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31 janvier 2016 7 31 /01 /janvier /2016 06:00
Chronique d’Anaïs Ginori sur la vie d’un homme ordinaire Patrick le kiosquier de Charlie, sa Clio grise, la rue de Meaux, son chien Gabin et la C3 noire des frères Kouachi…

L’ironie du sort, le livre de Paul Guimard m’a toujours fasciné :

 

« Nantes, le 11 septembre 1943, juste avant 23 heures à proximité de la Kommandantur, Antoine Desvrières caché dans une porte cochère guette le passage du « lieutenant Werner » pour l’abattre. Celui-ci, Werner de Rompsay, un descendant de huguenots, est sur le point de terminer son enquête sur le réseau « Cornouaille ». Rue Monselet, Marie-Anne de Hauteclaire, fille du bâtonnier de Nantes, enceinte des œuvres d'Antoine, attend dans l’angoisse. Devant la Kommandantur, place Louis XVI. Le feldgendarm Helmut Eidemann essaie de faire démarrer le camion pour la patrouille de 23 heures Ainsi commence l’Ironie du sort de Paul Guimard : le destin de tous les protagonistes de l’histoire sera changé par le fait qu'Helmut Eidemann allume son moteur quelques secondes plus tôt ou plus tard. »

 

Patrick est kiosquier à Saint-Germain-des-Prés, « il aime la presse », son kiosque longtemps face à la librairie emblématique La Hune, aujourd’hui remplacé par une boutique Louis Vuitton, est sur le chemin des 2 Magots, du café de Flore et de mon grenier de livres l’Écume des Pages. En face il y a LippCabu déjeune parfois à « une table toujours réservée, près de la terrasse mais un peu en retrait du grand aquarium auquel seuls quelques privilégiés ont accès. ». Le kiosque de Patrick « fort de ses deux mille cinq cents titres… est le mieux achalandé de paris avec celui des Champs Élysées. « Georges Wolinski s’y sent chez lui, il habite sur le boulevard. » Grand lecteur de la presse le dessinateur est « l’un des rares clients à avoir son compte chez le marchand de journaux. Il paye tous ses achats en fin de mois. » Puis vient Cabu « Avec Wolinski, ils forment un couple atypique. L’un casanier, sortant peu le soir, l’autre mondain et plus fêtard. » Il paye Patrick puis « va s’asseoir au Flore, près du bar à gauche après de l’entrée. » Il prend son café en lisant son journal. « Il échange quelques mots avec Marc, un des garçons historiques du Flore. » Mais « la conférence de rédaction va commencer. Il paye son café et sort. Le sacristain de Saint-Germain l’aperçoit, courant sur les pavés devant l’église, vêtu de son duffle-coat, sacoche noire à la main. »

 

Comme chaque jour Patrick rentre chez lui, il compte une vingtaine de minutes avec sa vieille Clio grise. Ce jour-là, « au lieu de passer par la rue Bourret et l’avenue Secrétan, il s’engage sur le boulevard de la Villette jusqu’à la place du Colonel-Fabien. La station Esso y est l’une des moins chère de Paris. Au moment de payer, il découvre que le montant indiqué à la caisse est encore plus bas que le prix affiché. Une belle surprise. »

 

Ces lieux me sont familiers, j’y passe souvent à vélo pour aller à la rencontre de mes amies qui habitent le quartier. Ironie du sort !

 

Il écoute Radio Classique la vitre ouverte été comme hiver. « Au feu rouge, il entend soudain un bruit d’accrochage entre deux voitures derrière lui. Dans son rétroviseur, il aperçoit un véhicule noir qui accélère… » Il ne s’inquiète pas c’est si fréquent à Paris. Patrick « veut s’arrêter chez le boucher acheter à déjeuner. »

 

« Vert. Après le rond-point, Patrick prend la rue de Meaux… Il n’a pas encore enclenchée la troisième qu’il freine brusquement. Une C3 noire lui coupe la route… Chérif Kouachi (dont Patrick ignore tout, il n’est même pas au courant de la tuerie de Charlie) s’approche de sa Clio grise. Il n’est pas cagoulé. Il porte sa kalachnikov en bandoulière. La fenêtre de Patrick est ouverte. C’est son habitude, même l’hiver. « Descends, on a besoin de ta voiture. » Le type est calme, professionnel. Pas d’agitation ni d’insultes. La rue de Meaux est presque déserte. »

 

Voilà le début de l’histoire. Comme dans l’Ironie du sort « La vieille Clio vieille de quinze ans fait des caprices. » Elle cale. Patrick « se tient debout au milieu de la rue. Un éclair le traverse. Il n’était pas seul dans sa voiture. » Son chien, il prend le risque, il doit profiter de ce moment d’incertitude. Il ouvre la portière arrière. « Je récupère mon chien », articule-t-il rapidement. »

 

Le soir, avant de s’endormir, il pense à ce scénario ubuesque « Comment le kiosquier de Saint-Germain-des-Prés qui a vendu les journaux aux deux célèbres dessinateurs assassinés quelques heures après, est à son tour braqué par les deux mêmes terroristes. Le tout se déroulant en deux heures dans trois quartiers différents de Paris. Au cinéma, personne n’y aurait cru. »

 

 

L’auteur du livre, « le kiosquier de Charlie » Anaïs Ginori est franco-italienne, correspondante du journal La Repubblica est la petite-fille de Jacques Nobécourt, longtemps correspondant du Monde à Rome « L’Italie était la patrie de cœur de mon grand-père… Il cherchait à ce que l’on prenne l’Italie au sérieux sans pour autant trahir sa complexité. On sait qu’il est toujours plus facile de reproduire des clichés. »

 

« Rigueur, modération, précision, référence... Ces qualificatifs reviennent dans la bouche de ceux qui côtoyèrent Jacques Nobécourt, italianiste et vaticaniste, correspondant du Monde à Rome et au Vatican de 1965 à 1974. » écrivait la Croix en mai 2011 au moment de sa mort. 

 

Selon l’écrivain et journaliste Jean-Claude Guillebaud : « c’était quelqu’un d’à la fois très cultivé et un peu sombre. Son retour de Rome a été très difficile pour lui qui n’était plus habitué au journalisme de « desk ». A cette époque, il était l’une des cinq grandes signatures, avec Robert Guillain pour le Japon et Éric Rouleau pour le Proche Orient. Son travail d’historien aussi est à retenir. »

 

Ces grandes signatures j’en faisais mon miel, et Jacques Nobécourt évoque pour moi un temps d’une presse de haute lignée.

 

Comme l’écrivent les Inrocks « Le livre d’Anaïs Ginori détonne. Pas d’explication sociologique, d’enquête sur le profil des terroristes ou de luttes sur l’héritage de Charlie Hebdo ; à travers Patrick le kiosquier, la journaliste a voulu prendre le contre-pied des livres d’ « experts ». Le résultat est probant, juste sans en faire trop, à l’heure où les commémorations se multiplient et où la crainte du sensationnalisme se fait sentir.

 

Surtout, outre les attentats, outre Patrick, Anaïs Ginori nous raconte une belle et émouvante histoire de la presse papier. »

 

« Le Kiosquier de Charlie est également une magnifique déclaration d'amour à la presse papier et à ceux qui la font. De la rédaction de Charlie à l'imprimerie de Dammartin-en-Goële, Anaïs Ginori parle « d'un fil de papier [qui] relie tous ces hommes, toutes ces victimes ». « En Italie, la presse papier souffre moins qu'ici », explique-t-elle après une année 2015 riche en actualité : « On a beaucoup parlé avec les autres correspondants étrangers à Paris et on a fait le constat que la France n'a jamais autant fait la une des journaux dans le monde qu'en 2015.

 

Anaïs Ginori, 40 ans, elle, veut encore croire à l'avenir du papier, même pense-t-elle, "écrire pour la presse est une contradiction : le caractère figé de l'écrit et du papier s'oppose à la précipitation d'un quotidien et au fil toujours plus rapide de l'actualité à l'ère du numérique. C'est une escale en pleine course. »

 

Cyril Petit - leJDD.fr samedi 02 janvier 2016.

 

Et puis bien sûr il y a Patrick, « fils de deux employés de la RATP » qui n’a pas grandi dans une famille d’intellos… à quatorze ans, il avait quitté l’école… il a fait plein de petits boulots… à trente ans Patrick de retrouve au chômage alors qu’il venait de se séparer de sa première femme… et puis un soir alors qu’il dînait chez sa sœur coup de foudre et le début d’une longue histoire… Sa fiancée était fille de kiosquière. Le métier l’intéressait…

 

Voilà, c’est ainsi que je me suis rendu au bar le 61, pas très loin de la rue de Meaux, Anaïs Ginori y dédicaçait son livre et j’ai pu saluer Patrick et son épouse.

 

 

Bien sûr, rentré chez moi, j’ai lu ce livre avec grand intérêt, il est empli d’une humanité simple et sensible, à la bonne distance Anaïs Ginori aime les gens, ceux que chez moi on appelait les gens de peu. Son pas de côté, comme elle dit, son enquête sur des détails moins connus, sa mise en perspective des événements de manière différente, font de ce livre, sobrement écrit, bien construit de la belle ouvrage comme je l’aime.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans berthomeau
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commentaires

pax 31/01/2016 16:53

Merci pour ce nouveau conseil de lecture cher Taulier. Ces kiosquiers semblent avoir une vie formidable ; on se souvient de Jean Rouhaud qui était kiosquier au moment de son prix Goncourt. il s'agit la d'un reste des petits métiers ( de Paris et d'ailleurs ) A Strasbourg c'est la désertification générale que j'observe depuis 60 ans ( ou est le kiosque en face de l'église ou après la messe on allait acheter des vignettes à coller dans l'album Napoléon ou autre ?) Quant à ceux qui restent ils ressembles à ce que devait être un kiosque des "pays de l'est" A moitié vide. il faut dire que le distributeur Prestalis qui succède au NMPP ne fait rien pour leur faciliter la tâche ( dans mon village ou il y a encore un semblant de maison de la presse on n'arrive pas à faire mettre en route le service de quelques titres que j'aimerai trouver et il n'y a jamais un exemplaire de plus que la vente habituelle) Et pendant ce temps la "Grande Distribution" présente un rayon presse qui ne ressemble à rien et ou l'on peut trouver d'anciens numéros car contrairement aux kiosquier pour qui c'est une question de survie, elle n'assure pas les retours faisant passer par profit et perte le manque à gagner qui en résulte mais qui leur coute moins cher que d'affecter du personnel à gérer cette tache ingrate. Quand au lecteur de la presse, quotidiens, niouzes, mensuels etc. il est confronté au dilemme : s'abonner pour faire des économies et permettre au journal de présenter un nombre d'abonnés séduisant aux acheteurs d'espace publicitaire, ou faire vivre son quartier et nouer des liens avec son entourage mais aussi avoir ses exemplaires " au cul du camion " pour les lèves tôt et ne pas attendre le bon vouloir de la poste. Pour moi c'est clair, fidèle lecteur c'est sur, mais irréductible lecteur au numéro. ( et tant pis pour les "offres réservées à nos abonnés !)

AnnA Receveur 31/01/2016 06:16

si vous donnez envie de lire " le kiosquier de Charlie , .. plus encore le plaisir de vous lire , alerte ..

AnnA Receveur 31/01/2016 06:11

ça donne peut-être envie d ' ouvrir " le kiosquier .." , mais de vous lire , vous , alerte , à coup sûr ...

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