ses yeux je n’étais qu’un apporteur d’affaires, certes une étrange affaire, donc totalement étranger à ce qui venait d’arriver à Agrippine. Face à sa demande insistante de l’aider à la retrouver j’avais beau lui rétorquer, gentiment d’abord, puis plus sèchement au fur à mesure qu’il persistait, que la police était payée pour ça, il n’en démordait pas.

 

Ma stratégie était celle des sables mouvants : je laissais ce cher homme gigoter, répéter les mêmes propos en boucle, me prendre pour un imbécile, s’époumoner, s’enfoncer… J’attendais qu’il s’épuise, s’aperçoive de son enlisement, de l’ineptie de son comportement, pour le cueillir. Ce que je fis avec une brutalité qui faillit le porter à l’apoplexie, il s’empourpra, sa bouche s’arrondit, son regard s’affola, ses mains battirent l’air.

 

« Agrippine à un amant !

 

  • Un a… un a quoi… un amant…

 

  • Un beau Serbe bien couillu !

 

  • Vous dites n’importe quoi…

 

  • Alors expliquez-moi pourquoi elle le retrouve régulièrement au George V ?

 

  • Comment le saurais-je ?

 

  • Oui les cocus sont toujours les derniers informés…

 

  • Tarpon j’exige des explications !

 

  • Vous n’avez rien à exiger, je vous rappelle que depuis une heure vous me bassiner pour que je prenne en charge la recherche de votre dulcinée. Alors, soit vous affrontez la réalité, soit vous vous adressez à un second couteau de la dimension de Touron.

 

  • Qui est ce Serbe ?

 

  • Un tueur, un homme de mains sanguinaire au service de la Mafia !

 

  • Mon Dieu… mais comment est-ce possible que… comment Agrippine a-t-elle pu se mettre entre les mains d’un voyou ?

 

  • La baise, la folie du corps, la transgression, rappelez-vous Belle de Jour, la belle bourgeoise Deneuve s’amourachant de la petite frappe de Clémenti.

 

Mon homme était à point, à la ramasse, je pouvais lui déballer avec profit ma salade pas fraîche ; un instant j’envisageai de l’interroger sur le Pourri mais à la réflexion je me dis qu’il fallait que je garde des atouts dans mon jeu.

 

À l’évocation de Marie de Saint-Drézéry, Aadvark blêmi : « Vous m’avez piégé !

 

  • Tout juste Auguste !

 

  • Mais dans quel but ?

 

  • Celui auquel nous sommes arrivés cher monsieur… C’est-à-dire à débusquer qui a aidé à vous piéger…

 

  • Qui ?

 

  • Allons ne faites pas l’enfant, votre Agrippine…

 

  • Ça n’est pas possible !

 

  • Je sais que pour vous la couleuvre est difficile à avaler mais c’est la stricte réalité.

 

  • Vous m’embrouillez…

 

  • Un peu, très cher, j’ai mis la barre très haute pour que vous cessiez de me prendre pour un con. J’ignore la nature exacte des relations de votre moitié avec le grand Serbe mais ce qui est sûr c’est qu’elle est dans le coup.

 

  • Mais pourquoi ?

 

  • Ça c’est une mauvaise question à mon endroit car vous seul pouvez y répondre.

 

  • Je ne comprends pas…

 

  • Vous êtes né dans le pays de Mauriac, de Thérèse Desqueyroux… alors allez chercher les mobiles dans les tréfonds du huis-clos familial, d’une sexualité refoulée, d’une condition féminine étouffée…

 

  • Tarpon vous délirez !

 

  • Sans doute mais, au risque de vous déplaire, je flirte avec la vérité.

 

Pour les ignares, sachez que « Mauriac est, au cours des années 20 fasciné par ces êtres hors norme que sont les meurtrières et plus particulièrement les empoisonneuses.

 

En 1925, il demande à son frère Pierre des documents sur le procès de Blanche Carnaby qui, en mai 1906, avait été acquittée devant les assises de Bordeaux d’une tentative d’empoisonnement de son mari, mais condamné pour falsification d’ordonnance.

 

Cette attirance se manifesta encore en 1933 pour l’affaire Violette Nozières qui défraie la chronique et qu’il suit en tant que journaliste.

 

« Elle traversait seule un tunnel, vertigineusement ; elle en était au plus obscur ; il fallait sans réfléchir, comme une brute, sortir de ces ténèbres, de cette fumée, atteindre l’air libre, vite, vite ! »

 

Le perdreau étant bien faisandé il ne nous restait plus qu’à le cuisiner mais pour cela il nous fallait le jus qu’allait nous ramener de Parme notre très chère Marie.

(29) Le problème de l’heure pour nous c’était d’aller cuisiner en direct live Arkan Jr pour qu’il aille au bout du bout.

 

Avec son sens aigu de la synthèse, à la fois désinvolte et précise, Marie rendit compte aux pontes de la place Beauvau de son voyage à Parme. Là aussi les mouches avaient changé d’ânes, ces messieurs avaient mis un peu d’eau dans leur vin, toujours avec la componction qui sied aux hauts fonctionnaires de notre vieux pays qui se croit républicain.  

 

Adelphine et Rosa n’en finissaient plus de nous conter la belle histoire du prince des formaggio qui a forgé ses lettres de noblesse dans une longue histoire. Le Parmigiano Reggiano « est le fer de lance de l’économie laitière italienne (13% du lait produit sur le territoire sert à sa production), ainsi qu’une valeur bancaire innovante. Dans les coffres-forts de certaines banques italiennes, les meules de parmesan sont entreposées tels des lingots  d’or en échange de financements. Ce système unique en son genre permet aux producteurs de contracter des prêts, les meules de parmesan leur servant de garanties. Dans ces coffres-forts aménagés, les meules sont ainsi déposées deux ans en garantie – le temps requis de l’affinage – avant leur mise en vente par leur propriétaire. »

 

Elles avaient acquis un des Petits Précis de la gastronomie italienne : le Parmigiano aux éditions du Pétrin écrit par Alessandra Pierini qui tenait une épicerie à Paris du côté de ND de Lorette. Nous eûmes droit, rue Charles Floquet, à du parmigiano matin midi et soir ; le veganisme des filles avait succombé au charme des jolies rousses, vacche rosse, broutant l’herbe  des alpages de Vesta avant de donner leur lait pour faire le parmesan : 600 litres pour faire une meule de 35 kilos.

 

Elles maniaient avec de plus en plus de dextérité un coltello a mandorla, une sorte de poinçon en forme de goutte pour couper le fameux formaggio.

 

La réponse d’Armando ne tarda pas à nous parvenir. De sources sûres, les commanditaires d’Arkan Jr étaient des « industriels » de Campanie qui avait servi d’intermédiaires au général Liu, fondateur et ancien dirigeant de l’entreprise militaro-agricole Chalkis devenu le premier exportateur mondial de concentré de tomates durant les années 2000. « L’entreprise est l’un des fleurons du « Bingtuan », le conglomérat du Xinjiang aux mains de l’armée populaire.

 

« Après avoir fondé Chalkis en 1994 et l’avoir dirigée d’une main de fer pendant plus de vingt ans, le général Liu a quitté l’entreprise en 2011 dans des conditions obscures. On le disait déchu, certains se demandaient même s’il n’était pas « tombé » pour corruption. Lorsque Chalkis acquis le Cabanon, coopérative provençale, le général Liu Yi avait vécu épisodiquement en France, à l’époque le Bingtuan disposait de bureaux sur les Champs Elysées. Le général se rendait alors tous les mois dans l’hexagone, où il rencontrait l’un de ses proches, le plus important trader français spécialisé dans la tomate d’industrie. Des années 2000, le Général Liu a conservé sa carte de séjour délivré par la République Française sur laquelle l’adresse est celle du Cabanon, route de Piolenc, Camaret-sur-Aigues, dans le Vaucluse.

 

Liu vit maintenant à Accra au Ghana. « Son quartier général est une grande villa, bordée de hautes clôtures électrifiées, derrière lesquelles un berger allemand monte la garde. La demeure se trouve au cœur d’une zone résidentielle de la haute bourgeoisie d’Accra.

 

De là Liu, « gère dans la plus grande discrétion, une société devenue incontournable dans le business du concentré en Afrique, la Provence Tomato Products. Une entreprise faisant tourner une usine de 300 000 m2 installée en 2014 à Tianjin. »

 

 

C’est son fils Haoan, « Quinton » de son prénom occidental, qui la dirige.

 

« Comme bien d’autres enfants d’oligarques de sa génération, le fils du général Liu, né en 1987, a grandi aux USA, pays pour lequel il a renoncé à sa nationalité chinoise afin d’en obtenir le passeport. Après quoi, quelques années plus tard, il a renoncé à sa nationalité étasunienne, lui préférant celle de Saint-Christophe-et-Niévès. Un paradis fiscal. Le micro-État de 251 km2, composé de deux îles des Caraïbes, est plus connu des professionnels de l’évasion fiscale sous son nom anglais : Saint Kitts and Nevis. L’État s’est spécialisé dans la vente de ses passeports aux élites transnationales de la planète. Le document permet d’entrer sans visa dans plus de 100 pays et territoires, parmi lesquels Hong Kong, le Liechtenstein, l’Irlande, la Suisse et les États membres de Schengen dans l’Union européenne. Pour acquérir cette nationalité, il convient de débourser 250 000 dollars, sans qu’il ne soit nécessaire de se rendre sur place. « En fait, il suffit de payer les services d’un conseiller juridique. Trois mois après, tu reçois ton passeport. Et fiscalement, c’est vraiment intéressant. »

 

Dixit Quinton Liu.

 

Nota : ces informations contenues dans une note blanche la DG de la Sécurité Intérieure, elles sont tirées L’Empire de l’Or Rouge de Jean-Baptiste Malet, ouvrage de référence en la matière.

 

En conclusion Marie indiqua à ses interlocuteurs qu’avant toute prise de contact avec la famille Liu il restait certains points à éclaircir, ce qui, ils le comprendraient aisément, nécessitait que la maison Tarpon puisse encore bénéficier de leur bienveillance. Ils en convinrent et la remercièrent pour la qualité de son travail. « Notre seule exigence c’est que nous continuions d’assurer votre protection… »

 

  • Pas de blème conclue Marie.

 

Le problème de l’heure pour nous c’était d’aller cuisiner en direct live Arkan Jr pour qu’il aille au bout du bout. Nous ne possédions pas le savoir-faire de nos « amis » les yakusas mais un bon deal vaut mieux qu’une bataille perdue.

 

(30) le journal d’une nonne de campagne by Adelphine Sarrazin dernier épisode À Saint-Émilion, hormis nos gorges profondes qui sont des tombes, les langues de putes ignoraient les déboires du propriétaire du château d’Ô

 

Bloqué à Paris, Aadvark rongeait son frein, il déprimait. La perspective funeste qu’éclata un scandale lui faisait craindre une chute vertigineuse de sa notoriété, l’effondrement de son plantureux chiffre d’affaires, et surtout qu’il soit la risée de ses pairs qui aujourd’hui l’encensaient. Nous le rassurions en lui disant que son dossier était classé sensible, c’était une affaire d’État, et que les éventuelles galipettes d’Agrippine avec un beau Serbe étaient le cadet de nos soucis. Toute l’affaire, une fois réglée, serait classée « Secret Défense »

 

À Saint-Émilion, hormis nos gorges profondes qui sont des tombes, les langues de putes ignoraient les déboires du propriétaire du château d’Ô. Ce calme relatif pouvait préfigurer la tempête, il nous fallait amuser la galerie.

 

La lumière  vint de Rosa, qui venait de dévorer le livre de Saporta.

 

« Nous allons publier un communiqué de presse ! »

 

  • Et qu’est-ce qu’il va dire ton communiqué de presse pimprenelle ? ironisa Tarpon.

 

  • Qu’Agrippine a pris du champ, qu’elle fait une retraite spirituelle dans une abbaye cistercienne… pour se ressourcer et aider le château d’Ô à retrouver ses valeurs originelles…

 

  • Pas con ta manip… Marie aimait.

 

  • Je veux bien mais en plein mois d’août ça va faire un flop. Tarpon ronchon.

 

  • Tu te trompes les médias n’ont rien à se mettre sous la dent. Ce sont des petits jeunes qui tiennent les permanences, nous allons accompagner notre petit communiqué de presse d’un superbe voyage de presse au château d’Ô.

 

  • Je reste sceptique. Tarpon narquois.

 

  • Sauf que le thème du voyage de presse sera le réchauffement climatique, le grand virage du château d’Ô.

 

  • Et il consistera en quoi ce grand virage Rosa ?

 

  • Conversion en biodynamie, longue marche vers le vin nature, introduction du cheval, reniement des 10 commandements de Parker…

 

  • Et tu vas faire avaler ça à Aadvark… Tarpon ébranlé.

 

  • Tu crois que je vais lui demander son avis, on va faire ça à l’arrache.

 

  • Banzaï ! Marie aux anges.

 

Branle-bas de combat, Adelphine fut chargée d’enfumer Aadvark en lui vendant les modalités du voyage de presse : avion spécial, visite du vignoble et du chai du château d’Ô, déjeuner au Logis de la Caserne, caisse bois de 12 flacons de la maison. Sans bien sûr lui préciser son contenu. Et tout ça sans qu’il allonge un rond. La maison Tarpon prenant l’opération à sa charge en l’inscrivant dans ses frais généraux.

 

Aadvark s’inquiéta « mais pourquoi tout ça ? »

 

  • Pour faire diversion…

 

  • Auprès de qui ?

 

  • De ceux qui gardent Agrippine en otage.

 

  • En otage, mais elle est en danger…

 

  • Otage c’est vite dit, j’ai dit ça pour pas vous faire de peine, l’autre hypothèse moins glorieuse pour vous c’est qu’Arkan Jr l’ait mis au frais.
  •  

Ébranlé Aadvark accepta de jouer le jeu.

 

L’Airbus A 320 était plein. L’opération de communication fut un grand succès médiatique. Abasourdi Aadvark, à la réflexion s’était dit, que tout compte fait ça allait faire grimper plus encore la valeur du château d’Ô.

 

Fataliste il grommelait dans l’avion du retour à Adelphine « Paris vaut bien une messe… »

 

Les choses sérieuses allaient pouvoir commencer Tarpon et Marie allait confesser Arkan Jr, pas sûr qu’il obtienne l’absolution.

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