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17 octobre 2015 6 17 /10 /octobre /2015 06:00
Pouvoir et limites de la paperasse : « Nous avons en France une maladie qui fait bien des ravages ; cette maladie s’appelle la bureaumanie. »

Hier, je vous comptais le dernier avatar de la bureaucratie viticole : le contrôle des plantations voulu par le peuple des vignerons dit-on. Mais, nos nouveaux bureaucrates, lassés d’être accusés de n’être que des paperassiers, ont trouvé la parade : la dématérialisation.

 

Est-ce pour autant la fin de la bureaucratie même rebaptisée technocratie?

 

En 1788, dans son Tableau de Paris, Louis-Sébastien Mercier, chroniqueur de la vie et des lettres parisiennes, définissait ainsi « la bureaucratie » :

 

« Mot créé de nos jours pour désigner, d’une manière concise et énergique, ce pouvoir étendu de simples commis qui, dans les différents bureaux su ministère, font passer une multitude de projets qu’ils forgent, qu’ils trouvent le plus souvent dans la poussière des bureaux, ou qu’ils protègent par goût ou par manie. » Ces hommes, ajoute-t-il, « sont d’autant plus forts avec leur plume, qu’ils sont toujours derrière la toile. » Dans un autre article il estimait la nation menacée par « une race innombrable de tailleurs de plumes, chiffrant, calculant, faisant la ronde et de la bâtarde ». Qu’aurait pensé Charlemagne de ce « régiment de griffonneurs qui immortaliseraient un paiement de douze sols, qui constateraient l’entrée d’un lapin, et qui, à l’apparition d’une bouteille de vin, signeraient le reçu du droit royal avec la date du lieu, du jour et le paraphe. »

 

« Le mot « bureaucratie » apparut pour la première fois dans une édition de la Correspondance Littéraire, la revue bimensuelle de politique, des arts et des lettres animée par Frédéric Melchior, baron de Grimm et dont certains des abonnés comptaient parmi les plus puissants d’Europe.

 

Célébrant les avancées récentes dans la libéralisation du commerce du blé, l’auteur profita de l’occasion pour rendre hommage à la mémoire de feu Vincent de Gournay, l’inspirateur de Turgot et de l’école physiocratique qui avait contribué à populariser la doctrine qu’il avait lui-même baptisée de laissez-faire.

 

Melchior Von Grimm raconta comment Gournay lui disait quelquefois : « Nous avons en France une maladie qui fait bien des ravages ; cette maladie s’appelle la bureaumanie. »

 

Gournay allait même jusqu’à qualifier cette manie de « quatrième ou cinquième forme de gouvernement, sous le titre de bureaucratie. »

 

Le gouvernement des bureaux, celui aujourd’hui de la technocratie triomphante, mais au-delà des sarcasmes, de la satire, de nos plaintes, de la pauvreté des saillies des habitués de face de bouc, d’où nous vient ce désir de bureaucratie ?

 

En effet, l’érection de la bureaucratie est le fruit du désir que les individus modernes ont projetés sur l’Etat depuis environ deux siècles et demi. « Ce désir transcende les besoins élémentaires en terme de sécurité, de prospérité et d’autres bien plus ou moins tangibles. Il transcende les formes de reconnaissance que bon nombre d’entre nous, en particulier issus des minorités raciales, religieuses et sexuelles, exigent de l’Etat. En effet, si de tels besoins peuvent être contentés, de telles demandes satisfaites, en revanche, il est dans la nature du désir de demeurer inassouvi. »

 

« Toute l’histoire de la « bureaucratie » se résume à l’histoire de ce désir qui ne peut être réduit ni à un besoin, ni à une demande… »

 

Elle finit toujours par nous décevoir. « Nous n’obtenons jamais ce que nous voulons. »

 

Au cours des mois qui précèdent la Révolution, les critiques de la bureaucratie allaient « concilier à la fois les revendications essentiellement démocratiques portant sur la légitimité du pouvoir et celles, essentiellement libérales, sur le statut de la société civile. »

 

Cette alliance de circonstance, de deux sensibilités politiques incompatibles, voire antinomiques, permettait de mettre sous le mouchoir les contradictions structurelles du projet libéral-démocratique en tant que tel, qui étaient responsable de la prolifération de la paperasse non seulement pour gouverner, mais pour être gouverné dans le monde moderne.

 

« Cette dénégation avait l’avantage d’occulter une vérité qui apparaissait comme extrêmement perturbante, voire traumatisante. Non seulement la prolifération de paperasses contredisait les principes normatifs qui régissaient le rapport entre l’Etat et la société civile, l’Etat et ses citoyens, mais elle rendait la vie plus difficile aux citoyens, notamment en permettant à de parfaits inconnus d’exercer un pouvoir aussi indicible qu’absolu sur tout un chacun.

»

Cette situation inquiétait les libéraux.

 

« N’avez-vous pas quelquefois eu affaire à des fonctionnaires publics qui abusent de la prééminence que leur donnent sur vous leur place et le besoin que vous avez d’eux, pour se permettre à votre égard des actions ou des paroles qu’ils ne se permettraient certainement pas si, au contraire, ils avaient besoin de vous ? » Jean-Baptiste Say.

 

En 1798, le mot « bureaucratie » entra pour la première fois, de façon modeste, dans le dictionnaire de l’Académie Française : « Pouvoir, influence des chefs et commis de bureau dans l’administration. »

 

Pour Pierre Rosanvallon : « L’humour témoigne de l’impuissance des Français à saisir intellectuellement la croissance de la bureaucratie dans le monde moderne. L’approche pathologique et satirique du problème permet de ne pas en analyser la dimension sociologique. »

 

Pierre Larousse dans son grand Dictionnaire universel du XIXe siècle ironise sur notre bureaucratie : « Y-a-t-il un pays qui puisse, non pas nous contester une prééminence bien établie, mais prétendre même nous suivre de loin sur ce terrain ? »

 

« Proudhon a dit quelque part que la comptabilité en partie double, la science du doit et de l’avoir, avec tous ses comptes qui se contrôlent les uns les autres, était le chef d’œuvre de l’esprit humain ; mais notre bureaucratie est un chef d’œuvre bien autrement admirable, puisque tout ce qui se fait n’y est pas seulement contrôlé une fois, mais l’on y voit le contrôle du contrôle, puis le contrôle du contrôle du contrôle, presqu’à l’infini. »

 

Mais le fonctionnaire poussiéreux, messieurs les ronds de cuir, « le fonctionnaire médiocre, nul, imbécile, pelliculaire, ridicule, râpé, pauvre impuissant… » cher à Michel Foucault a laissé la place au haut-fonctionnaire flamboyant issu de l’Ecole Nationale d’Administration grande pourvoyeuse du sérail politique et de ses diverticules.

 

Ainsi nous avons atteints la quintessence de la bureaucratie et schizophrènes nous nous enorgueillissons de notre superbe et impuissante Cour des Comptes, présidée par un ancien politique par la grâce de Nicolas Sarkozy, alors qu’elle n’est que le miroir emblématique de nos frustrations.

 

Je pointe avec ironie, que c’est une bouture issue de ce sérail, qui n’a pas passé par la case élection, qui séduit les français et même jusqu’à une grosse partie des troupes de Mélanchon, j’ai nommé Macron.

 

Est-ce aussi étrange que ça en a l’air, et n’en déplaise à cette bourrique de Hamon, Macron n’est pas que la nouvelle coqueluche du tout-Paris, il symbolise, à tort ou à raison, l’antidote à une gauche étatiste, jacobine, règlementariste, appuyée sur ses bataillons de fonctionnaires organisés en bastions syndicaux.

 

Rien que pour rire : « Qu’est-ce que vient fiche la DGDDI dans la gestion de la viticulture au XXIe siècle ? »

 

Je me rappelle de la réponse que me fit Charasse, tirant sur son Puros et ses bretelles tapageuses dans son bureau meublé empire de Bercy, à propos du reclassement des douaniers dans les services de la viticulture après la création de l’espace Schengen : « Que veux-tu que j’en foute ? »

 

Lorsque Jacques La Goff occupa la fonction de présidant de ce qui était alors la 6e section de l’Ecole pratique des hautes études, il souhaita qu’une personne se consacre à prendre de la hauteur pour considérer la place de l’Ecole en France comme à l’étranger et envisager son avenir. Il décida de s’adresser à Barthes et, à son grand étonnement, après un délai de quelques jours, celui-ci accepta.

 

« Le résultat pouvait être tour à tour comique ou profond. Le Goff évoque le souvenir de quelques séances de travail avec des fonctionnaires ministériels assis dans un silence gêné pendant que Barthes lisait attentivement la moindre proposition qu’ils avaient apportés. Mais sa présence n’était jamais aussi remarquée que lors des réunions du vendredi matin, quand les membres du bureau se réunissaient pour discuter des affaires quotidiennes de l’Ecole. « Au détour d’une page du budget l’épistémologue s’éveillait, et tout comme il a déclaré être heureux quand il était possible de dramatiser la science, il nous donnait le bonheur de dramatiser la paperasse […] À la « fatigue » du langage il nous conviait à substituer la « fraîcheur du langage », donc de la pensée. Devant da tasse de café vide, son cendrier bourré d’énormes mégots, Roland, comme un magicien, nous emportait sur un tapis volant autour du bureau. »

 

« Pendant deux ans et demi il fut – dans ses responsabilités – un Juste, un Poète et un Travailleur, exact, discret et amical. »

 

Moi, Président de la République, je vous emporterai sur mon tapis volant, serai Travailleur, Juste et Poète…

 

Source : Le démon de l’écriture Pouvoir et limites de la paperasse Ben Kafka zones sensibles

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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