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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 06:00
Le 10 mai 1981 « Les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière », ose Jack Lang

En ce 10 mai 1981, le temps était variable sur toute la France, incertain donc, et l’incertitude était donc de mise, dans le ciel comme dans les urnes.

 

Au lever du jour il fait 13° à Paris et seulement 4° à Pau.

 

La météo balance entre soleil et pluie, l’électorat entre la gauche et la droite.

 

Ma pomme, rocardien de service, non encarté va suivre cette journée dans la souffrance, je suis atteint par une lombalgie. Comme tous les électeurs de gauche, j’attends. Bien sûr, j’ai voté Mitterrand sans grand enthousiasme. Je suis en pleine reconversion professionnelle, ayant été chassé par un cabinet, je vais partir dans le secteur privé.

 

Je suis loin de soupçonner que l’élection de François Mitterrand va changer ma vie, inverser ma trajectoire. L’enchevêtrement d’une amitié, celle de Jean-Michel Belorgey, qui va être enfin élu député de Vichy, et de liens noués à Constantine avec l’Université de Grenoble, lors de mon séjour comme coopérant effectuant son service national, va me propulser dans les allées du nouveau pouvoir.

 

Mon CV circule à Matignon, puis ailleurs, et sitôt les Législatives, la Chambre rose, je me retrouve conseiller technique au cabinet de Louis Mermaz président de l’Assemblée Nationale. Je ne le connais pas. Je suis dans mes petits souliers. En dépit de mes adhérences rocardiennes la confiance s’instaure. Je participerai en compagnie de Frédéric Saint-Geours à la rédaction d’un livre L’Autre Volonté, Robert Laffont, 1984, où Mermaz raconte la montée vers le pouvoir de François Mitterrand.

 

Ce qui suit est largement inspiré par le Récit : ce qu'a fait Mitterrand le jour de sa victoire de Robert Schneider, mâtiné de ce qu’en m’a dit Mermaz. Je précise que lorsqu’il deviendra, succédant à Henri Nallet, Ministre de l’Agriculture et de la Forêt du gouvernement Rocard, Louis Mermaz me nommera directeur de son cabinet. Mitterrandien en diable « avoir un type qui à l’oreille du Premier Ministre ça compte plus que ses convictions politiques. »

 

 

En début de matinée, Jean Glavany, qui sera nommé quelques jours plus tard chef de cabinet du président François Mitterrand, est passé chercher François Mitterrand à son domicile parisien de la rue de Bièvre, dans le Ve arrondissement. Direction Château-Chinon, sous-préfecture de la Nièvre dont Mitterrand est député-maire depuis 1959 et où il va voter avant 13h00 afin que l’image passe dans les journaux télévisés de la mi-journée.

 

« Bizarrement, les caméras d’Antenne 2 n’étaient pas là », se souvient, malicieux, Pierre Tourlier, qui était déjà son chauffeur.

 

Peu avant 13 heures, dans sa mairie, costume beige clair et chemise bleue, il a voté sous l'œil des caméras. Puis, sous la bruine, il a rejoint à pied le Vieux Morvan où fidèle à ses habitudes, le candidat socialiste où il a invité une quinzaine de convives dans la petite salle à manger. Les autres sont dans la grande salle avec la presse.

 

 

Au Vieux Morvan, François Mitterrand a sa chambre à l'année, la 15, depuis 1946, date de sa première élection dans la Nièvre. Étonnamment calme, détendu, il est au milieu des siens et parle d'un de ses sujets favoris, ici, la fréquence des pluies dans le Morvan.

 

Au menu, foie gras et champignons. Mitterrand annonce d'entrée : « On ne parlera pas politique. » Ce qui veut dire, bien sûr, de l'élection de ce jour. La vieille garde qui l’entoure a suffisamment de souvenirs communs pour que la conversation ne retombe pas.

 

Après le déjeuner, qui dure longtemps, François Mitterrand monte dans sa chambre, où l'on a installé une ligne téléphonique. L'unique appareil de l'auberge est accroché au mur, derrière le comptoir. Un peu après 16 heures, il téléphone à Anne Pingeot et lui confie ce qu'il ne dira à personne d'autre : « Je crois que ça va passer. »

 

Vers 16h00, il sort marcher accompagné de journalistes puis regarde la demi-finale du championnat de France de rugby entre Béziers et Lourdes à la télévision. En fin d’après-midi, une centaine d’invités patientent déjà dans le hall de l’hôtel dont toutes les chambres ont été réservées par avance.

 

À la mi-journée, une femme est entrée dans un bureau de vote de Valence (Drôme), s’est dirigée vers l’isoloir puis en est ressortie toute nue avant de disparaître dans les rues, toujours en tenue d'Eve… comme si un petit vent de folie traversait déjà le pays.

 

18 h heures. Il pleut à Château-Chinon. Une petite pluie fine, pénétrante.

 

18h30. Mitterrand, après avoir dormi un peu, vient de descendre dans la grande salle. Son vieil ami Jean Riboud, actionnaire de l’IFOP, attend à l'étage, collé au téléphone, les résultats des premières estimations.

 

A Paris, la rumeur d’une victoire du candidat de l'Union de la gauche circule dès 18h00 à la grande satisfaction des sympathisants socialistes qui ont commencé à se masser au siège du parti, rue de Solférino. Dans les rédactions, les chiffres des instituts de sondage commencent à circuler, donnant également Mitterrand vainqueur. Vers 18h30, Paul Quilès, directeur de la campagne électorale, et Lionel Jospin, secrétaire général du PS, joignent Glavany au téléphone. « Tu peux dire à François Mitterrand qu’il est élu. Tous les instituts de sondage le donnent gagnant entre 51,5% et 52% ». Jean-Marc Lech, le directeur de l'institut, appelle : « Mitterrand est élu. »

 

Jean Glavany dévale l'escalier pour donner l'information à son patron. Mais il n'ose pas couper la parole à Mitterrand, en grande conversation avec Ivan Levaï et Anne Sinclair son épouse. De quoi parle-t-il alors que la France entière retient son souffle ? Cette fois, ce n'est pas de la pluie, mais des arbres de la forêt du Morvan. Glavany parvient à lui glisser : « Vous êtes élu ! » Il ne bronche pas, se contente d'un laconique « Ah bon ! » Même impassibilité quand la journaliste Danièle Molho lui donne à son tour l'information. « Il n'a pas cillé », écrira-telle.

 

Dans les minutes qui suivent, les téléphones n'arrêtent plus de sonner. C'est à qui annoncera le résultat en premier : Jospin, Quilès, d'autres. « Quelle histoire ! » dit seulement Mitterrand.

 

19 heures au Vieux Morvan on applaudit, on pleure, on s'embrasse, on crie : «Mitterrand président !» Ils l'ont tellement attendu, tellement espéré, ce moment ! L'émotion est à son comble aussi devant l'auberge, où, toujours sous la pluie, des centaines de personnes se pressent.

 

François Mitterrand demande à Louis Mermaz et à Jean Glavany, auxquels s'est joint Ivan Levaï, de lui rédiger un projet de texte pour l'allocution qu'il devra prononcer lorsque le résultat sera confirmé. Mermaz et Glavany sont paniqués. Et pourtant ils en ont rédigé des notes pour le premier secrétaire mais là c'est pour le président de la République qu'ils doivent trouver les mots. Et ils sèchent, lamentablement. Lorsque Mitterrand les rejoint, il comprend qu'il devra s'y mettre lui-même.

 

Le trio quitte la pièce. Mitterrand s'installe à sa table et rédige son premier texte de président. Personne n'ose l'importuner. Seul son frère Robert le rejoint. Il entre doucement, sans bruit, sans dire un mot. François ne se retourne pas, il sait que c'est lui. Robert est frappé par le silence qui règne dans la chambre alors qu'en bas une foule bruyante se presse.

 

Debout derrière François, il s'interroge : à quoi, à qui pense-t-il, ce frère à la fois si proche et si secret ? A leur jeunesse, à leurs parents, aux maisons de Jarnac et de Touvent, il en est sûr. Quand François a fini d'écrire son texte - dont on retrouvera plusieurs versions chiffonnées dans une corbeille -, il lève la tête en direction de Robert et lui sourit. Puis, avant de quitter la pièce, il l'embrasse. Sans un mot. Plus tard, Robert dira : « Chez nous, on se parle sans se parler. »

 

VGE, a su, lui aussi, bien avant 20 heures. Il s'est accroché jusqu'au bout à un vague espoir. Après tout, les sondages annonçaient déjà la défaite de la droite aux législatives de 1978. Et elle avait gagné ! Le même réflexe pouvait jouer, celui de la peur. Avec les premières estimations, ses dernières illusions s'envolent. Enfermé dans son château de Varvasse, dans le Puy-de-Dôme. Il n'en sortira pas. Le président battu prendra acte de sa défaite par un bref communiqué dicté à l'AFP. À son QG de campagne, rue de Marignan, près des Champs-Elysées, on ne se bouscule pas. Ici aussi on pleure. Mais c'est d'amertume, de dépit, d'incompréhension. Comment Giscard, si brillant, si moderne, a-t-il pu perdre contre un has been comme Mitterrand !

 

Du côté de la Place du Colonel-Fabien, c’est la consternation, on ne s’y croirait pas dans le camp des vainqueurs. Il est vrai que la direction du PCF, Marchais en tête, avait appelé en sous-main à un vote révolutionnaire : plutôt Giscard que Mitterrand !

 

Au RPR, on ne se croirait pas chez les vaincus. Ce n'est pas l’euphorie mais là aussi, on a conseillé aux amis sûrs : plutôt Mitterrand que Giscard ! La gauche au pouvoir ne tiendra pas deux ans, pronostique Chirac. Et, Giscard éliminé, les gaullistes reviendront au pouvoir.

 

Rue de Solférino, peu avant 19 heures, Laurent Fabius a annoncé à la petite foule qui se presse déjà devant le siège du parti rue de Solférino que Mitterrand était élu. La nouvelle se répand comme une traînée de poudre, et en quelques minutes des milliers de sympathisants affluent, bloquant le boulevard Saint-Germain.

 

L’austère Jospin pense qu'il faut déjà mettre l'accent sur les difficultés qui attendent la gauche. Chevènement le magouilleur préférerait qu'on insiste sur l'importance des législatives qui vont suivre. Mauroy et Fabius estiment qu'il faut d'abord dire sa joie et son espoir. Paul Quilès, chargé de l'organisation de la fête qui aura lieu dans la soirée même à la Bastille, tranche : « Tout ce que vous allez dire, les gens s'en foutent... Ce soir, c'est la fête ! »

 

 

20 heures. « 5, 4, 3, 2, 1… François Mitterrand est élu président de la République », annonce d’une voix terne de Jean-Pierre Elkabbach. Le visage de François Mitterrand s'affiche sur les écrans de télévision. Cette fois, la France entière sait. Ce que beaucoup croyaient impensable s'est produit : la gauche accède au pouvoir. Partout dans le pays, ce sont des scènes de liesse. Et déjà, pour l'autre France, celle qui estimait que le pouvoir lui revenait de droit, c'est la peur du lendemain.

 

 

22h30. François Mitterrand vient d'arriver à la mairie de Château-Chinon. Il a pris son temps, comme d'habitude. Cerné par une forêt de micros et de caméras, il s'adresse aux Français : « Cette victoire est d'abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, des forces de la création, des forces du renouveau qui se sont rassemblées dans un grand élan national, pour l'emploi, la paix, la liberté. » Le nouveau président dit encore : « Je mesure le poids de l'histoire, sa rigueur, sa grandeur. »

 

23 heures. Sous une pluie battante, Mitterrand fend la foule pour rejoindre sa voiture. Il s'assoit devant, à côté de son chauffeur, Pierre Tourlier. Sur les sièges arrière, Danielle, sa sœur Christine et une journaliste, Martine Storti. Sous des trombes d'eau, la vieille R30 marron qui a fait toutes les campagnes depuis 1978 file à toute allure sur ces petites routes que François Mitterrand connaît par coeur.

 

Ils se taisent, écoutent la radio, qui ne parle que de lui. Tourlier, stupéfait, entend Danielle Mitterrand entonner "l'Internationale" et François la fredonner. La journaliste ne s'en souvient pas. Fragilité des témoignages. Au péage de l'autoroute, à Avallon, une voiture rapide de la gendarmerie et les motards l'escortent. C'est bien le 4e président de la Ve République qui, à 65 ans, fonce vers l'avenir auquel il se destine depuis si longtemps.

 

1h45. Pendant que le « peuple de gauche » danse sous la pluie à la Bastille, François Mitterrand, salué par une immense ovation, arrive rue de Solférino. On le congratule, on l'étreint, on l'embrasse. Il se laisse faire, lui qui n'aime pas les familiarités. Il a fait venir discrètement Anne Pingeot, qui se mêle à la foule des militants. Il a un aparté avec Pierre Mauroy, dont il a décidé depuis plusieurs mois qu'il serait son Premier ministre. Un autre avec Pierre Bérégovoy, qui va devenir secrétaire général de l'Elysée.

 

3 heures. A la Bastille, les lampions s'éteignent. Mitterrand quitte la Rue-de-Solférino. Il pleut toujours. En partant, il répète : « Quelle histoire ! »

 

 

 

 

À droite :

 

Damien

 

« J'avais 10 ans à l'époque, et je me souviens de la tête de mon père au moment où Mitterrand est apparu sur l'écran... C'était le début de la fin, la guerre civile, l'arrivée des chars russes !

 

Puis le lendemain matin, je suis parti à pied comme d'habitude à l'école, un peu inquiet car guettant les premiers soubresauts qu'il avait annoncé... Et rien ! La vie continuait ! »

 

Mark

 

« Le 11 mai, j'ai pris l'avion et je suis parti travailler à l'étranger, je ne supportais pas la venue au pouvoir de cet homme fourbe. Depuis, la France n'a cessé de dégringoler dans l'estime de tous ceux qui m'entourent. Mitterrand a tout cassé, fait naître de faux espoirs, que Chirac n'a pas pu corriger. Pour moi, l'arrivée de Mitterrand fut le cataclysme définitif de la France. »

 

Pierre

 

« J'avais 17 ans. Le ciel était bas et lourd, le temps était à l'orage, l'ambiance à la maison aussi. Mes parents regrettaient déjà leur abstention et sont allés faire le plein de la BMW par précaution. »

 

Pascal

 

« Je me souviens surtout du mardi 12 mai, à l'ouverture de mon agence de la Caisse d'épargne de Toulon : l'émeute... une cinquantaine de clients, plutôt âgés, venaient retirer l'ensemble de leurs économies. Il fallut attendre un bon mois pour voir revenir ces clients, redéposer leurs économies sur les fameux livrets A, et souscrire à l'emprunt Mitterrand au taux assez phénoménal de 14,50 %. »

 

À gauche :

 

Jocelyn

 

« J'avais 17 ans et je n'avais pas voté, mais je suis allé faire la fête, porté par le souffle du changement, place de la Bastille. Et ce 10 mai 1981, j'ai vu l'incroyable... Pierre Juquin du PCF et Michel Rocard chanter, main dans la main, l'Internationale. Ballade du temps jadis... »

 

Charles

 

« J'étais jeune, 10 ans, mais je m'en souviens comme si c'était hier. Le cri de joie de mon père à la découverte « minitélisée » de M. Mitterrand, le champagne qui a suivi et l'espoir suscité. Aucune crainte. La France ne sera jamais l'URSS m'avait-il dit. Le futur a prouvé qu'il avait raison.

 

Issu d'un milieu modeste, c'était surtout le sentiment qu'on allait enfin nous écouter qui ressortait. L'espoir réel pour toute une classe de « prolos »

 

Adilson

 

« J'avais 9 ans à l'époque et je me rappelle surtout que, du haut de mon immeuble de la banlieue parisienne, ce jour- là, les cris de joies lors des résultats étaient pour moi étranges et inexpliqués.

 

Que se passait-il pour que, dans ma cité de Massy, résonne d'un seul coup cette ferveur générale ? Ferveur qui s'exprima par un concert de casseroles frappées de toute force pour faire sonner le début d'une nouvelle vie car, pour mes parents, il y avait une forme de libération dans leur joie, dans leurs cris et dans le son de la casserole que j'avais dans la main. »

 

Laurent

 

« Mon souvenir du jour de l'élection est plutôt triste car cela représente pour moi la mort du roi du reggae, Bob Marley. Y-a-t-on gagné au final ? Peut-être devrions-nous mettre un peu plus de reggae et d'humanisme dans nos politiques... »

 

Chantal

 

Mon mari et moi étions alors des "Français de l'étranger", installés à environ une heure de Manhattan. C'est aux infos de 14 heures, alors que nous nous apprêtions à aller voter au consulat, que nous avons appris l'élection de François Mitterrand. Il était 20 heures en France.

 

Nous avons découvert avec étonnement que pour nos amis américains, comme pour beaucoup d'Américains, tout ce qui n'était pas strictement capitaliste était communiste, même de Gaulle avec son anti-américanisme était facilement mis dans cette catégorie…

 

Une remarque de leur part m'a beaucoup frappée : "At least he is qualified" (au moins il a les compétences requises). Reagan, ancien acteur, était alors en campagne…

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Published by JACQUES BERTHOMEAU
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