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25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 06:00
À Marengo Bonaparte retarda son avancée pour observer aux premières lueurs de l’aube, un essaim gigantesque, accroché à la branche d’un chêne, ça devrait intéresser Jean-Paul Kauffmann…

L’apiculteur de Bonaparte, un bijou de petit livre de José Luis de Juan, né à Majorque en 1956, juriste, spécialiste des relations internationales. Il collabore régulièrement au quotidien El Païs, glané jeudi dernier chez Gallimard.

 

 

Pourquoi Napoléon a-t-il fait de l’abeille l’emblème de l’Empire ?

 

 

« Les abeilles du manteau impérial sont aussi mystérieuses pour moi qu’elles durent l’être pour Chilpéric et Napoléon lui-même, aussi parfaitement indevinables que les énigmes de Salomon ou les paraboles de l’Évangile. Il suffit d’espérer avec certitude que nous saurons un jour ce qu’elles furent dans la destinée du grand Empereur et dans celle de notre vieux monde qui ne s’arrête pas de descendre dans les ténèbres depuis qu’il a disparu. »

 

Léon Bloy

 

« Bonaparte, conclut Anselmo, sentencieux, et en fixant ardemment Pasolini dans les yeux, a seulement besoin d’un apiculteur. »

 

« La question obsède Pasolini, l’apiculteur elbois, convaincu que l’esprit de la ruche a inspiré au grand Corse ses plus belles batailles. Lorsqu’en mai 1814, le souverain déchu arrive sur l’île, l’émotion est à son comble. Alors que le rendez-vous est pris entre les deux hommes, on découvre qu’une Société Bonapartiste, déterminée à libérer l’Italie, voit en Napoléon son homme providentiel. Dans cette atmosphère étouffante, où Pasolini devient fou à force d’attendre la rencontre de sa vie, l’empereur d’Elbe ne rêve que d’un retour triomphal sur le devant de la scène européenne… »

 

Bonaparte… s’effondre devant le bureau anglais et se met à écrire :

 

Mon fidèle apiculteur,

 

Je suis heureux de savoir que nos abeilles sont en bonne santé et les ruches en pleine production. C’est presque mon unique réconfort durant ces jours amers. Je sais qu’il n’y a point de défaite si l’on se refuse à la reconnaître. Je n’ai pas encore les yeux bandés ; je sens toujours le poids de mes couilles.

 

Les abeilles. Dis-moi, les abeilles peuvent-elles trahir ? T’ont-elles trahi quelquefois ? Comment pourraient-elles trahir si ce qu’on appelle instinct est certitude ? Les abeilles ignorent le doute et c’est pour cela qu’elles ne peuvent avoir peur. De la même façon, elles ne sont ni héroïques ni exaltées. Qui exigerait d’elles un héroïsme plus fort que leur abnégation virginale ? Tantus amor florum, et generandi gloria mellis, s’exclamait l’ingénu Virgile.

 

Conte-moi la couleur du miel cette année. Ces tons dissemblables d’une année sur l’autre me surprennent. Est-ce parce que qu’il s’opère un changement dans les caractéristiques du pollen des fleurs d’Ajaccio ? Ou bien peut-être parce que la corrélation des forces des fleurs d’oranger et de lavande, celles des fleurs sauvages, du trèfle, du chèvrefeuille et de la mûre sauvage n’est jamais la même ? Je me souviens des miels de l’an dernier ; les différences étaient notables même entre ceux de mai et de juin : le premier offrait un ton clair, presque transparent, tandis que celui de juin se devinait épais, foncé, bien qu’il parût léger comparé à celui de septembre, noir et pétrifié comme de l’ébène. Les abeilles ont disciplinées et prévisibles, mais le résultat de leurs actions est incertain et fluctuant, comme cela arrive avec les hommes.

 

Je me souviens quand tu me disais : « Votre Majesté souhaiterait uniquement du miel de trèfle à quatre feuilles. » C’est vrai.

 

Dis-moi que fais-tu maintenant sur Elbe ? Qui t’a dit de venir ? Comment as-tu su que j’avais besoin de toi ? Non, Bonaparte n’a besoin de personne, bien qu’il dépende de tant de gens pour agir. Je ne devrais pas aller te voir demain. Que peux-tu connaître du miel d’Elbe et des abeilles de cette île ? TU ne me tromperas pas déguisé en apiculteur local. On dit que ces ruches sont les plus anciennes d’Elbe, que le miel de Pasolini distille de la sagesse, comme les pelouses d’Albion. On n’est pas si raffinés à Ajaccio, hein !

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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