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30 janvier 2016 6 30 /01 /janvier /2016 06:00
« Exagérément libres » : existe-t-il un plus beau programme de vie aujourd’hui ? La magistrale leçon de Patrick Boucheron historien !

Souvent les jeunes gens du Lapin Blanc, lorsque nous partageons un verre servi par nos cantinières d’altitude me disent « Le vin c’est ta passion » et ils sont très surpris lorsque je leur réponds sans hésitation « non ».

 

La monoculture n’est pas ma tasse de thé car je suis né en un pays bocager où l’on pratiquait la polyculture-élevage, la diversité des champs, des labours, des prés, du verger, des carrés de choux et de navets, des vaches, cochons, couvées…

 

Aimer ce n’est pas se confiner dans une spécialité mais accueillir par les fenêtres grandes ouvertes tout ce qui fait la complexité et la richesse de notre monde.

 

Pourquoi me priverais-je de la musique, de la peinture, de la sculpture, des arts de toute nature, de la simplicité d’un repas partagé, de la danse, de la littérature, de l’amour des femmes, du sport, des affaires du monde, de la politique, de la géopolitique, de l’économie et de l’Histoire

 

J’ai placé un H majuscule à dessein car cette discipline, depuis mon plus jeune âge, me passionne.

 

Au temps de mes humanités j’ai englouti de lourds pavés et j’ai longtemps songé à embrasser le métier d’historien. Je me voyais bien passer ma vie penché sur des manuscrits anciens dans le silence d’une bibliothèque.

 

Mon goût de l’action m’a tiré vers le brouhaha du monde sans pour autant me faire oublier ma passion de jeunesse.

 

Et puis voilà qu’hier matin, sur France-Inter Patrick Boucheron vint.

 

Sa magistrale leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France en décembre dernier m’avait enthousiasmé et j’avais songé à chroniquer.

 

 

« Ce que peut l’Histoire », c’était le titre de la leçon.

 

Boucheron y a tordu le cou à l’idée que l’Histoire serait là pour remonter aux origines et fixer des identités. Il a taclé les déclinistes de tous poils, qui «répugnent à l’existence même d’une intelligence collective». Il a contesté que l’Histoire soit finie. «Pourquoi se donner la peine d’enseigner sinon, précisément, pour convaincre les plus jeunes qu’ils n’arrivent jamais trop tard?»

 

Pour Boucheron, rien n’est plus mortifère que de faire l’Histoire une machine à fabriquer des leçons de désespoir et à propos d'Alain Finkielkraut, je souscris à son propos « On a mieux à faire que de se porter au chevet des mélancoliques »

 

Nora en désaccord avec Finkielkraut sur l'immigration

 

« À l'issue de son discours, Alain Finkielkraut a été officiellement reçu à l'Académie par Pierre Nora qui lui a répondu avec un discours. « Je pourrais dire sur vous des horreurs. (...) Rassurez-vous, je n’abuserai pas du privilège momentané", a lancé l'historien qui n'a cependant pas manqué de marquer son opposition avec l'une des thématiques privilégiée par le nouvel académicien.

 

« D’accord avec vous sur le constat – la désintégration de l’ensemble national, historique et social et même sur le naufrage d’une culture dans laquelle nous avons tous les deux grandi – j’exprimai mon désaccord sur les causes de cette décomposition. Vous aviez tendance à en faire porter la responsabilité principale sur l’immigration et à réduire le phénomène à la confrontation avec l’Islam. À mon sens, le mal vient de plus loin », a estimé Pierre Nora.

 

Celui-ci a également pointé « l'omniprésence médiatique » d'Alain Finkielkraut. « La télévision, m’avez-vous dit, vous obligerait à être un personnage, la radio vous laissait être vous-même. Et pourtant, quel personnage télévisuel vous êtes devenu! Survolté, convulsif, habité d’une gestuelle, disons, bien identifiable", a-t-il lancé, rappelant aussitôt la colère la plus mémorable du philosophie. »

 

Oui comme le dit Patrick Boucheron « Nous avons besoin d’histoire car il nous faut du repos »

 

« Une halte pour reposer la conscience, pour que demeure la possibilité d’une conscience, non pas seulement le siège d’une pensée, mais d’une raison pratique, donnant toute latitude d’agir. Sauver le passé, sauver le temps de la frénésie du présent : les poètes s’y consacrent avec exactitude. Il faut pour cela travailler à s’affaiblir, à se désœuvrer, à rendre inopérante cette mise en péril de la temporalité qui saccage l’expérience et méprise l’enfance. ‘Étonner la catastrophe’, disait Victor Hugo, ou avec Walter Benjamin, se mettre en travers de cette catastrophe lente à venir, qui est de continuation davantage que de soudaine rupture ».

 

« Voici pourquoi cette histoire n’a, par définition, ni commencement ni fin. Il faut sans se lasser et sans faiblir opposer une fin de non-recevoir à tous ceux qui attendent des historiens qu’ils les rassurent sur leurs certitudes, cultivant sagement le petit lopin des continuités. L’accomplissement du rêve des origines est la fin de l’histoire, elle rejoindrait ainsi ce qu’elle était, ou devait être, depuis ces commencements qui n’ont jamais eu lieu nulle part sinon dans le rêve mortifère d’en stopper le cours. »

 

Patrick Boucheron, historien, médiéviste, est réputé, auprès de ses élèves, pour la qualité de son enseignement, soucieux qu’il est de la transmission du savoir en affirmant que la jeunesse « nous oblige ».

 

Professeur il aime à rappeler tout ce qu’il doit à ses maîtres, Roger Chartier, Georges Duby, Jacques Le Goff, Fernand Braudel…

 

« Ce qui surviendra, nul ne le sait. Mais chacun comprend qu’il faudra, pour le percevoir, être calme, divers, et exagérément libres… »

 

« Exagérément libres » : existe-t-il un plus beau programme de vie aujourd’hui ?

 

Il écrivait 6 janvier 2016 dans Libération :

 

«Les événements de janvier nous somment, ceux de novembre nous assomment» 

 

« Depuis janvier 2015, comme une houle battant la falaise, le temps passait sur le socle des pierres blanches qui fait un piédestal à la statue de Marianne. Le temps passait, les nuits, les jours, la pluie, le vent qui délavait les dessins d’enfants, éparpillait les slogans, estompant leur colère. Et l’on se disait : c’est cela un monument, qui brandit haut dans le ciel une mémoire active, vivante, fragile. Ce n’est que cela une ville : cette manière de rendre le passé habitable et de conjoindre sous nos pas ses fragments épars. C’est tout cela l’histoire, pourvu qu’elle sache accueillir du même front les lenteurs apaisantes de la durée et la brusquerie des événements ».

 

Une année de publications

 

« Outre la reprise en poche de son formidable Essai sur la force politique des images, à partir des peintures siennoises d’Ambrogio Lorenzetti, Conjurer la peur (Points Histoire, Seuil), l’édition, avec Jacques Dalarun de l’introspection biographique de Georges Duby, Mes égo-histoires (Gallimard), parallèlement à la direction d’un collectif, emmené par les mêmes maîtres d’oeuvre, Georges Duby. Portrait de l’historien en ses archives (Gallimard), Patrick Boucheron a assuré avec Stéphane Gioanni la publication des fruits d’un chantier international transdisciplinaire sur les « usages politiques et sociaux d’une autorité patristique en Italie (Ve-XVIIIe siècle) », La Mémoire d’Ambroise de Milan (Publ. De la Sorbonne) et dialogué avec Mathieu Riboulet sur les événements de janvier 2015 (Prendre dates, Verdier).

 

Depuis l’automne, on peut retrouver son Éloge dantesque de la transmission, prononcé à Bordeaux, puis à Pau en septembre 2014 (Au banquet des savoirs, P.U. de Bordeaux/P.U. de Pau et des Pays de l’Adour, 7 €) et son échange avec le théoricien politique américain Corey Robin, à Sciences Po Lyon en novembre 2014 (L’Exercice de la peur. Usages politiques d’une émotion, P.U. de Lyon, 10 €). Lire surtout sa lumineuse introduction à la Chronique de l’Anonyme romain qui relate la révolte du tribun romain Cola di Rienzo au mitan du XIVe siècle (Anarcharsis, « Famagouste », 320 p., 24 €) et découvrir Un Tyran attirant, le premier chapitre d’un récit à paraître chez Verdier, donné en ouverture de la livraison que la revue Critique consacre à Patrick Boucheron : l’histoire, l’écriture (n°823, décembre 2015, 11,50 €) et qui se clôt sur un entretien mené par Marielle Macé et Vincent Azoulay, interrogeant les adresses de l’historien (« défaire les continuités »).

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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commentaires

JBD 01/02/2016 17:20

Merci pour cette invitation à découvrir (pour ce qui me concerne) un penseur jovial ! Formidable langue, clarté de la pensée tournée vers l'avenir, et un bijou d'orfèvre en prime : sur les mélancoliques. Que du bonheur !

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