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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 06:00
Le chai du château d’Ô, saint-émilion grand cru classé A, était plein de corps étrangers (31)

(31) Mais encore une fois, qui avait compté ? Avec les doigts personne ne pouvait mesurer la distance de la terre à l’enfer

 

Arkan Jr savait apprécier un rapport de force, il n’avait pas le choix. Le deal que je lui proposais préservait sa susceptibilité en lui offrant une porte de sortie plus qu’honorable. Aux yeux de ses mandataires il n’aurait ni failli, ni trahi, mais aurait, en l’acceptant, préservé l’essentiel : leur anonymat. Il pourrait reprendre pénardement son biseness. Du moins le croyait-il, son sort, une fois libéré, ne dépendrait plus de moi mais plutôt de ceux qui, bien avant moi, cherchaient à le coincer. Ce n’était pas mon problème mais le sien,  Arkan Jr jouait dans une cour où tous les coups étaient permis, les siens ne pèseraient pas bien lourd si la raison d’État décidait de le supprimer.

 

Dans ces combats souterrains, aux contours indécis, souvent peuplés de phantasmes, de mensonges, de bluff, de peurs, de haine recuite, mais aussi de jeux pervers dans lesquels les camps opposés y retrouvent leur compte, la justification de leur existence, la raison d’État est disruptive, elle sert à rompre l’état de Droit, à justifier toutes les exactions, les horreurs, la torture, l’enfermement, la mise à mort, froide, anonyme, sans procès.

 

Arkan Jr conjuguait, dans la diversité de ses activités, son fonds de commerce délictuel, toutes les facettes de la criminalité moderne mondialisée. Il était à sa manière un petit VRP du crime multicarte au service d’une chalandise où se croisaient, se mêlaient, se confortaient, se combattaient, les hauts cadres de l’économie blanche et ceux de la grise. Les frontières physiques entre les deux mondes s’étant dissoutes, la capillarité entre la sphère publique et la sphère privée brouillait tous les repères, le peuple réclame la transparence, les puissants des deux mondes ne leur concédaient que des miettes.

 

J’avais préparé cette entrevue avec sérieux, relisant quelques pages de Haute Voltige d’Ingrid Astier.

 

« Libre d’être libre. Tandis que Ranko roulait vers l’échangeur de Saint-Maurice et ses piliers de béton, ces mots lui rappelaient ce que chaque Serbe avait gravé en lui : « Sloboda ili smrt. » La liberté ou la mort. »

 

« Chacun son chemin de croix. Ranko ne redoutait qu’une chose : qu’une femme lui parle d’avenir. Quant au passé, jamais il ne l’aurait évoqué – certains fantômes méritent de dormir en paix.

 

À force de ne rien ressentir, il avait quitté Jelena. Il préférait encore la nature, et sa liberté. Son grand-père, Mon¢ilo, était mort quelques années après, en 1999. Une année noire, qui n’aurait jamais dû exister. Le hasard, cette fois-ci, avait la gueule d’un sale rendez-vous avec le destin. Mon¢ilo était mort un 26 mai, près du village de Veliko Orašje. Sur un pont. Un pont bombardé par l’OTAN. Plus jamais Ranko ne regarderait de la même façon la rivière Jasenica. Plus jamais elle ne coulerait sereine. La rumeur parlait de tir à dix mille mètres… Mais encore une fois, qui avait compté ? Avec les doigts personne ne pouvait mesurer la distance de la terre à l’enfer. Il fallait voir le béton du pont éventré, ses dix-huit mètres de décombres et de métal dressé, échevelé, qui poussait dans le ciel. Et les piles qui avaient résisté, et portaient les ténèbres.

 

Il fallait voir ce grand foutoir de corps. »

 

« Dans le  regard de Ranko, la guerre avait allumé des brasiers… »

 

« Ranko avait marché parmi ses névroses, parmi ses souvenirs, comme  si jamais Mon¢ilo, son grand-père, ne cicatriserait. Comme si l’ex-Yougoslavie continuait d’être ensanglantée. Le corps supplicié de Rade, son frère, était également revenu le hanter. Il avançait parmi les décombres, un pied, puis deux, dans l’immense mâchoire de la violence, semblable aux héros de Bilal qui cheminent vers leur destin… »

 

Les yakusas sont des gens bien organisés, efficaces et discrets. Lorsque je leur demandai de rendre visite à Arkan Jr, avec une extrême courtoisie, ils m’informèrent que je devrais me plier à leurs règles, m’y rendre, sous leur protection, dans un van sans fenêtre. Je ne saurais donc vous dire là où ils avaient entreposé Arkan Jr même si certains indices, distance évaluée, état des routes empruntées, bruits, odeurs, me font penser qu’il s’agissait d’un domaine au nord de Paris.

 

Peu importe !

 

Ma volonté de discuter avec Arkan Jr en tête à tête les étonna, à leurs yeux je prenais des risques inutiles, les tueurs ont de la mémoire « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »

 

Ils nous installèrent dans une pièce aux murs nus, sans fenêtre, meublée d’une table et de deux chaises, éclairée par un plafonnier à la lumière jaunasse. Arkan Jr était vêtu d’une salopette bleue Adolphe Laffont sur une chemise de coutil grise, chaussé d’espadrilles, il n’avait rien perdu de sa superbe même si ces traits marquaient une forme de lassitude.

 

« Marre de bouffer du riz ! »

 

Je lui souris.

 

« Ça  constipe…

 

Il me toisa.

 

« Si c’est pour foutre de ma gueule que vous êtes ici, je ne suis pas preneur ! »

 

Même si le mettre rogne ne constituait pas forcément une bonne entame, ça démontrait au moins que notre beau Serbe avait perdu de sa superbe. « T’as envie de bouffer quoi ?

 

  • Un steak tartare monstrueux avec des frites !

 

  • C’est de l’ordre du possible Arkan en passant par la case de mes hors-d’œuvres…

 

  • Et ils consistent en quoi vos hors-d’œuvres ?

 

  • À ce que tu m’expliques ce qu’un mec comme toi viens foutre dans une histoire de jaja de luxe ?

 

  • Mon job ?

 

  • Et c’est quoi ton job ?

 

  • Baiser des minus dans ton genre !

 

  • Va falloir te recycler tueur à la manque, t’as perdu la main, te faire baiser par un minus comme moi ça sent le sapin…

 

Il avait blêmi. Je poussai mon avantage « Je ne suis pas ici pour jouer à celui qui a la plus grosse. Tu es à ma merci, mes amis à moi nous pouvons te rayer de la carte sans qu’Amnesty International ne s’en émeuve. Tu mets un mouchoir sur ta fierté et tu te mets à table.

 

  • J’y gagne quoi ?

 

  • Ta liberté.

 

  • Qu’est-ce qui me garantit que vous tiendrez parole ?

 

  • Rien, tout comme moi rien ne me garantit que tu me dises la vérité.

 

  • Ok, je n’ai pas le choix…

 

Arkan Jr, me parut d’autant plus sincère que sa version collait parfaitement à ce que j’imaginais depuis le retour de Marie de Parme. Il avait fait le job proprement sauf qu’un grain de sable était venu perturber les rouages bien huilés de la manip.

 

« Je solde l’affaire et tu retrouves ta liberté sur l’heure. Parole !

 

  • Tu dis à tes bridés de changer leur menu !

 

  • Pas de soucis…
  •  

Arkan Jr me tendit la main « Parole ! » et me broya la mienne.

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