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18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 08:00
CHAP.17 extrait sec, « je n'ai eu qu'une vie de souffrance. Tout ce que j'ai fait en politique s'est mal fini. » Alain Juppé

Dans un temps que les jeunes ne peuvent pas connaître je dînais chaque mois chez Anne-Marie car j’étais copain avec son amant du moment. Elle était alors adjointe au maire de Paris chargée de la propreté, les petites voitures vertes. Autour d’un pâté de pomme de terre, spécialité de la Creuse, une tourte feuilletée ou briochée, garnie de pommes de terre, de crème et de lard, de chair à saucisse et de persil, nous l’interrogions bien sûr à propos du grand Jacques qui courrait sec le jupon pour fuir sa pincée de Chodron de Corcel, mais parfois nous la titillions sur celui qui tenait la haute main sur l’Hôtel de Ville, adjoint aux Finances, Alain Juppé. Elle ne l’aimait pas mais lui reconnaissait une réelle droiture qui confinait à la rigidité. Lorsque celui-ci prit les rennes de Matignon elle fut nommée Ministre et échappa au grand coup de balai des Jupettes.

 

Et puis ce fut la descente aux enfers, Matignon droit dans ses bottes face à la rue, une dissolution foireuse, jusqu’à sa condamnation dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. L’homme n’attirait pas d’emblée la sympathie même si son immersion bordelaise l’avait un peu libéré. Il n’y a rien d’étonnant que lui et Michel Rocard aient fait, sous Sarko, cause commune. Leur intransigeance cadrait mal avec les petits jeux de ceux qu’ils considéraient l’un et l’autre, à juste titre, comme un ramassis d’incompétents prétentieux. Les portes de l’Elysée ne sont jamais ouvertes à eux, pour Rocard le verrou mitterrandien pervers eut raison de sa fidélité au PS, du côté de Juppé la claque fut bien plus violente, presqu’injuste, sonné par le résultat l'ex-Premier ministre n'aurait pas encore « digéré » la chose. Il semblait même carrément déprimé, comme l'illustre cette confidence lâchée au téléphone auprès d'un parlementaire qui le soutenait et rapportée par Le Figaro : « Je n'ai eu qu'une vie de souffrance. Tout ce que j'ai fait en politique s'est mal fini. »

 

Je ne vais pas plaindre Alain Juppé mais je persiste à croire qu’il constituait le meilleur rempart à un tête à tête des 2 droites favorisé par l’émiettement des multiples gauches. Qui vivra verra mais un Fillon grignotant une partie du potentiel de la Marine n’est pas pour autant en capacité d’ouvrir le jeu à la gauche traditionnelle. Reste l’inconnue Macron qu’il ne faut ni surestimer ni railler, le vieux théorème de Giscard reste toujours d’actualité dans un pays déboussolé, la victoire se joue au deuxième tour avec l’électorat flottant et celui-ci constitue de plus en plus aujourd’hui une masse indécise. Si, Fillon est « mal élu » parce qu’une partie des électeurs de gauche ne souhaiteront pas renouveler leur vote à la Chirac, que sa majorité de députés soit elle-même polluée par le Front National, créera dans ce pays, déjà dépressif, de nouvelles tensions. Rêver encore d’un état de grâce post-élection pour « réformer » aux forceps le droit du travail, les régimes sociaux, la fiscalité jettera dans la rue bien plus que les habituels marcheurs syndicaux, la génération précaire, type nuit debout, fournira le gros des bataillons avec à sa lisière une extrême-gauche zadiste incontrôlable. Politique fiction peut-être mais nous sommes un pays qui n’aime rien tant que de se réveiller en sursaut.

 

Maintenant, avec la trêve des confiseurs et l’insignifiance de la primaire de la gauche, je vais prendre du champ, soigner mon petit jardin d’intérieur, lire, écrire, me consacrer à ceux que j’aime. L’indifférence, notre indifférence aux souffrances de ceux qu’on nomme les populations civiles, bombardées, déplacées, errantes, me trouble car je me sens impuissant. Les bonnes paroles, la compassion, les manifestations, les gestes ne changeront rien à la folie de nos soi-disant stratèges. L’ONU c’est la SDN, grosse machine incapable de mettre du contenu concret dans la résolution des conflits.

 

Alors, je me suis replongé dans La guerre d’Espagne d’Hugh Thomas, une lourde somme de 1000 pages sur papier bible de la collection bouquins de Robert Laffont, imprimée en petits caractères qui fatiguent mes vieux yeux. Pourquoi se pencher sur cette effroyable guerre civile qui ne fait même plus partie de notre mémoire collective ? D’ailleurs, qu’est-ce que la mémoire pour une génération qui pense que le monde est né avec eux ? Mon intérêt pour ce conflit si proche de notre pays, l’au-delà des Pyrénées, tient à l’extrême déchirure du tissu social de ce pays, entre une extrême-gauche puissante, balkanisée avec ses anarchistes, ses communistes, ses socialistes révolutionnaires et autres groupuscules régionaux, une extrême-droite aigre et revancharde : phalangistes, carlistes, cléricaux, une République parlementaire molle et indécise, une église confite et toute puissante, une Catalogne et un Pays basque rejetant Madrid, une armée quasiment mexicaine rêvant de la grandeur passée. Rien de commun avec le monde d’aujourd’hui me direz-vous, j’en conviens mais ce qui m’intéresse c’est que cette guerre civile espagnole fut la matrice de la future guerre mondiale qui allait se déclencher quelques années plus tard. Face aux visées belliqueuses de l’Allemagne et de l’Italie, de l’impuissance des vieux empires traditionnels anglais et français, l’indifférence des USA et le double-jeu de Staline, ce conflit régional, inextricable, barbare, sanglant, long cortège d’exécutions sommaires, constitua le terrain d’expérience pour les partisans de l’ordre, d’un régime à poigne qui étouffe les aspirations, certes contradictoires, du petit peuple pour redonner la main à un Caudillo.

 

C’est aussi pour moi un retour à mes premières lectures de jeunesse où je lisais tout ce qui me tombait sous la main et ce qui me tombait sous la main c’était des bouquins comme Les cadets de l'Alcazar d’Henri Massis et Robert Brasillach. Des fascistes, des futurs collabos, je n’y comprenais pas grand-chose de cet héroïsme vain, barbare, dénué de toute humanité mais je me forgeais une solide aversion contre les extrémismes de tout bord qui se nourrissaient du sang des autres.

 

La conversation téléphonique entre le colonel Moscardo, le chef des retranchés de l’Alcazar de Tolède et Candido Cabello, chef des milices faisant le siège est ainsi relatée par Henri Massis et Robert Brasillach.

 

- Colonel Moscardo ? Interroge une voix au bout du fil [...]. Votre fils est notre prisonnier... Si vous ne vous rendez pas, nous le fusillerons.

 

À peine le colonel Moscardo a-t-il répondu :

 

- Je ne me rendrai jamais ! Qu'il reconnaît, au téléphone, la voix de son fils, un jeune homme de dix-huit ans qui faisait ses études d'ingénieur à Madrid et dont il ignorait qu'il fût à Tolède entre les mains de l'ennemi.

 

- Père, entend-il soudain, les hommes qui sont là disent qu'ils vont me fusiller... Rassurez-vous, ils ne me feront rien...

 

- Pour sauver ta vie, mon fils, ils veulent me prendre l'honneur et celui de tous ceux qui me sont confiés... Non, je ne livrerai pas l'Alcazar... Remets donc ton âme à Dieu, mon enfant, et que sa volonté soit faite.

 

[...] D'une main tremblante, le colonel Moscardo n'a pas raccroché l'appareil qu'il entend un feu de salve déchirer l'air du soir, puis retentir jusqu'au fond du ravin qui cerne la citadelle.

 

Les Rouges ont tué son fils, qui est mort en criant :

 

- Vive l'Espagne ! Vive le Christ-Roi ! »

 

Robert Brasillach et Henri Massis, Les Cadets de l'Alcazar, Plon, 1936, p. 1-3)

 

Comme on dirait aujourd’hui c’est un fake, de la pure propagande, cette version de l'histoire présente une similitude étonnante avec la légende du XIIIe siècle d'Alonso Pérez de Guzman (1256-1309), dit Guzman el Bueno, qui sacrifia aussi la vie de son fils, devant les murs de la forteresse de Tarifa assiégée par les musulmans au temps de la Reconquista. Herbert Southworth s'efforce de démontrer que la mort de Luis n'avait absolument rien à voir avec l'affaire de l'Alcazar : Luis Moscardo aurait été exécuté le 23 août à la puerta del Cambrón avec 80 autres prisonniers, officiellement en représailles d'un raid aérien.

 

Dans cet océan de sang, la voix des poètes tentait de soulever un peu d’humanité, telle celle de W.H. Auden rappelant l’urgence de se mobiliser pour la liberté.

 

Beaucoup l’ont entendu dans leurs péninsules lointaines,

Leurs plaines endormies, leurs îles de pêcheurs perdues

Ou du fond de leur métropole corrompue,

Ils l’ont entendu, et ont entrepris leur migration pareille à celle des mouettes

ou du pollen des fleurs.

 

Ils se sont accrochés aux longs express, qui traversent avec lenteur

Les pays de l’iniquité, la nuit et les tunnels des Alpes ;

Ils ont franchis les océans ;

Et les cols des montagnes. Tous offraient leur vie.

 

Dans cette terre aride, ce fragment séparé de l’Afrique brûlante,

Soudé si grossièrement à l’inventive Europe ;

Sur ce plateau profondément incisé par les fleuves,

Nos pensées ont pris corps ; les formes menaçantes entrevues aux heures de fièvre.

 

Deviennent précises, vivantes. Car les craintes qui nous rendaient sensibles

Aux prospectus pharmaceutiques et aux brochures de croisières d’hiver

Sont devenues des bataillons de choc ;

Et notre visage, ce visage anonyme de la foule, l’uniprix, la ruine.

 

Projettent leur ardeur comme l’escadron d’artillerie et la bombe.

Madrid est le cœur. Nos instants de tendresse fleurissent

Comme l’ambulance et le sac de sable ;

Nos heures d’amitié fleurissent en l’armée d’un peuple.

 

Je ne sais si les conflits actuels, éloignés géographiquement mais si proches de nous par l’exportation de la violence dans nos villes, vont être le creuset d’une nouvelle forme de conflit larvé, insidieux, impossible à cerner, latent, mais ce que je sais c’est que l’espoir d’un monde en paix, démocratique, reste une utopie inatteignable. Nous régressons…

 

 

 

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Roman
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pax 18/12/2016 11:33

Bien sûr que l'on ne va plaindre Alain JUPPE ! Personne ne lui a demandé d'y aller. Mais on ne peut qu'être d'accord avec le Taulier, le bonhomme vaut plus et mieux que tous ceux qui prennent la pose (Fabius et la 2 CV Charleston de sa femme – Giscard et son accordéon) Je me souviens alors qu'ils venaient d'atteindre l'âge ado, répéter à mes garçons que les baffes qu'ils méritaient pour leur comportement je n'avais plus à leur donner mais que plus tard c'est la vie qui s'en chargerait pour tout écart de conduite. J'ai toujours , moi le cancre, été éberlué par le Curriculum Vitae de ces « petits génies surdoués » qui traçaient leur chemin de prix d'excellence en mentions très bien pour leurs examens et enchaînaient par les premiers de leur promotion puis plus jeunes des plus jeune dans telle ou telle fonction. Je me disais que plus tard viendrait la baffe plus forte et grande serait-elle. Ainsi GISCARD renvoyé devant la France entière ! Premier échec mais retentissant celui-là, dans un parcours jusque-là sans faute. Ils oublient que les dieux sont jaloux et qu'exposer ainsi leur succès ils ne pouvaient manquer de s'attirer leur courroux laissant à NEMESIS le soin de les exécuter.
Les échecs de JUPPE rendent son destin « tragique » et en font un personnage intéressant. Une des raisons de ces échecs permet d'avancer ce que je disais de ROCARD auquel le Taulier l'apparente par certains côtés : « il est trop bien pour eux ». Je ne sais si tout cela est de nature à le consoler mais je suis sûr qu'avec les nombreux temps libres qu'il va rencontrer il saura trouver la sagesse.
Comme toi cher Taulier, je lisais dans mon adolescence solitaire, tout ce qui me passait sous le nez y compris les ouvrages planqués derrière les premiers rangs de la bibliothèque de mon père où il cachait son « enfer ». J'ai lu « les sept couleurs » de BRASILLACH en livre de poche (seul livre en français dégoté lors d'un séjour linguistique en Allemagne - il y a toujours des accommodements avec le ciel) Sans conscience politique à cet âge j'ai surtout aimé l'histoire d'amour qui constitue le fil conducteur du roman. Les bimbeloteries fascistes me sont passés par-dessus la tête . Commençant également à prendre conscience que la littérature pouvait être un art j’en ai apprécié le style qui n'avait pas échappé à ses confrères puisqu'il n'a, en 1939 manqué le Goncourt que de peu, attribué cette année-là à Philippe HERIAT. Aujourd’hui , j'en garde un bon souvenir et ne m’attarde, pas plus à présent qu'alors, sur les bimbeloteries fascistes de celui qui rêvait d'un fascisme à la française d'ordre essentiellement esthétique. Nul ne contestera les motivations de sa condamnation à la libération. En revanche l'ampleur de celle-ci est plus sujette à caution : sa mort relève d'abord et avant tout à de la simple politique peu reluisante.
L’impuissance c’est effectivement le mot qui caractérise l’époque actuelle. Impuissance généralisée sauf du « monde de la finance » qui saccage l'univers et l'humanité. Cela en toute impunité puisque ne rencontrant aucun contre-pouvoir. Il se comporte comme un super prédateur et ne peut même pas évoquer la loi de la jungle comme justificatif puisque dans la jungle existe un équilibre qui lui permet de perdurer et non de s'autodétruire.
Cette impuissance génère des comportements compassionnels ahurissants. Marre mais alors vraiment marre de toutes ces manifestations où l'on va déposer des fleurs, des petits mots, des ours en peluche… ! Ca change quoi sauf à aller se coucher assuré de bien dormir par une bonne conscience achetée si bon marché et qui ne saura vous refuser le sommeil. D'autant qu'il n'est pas rare qu'à peine rentré de la manifestation tel ou tel se montrera agressif à l'encontre de quelqu'un qui lui aura refusé une priorité ou « volé » une place de parking dans le supermarché du coin.
Cette impuissance apparaît comme le corollaire d'une bande d'incapables totalement inaptes à toute autre tâche que celle de prendre le pouvoir. Comme les puissances d'argent sont en passe de réussir leur idéal à savoir : « faire de l'argent avec de l'argent » nos hommes politiques ne semblent pas être en mesure de faire autre chose que « prendre le pouvoir pour le pouvoir » ou le retour du principe de Peter.
A juste et regrettable titre on parle beaucoup d'ALEP : on oubli MOSSOUL. La narration de l'échec de la dernière tentative des forces gouvernementales pour avancer dans la ville et les explications données du fiasco illustre avec effarement de quoi sont capables les zélites au pouvoir : amateurisme, impréparation,naïveté voir infantilisme. DAESH ne peut rêver mieux comme adversaire.
Finissons avec la guerre d'Espagne. DURRUTI, grande figure anarchiste , proche des républicains poussait très loin ses convictions d'anar et ses mises en pratique. Lorsqu’avec sa colonne il prenait un poste ennemi et/ou faisait des prisonniers, il demandait d’abord qui était « le chef » et le passait aussitôt par les armes. C’est pourquoi, il fallait à BERNANOS une conscience morale peu commune pour , après avoir était du côté des royalistes de FRANCO, prendre fait et cause pour les républicains .

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