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6 août 2017 7 06 /08 /août /2017 06:00
Francis Pélissier participant au Tour de France cycliste - Source Gallica BnF

Francis Pélissier participant au Tour de France cycliste - Source Gallica BnF

Le Tour de France, qui vient de se terminer, reste populaire mais il n’attire plus les grandes plumes comme aux origines. D’ailleurs, existe-t-il encore de grandes plumes ? Du côté des journalistes c’est morne plaine...

 

Albert Londres, c’est une référence, l’un des plus grands journalistes internationaux de la première partie du XXe siècle. En juin 1924, il va couvrir le Tour de France pour le Petit Parisien.

 

Jour après jour il va raconter, dans un style direct et nerveux, les exploits et les souffrances des coureurs. Il rapporte avec sobriété et modestie, avec humanité, les choses vues et entendues.

 

Le 27 juin, 3 coureurs, Henri et Francis Pelissier et Maurice Ville, unanimement reconnus pour leur talent – le premier nommé a gagné le Tour en 1923 – mais aussi pour leurs fréquents coups de gueule notamment à l’égard des organisateurs, s’aperçoivent en ce début de Tour 1924 qu’ils vont être dominés par un jeune prodige, Ottavio Bottechia.

 

Au cours de l’étape Cherbourg-Brest, ils abandonnent prétextant un problème de règlement qu’ils jugent abusif, et s’arrêtent au Café de la Gare à Coutances. Albert Londres, journaliste au Petit Parisien, journal concurrent de l’Auto, organisateur de l’épreuve, qui est pourtant déjà arrivé à Granville, flaire le « bon coup », revient à Coutances et les rejoint attablés au Café de la Gare.

 

La formule « les forçats de la route », passée à la postérité, n’apparaît dans aucun texte d’Albert Londres. Jean—Louis Ézine rapporte dans Un ténébreux ( Le Seuil 2003) que c’est Henri Decoin, journaliste lui aussi sur le Tour 1924, qui l’utilisa : « Avec leurs numéros dans le dos, ils ressemblent aux forçats d’Albert Londres ». Decoin faisait référence aux vrais forçats, ceux de Cayenne, auxquels Albert Londres avait consacré un reportage si retentissant qu’il conduisit à la fermeture du bagne.

 

La rencontre au Café de la Gare de Coutances © Le Petit Parisien

 

L'abandon des Pélissier ou les martyrs de la route

 

Coutances, 27 juin.

 

Ce matin, nous avions précédé le peloton…

 

Nous étions à Granville et six heures sonnaient. Des coureurs, soudain, défilèrent. Aussitôt la foule, sûre de son affaire, cria :

 

– Henri ! Francis !

 

Henri et Francis n'étaient pas dans le lot. On attendit. Les deux catégories passées, les « ténébreux » passés – les « ténébreux » sont les touristes-routiers, des petits gars courageux, qui ne font pas partie des riches maisons de cycles, ceux qui n'ont pas de « boyaux », mais ont du cœur au ventre – ni Henri ni Francis ne paraissaient.

 

La nouvelle parvint : les Pélissier ont abandonné. Nous retournons à la Renault et, sans pitié pour les pneus, remontons sur Cherbourg. Les Pélissier valent bien un train de pneus…

 

Coutances. Une compagnie de gosses discute le coup.

 

– Avez-vous vu les Pélissier ?

 

– Même que je les ai touchés, répond un morveux.

 

– Tu sais où ils sont ?...

 

– Au café de la Gare. Tout le monde y est.

 

Tout le monde y était ! Il faut jouer des coudes pour entrer chez le « bistro ». Cette foule est silencieuse. Elle ne dit rien, mais regarde, bouche béante, vers le fond de la salle. Trois maillots sont installés devant trois bols de chocolat. C'est Henri, Francis, et le troisième n'est autre que le second, je veux dire Ville, arrivé second au Havre et à Cherbourg.

 

- Un coup de tête ?

 

- Non, dit Henri. Seulement, on n'est pas des chiens...

 

- Que s'est-il passé ?

 

- Question de bottes ou plutôt question de maillots ! Ce matin, à Cherbourg, un commissaire s'approche de moi et, sans rien me dire, relève mon maillot. Il s'assurait que je n'avais pas deux maillots. Que diriez-vous, si je soulevais votre veste pour voir si vous avez bien une chemise blanche ? Je n'aime pas ces manières, voilà tout.

 

- Qu'est-ce que cela pouvait lui faire que vous ayez deux maillots ?

 

- Je pourrais en avoir quinze, mais je n'ai pas le droit de partir avec deux et d'arriver avec un.

 

- Pourquoi ?

 

- C'est le règlement. Il ne faut pas seulement courir comme des brutes, mais geler ou étouffer. Ça fait également partie du sport, paraît-il. Alors je suis allé trouver Desgranges : - Je n'ai pas le droit de jeter mon maillot sur la route alors ?... - Non, vous ne pouvez pas jeter le matériel de la maison... - Il n'est pas à la maison, i! est à moi... - Je ne discute pas dans la rue... - Si vous ne discutez pas dans la rue, je vais me recoucher. - On arrangera cela à Brest... - A Brest, ce sera tout arrangé, parce que je passerai la main avant... Et j'ai passé la main !

 

- Et votre frère ?

 

- Mon frère est mon frère, pas, Francis ?

 

Et ils s'embrassent par-dessus leur chocolat.

 

- Francis roulait déjà, j'ai rejoint le peloton et dit : « Viens, Francis ! On plaque. »

 

- Et cela tombait comme du beurre frais sur une tartine, dit Francis, car, justement ce matin, j'avais mal au ventre, et je ne me sentais pas nerveux.

 

- Et vous, Ville ?

 

- Moi, répond Ville, qui rit comme un bon bébé, ils m'ont trouvé en détresse sur la route. J'ai « les rotules en os de mort ».

 

Les Pélissier n'ont pas que des jambes ils ont une tête et, dans cette tête, du jugement.

 

- Vous n'avez pas idée de ce qu'est le Tour de France, dit Henri, c'est un calvaire. Et encore le chemin de croix n'avait que quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l'arrivée. Voulez-vous voir comment nous marchons ? Tenez.

 

De son sac, il sort une fiole :

 

- Ça, c'est de la cocaïne pour les yeux, ça c'est du chloroforme pour les gencives.

 

- Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c'est de la pommade pour me chauffer les genoux.

 

- Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules.

 

Ils en sortent trois boites chacun.

 

- Bref ! dit Francis, nous marchons à la « dynamite » ?

 

Henri reprend

 

- Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l'arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l'œil dans l'eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme saint Guy, au lieu de dormir. Regardez nos lacets, ils sont en cuir. Eh bien ! ils ne tiennent pas toujours, ils se rompent, et c'est du cuir tanné, du moins on le suppose. Pensez ce que devient notre peau ! Quand nous descendons de machine, on passe à travers nos chaussettes, à travers notre culotte, plus rien ne nous tient au corps.

 

- Et la viande de notre corps, dit Francis, ne tient plus à notre squelette.

 

- Et les ongles des pieds, dit Henri, j'en perds six sur dix, ils meurent petit à petit à chaque étape.

 

- Mais ils renaissent pour l'année suivante, dit Francis.

 

Et, de nouveau, les deux frères s'embrassent, toujours par-dessus les chocolats.

 

- Eh bien tout ça — et vous n'avez rien vu, attendez les Pyrénées, c'est le hard labour, — tout ça nous l'encaissons. Ce que nous ne ferions pas faire à des mulets, nous le faisons. On n'est pas des fainéants, mais, au nom de Dieu, qu'on ne nous embête pas. Nous acceptons le tourment, nous ne voulons pas de vexations ! je m'appelle Pélissier et non Azor ! J'ai un journal sur le ventre, je suis parti avec, il faut que j'arrive avec. Si je le jette, pénalisation. Quand nous crevons de soif, avant de tendre notre bidon à l'eau qui coule, on doit s'assurer que ce n'est pas quelqu'un, à cinquante mètres qui la pompe. Autrement : pénalisation. Pour boire, il faut pomper soi-même. Un jour viendra où l'on nous mettra du plomb dans les poches, parce que l'on trouvera que Dieu a fait l'homme trop léger. Si l'on continue sur cette pente, il n'y aura bientôt que des « clochards » et plus d'artistes. Le sport devient fou furieux.

 

- Oui, dit Ville, fou furieux

 

Un gosse s'approcha

 

- Qu'est-ce que tu veux, mon petit ? fait Henri.

 

- Alors, monsieur Pélissier, puisque vous n'en voulez plus, qui qui va gagner maintenant ?

 

Albert Londres.

 

À noter que le Café de la Gare à Coutances, lui, n’a pas survécu à sa légende et a été rasé en 1998.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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