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30 septembre 2015 3 30 /09 /septembre /2015 06:00
« Les belles choses ne se donnent qu’à ceux qui se donnent à elles » On n’aime pas le vin ou la musique comme on rentrerait dans un mur…
« Les belles choses ne se donnent qu’à ceux qui se donnent à elles » On n’aime pas le vin ou la musique comme on rentrerait dans un mur…

À Savennières, Jean-Paul Kauffmann, interrogé sur son goût pour le vin, et les cigares, s’est défini comme étant un amateur, celui qui aime.

 

En l’écoutant je ne pouvais m’empêcher de penser à tous ceux qui font le métier de guider les amateurs vers le goût du vin qui sont en plein désarroi face à la montée en puissance d’une résistance, tant chez les vignerons qui contestent leur méthode de dégustation de masse, que chez des amateurs d’un nouveau type, connectés, brisant les idoles, buvant selon eux n’importe quoi et par conséquent racontant n’importe quoi.

 

Et, en rentrant de Savennières, via mes gorges profondes, voilà t’y pas que le Pape Français – ne pas confondre avec le François – de la dégustation professionnelle n’en finit pas de s’insurger :

 

« L'avantage d'avoir un certain âge et un peu de recul c'est bien de ne pas être dupe de la comédie humaine. Dont certains épisodes se jouent aussi chez des producteurs aigris, et jaloux de tout regard critique qui ne leur convient pas, ou chez de petits chefs du net tout aussi aigris et avides de reconnaissance autre que celle du cercle des leurs admirateurs, à commencer par celle des grands producteurs sur lesquels ils déblatèrent à longueur d'existence. Facile de casser du sucre sur un système dont ils font aussi partie et de s'imaginer que les crus institutionnels seront toujours mieux notés par les journalistes (qui ont bon dos!), quand on voit tous les communautarismes surnoter les vins de leur secte préférée ! Et enfin ne pas aimer et admirer Yquem n'est pas signe de liberté de pensée mais d'un coeur sec et étranger au bon et au beau. »

 

Et de regretter :

 

« Enfin si l'on sait lire on verra bien que je ne me plaignais que d'une chose : voir mes plus jeunes collègues, ceux qui auront en charge d'informer la prochaine génération d'amateurs, avoir de plus en plus de difficultés à le faire avec l'objectivité souhaitable. »

 

J’avoue que ce type de propos ne donne guère à penser, tant ils sont emphatiques, mesquins, corporatistes, et que le côté arroseur-arrosé de leur auteur qui se plaint de l’être, s’emporte face à ce qu’il nomme une ère qui verse dans le fondamentalisme et le repli sur soi, alors qu’il ne s’agit que de l’attribution de simples notes se différentiant au demi-point et de commentaires comme celui cité par JM Deiss : Fitou « Retour aux sources 2012 »: vin pétulant dévoilant des contours sculptés dans une densité fruitée réjouissante (garrigue, pin, romarin, menthe poivrée). » est pitoyable.

 

En effet, dans le même temps dans une tribune au Huffington Post du 25/09/2015 « Un enjeu de la fête de la gastronomie: déguster vins et aliments dans leur qualité intrinsèque » Jean-Michel Deiss Vigneron, président de l’Université des Grands Vins s’interroge « Nous comprenons très vite que nos cerveaux sont experts en copier-coller, pratiquant l'amalgame à tout va et trichent au point qu'on peut légitimement se poser cette question ahurissante: est-ce que la "réalité tangible" existe, puisqu'elle passe toujours à travers le filtre de l'approximation cérébrale? L'expérience si célèbre d'un même vin, goûté dans deux verres différents, ou avec la simple indication de prix différents et qui sont invariablement décrits comme substantiellement différents, "goûtés" de plus dans des aires cérébrales différentes, prouve à l'envie qu'il paraît difficile de conclure qu'il existerait une "réalité sensorielle tangible collective" qui soit autre chose qu'une production cognitive individuelle toujours reliée à un apprentissage personnel, construit dans un contexte économique ou culturel partagé. Et que finalement les mots de la dégustation relèveraient bien plus du champ des sciences sociales que de l'analyse sensorielle fine. »

 

Je dois avouer que la réponse qu’il donne, en se référant à la méthodologie dite de la Dégustation Géo-sensorielle qui permet, selon son érecteur Jacky Rigaux, « de relier le terroir de naissance aux produits agricoles obtenus et en premier, de discriminer ceux industriels, formatés aux goûts d'un consommateur type moyen, des authentiques produits de lieu. » me plonge dans un abîme de perplexité et n’emporte nullement mon adhésion.

 

Alors, afin d’apporter une contribution au débat, je me suis tourné vers un sociologue Antoine Hennion qui sur le site Cairn info a commis un article « Réflexivités. L’activité de l’amateur » 

 

C‘est aride mais lisible et compréhensible.

 

Voici le résumé de l’article :

 

« La sociologie nous a habitués à une lecture critique du goût. Une analyse réflexive de l’activité des amateurs ouvre à un point de vue plus attentif à leurs pratiques pour se le révéler. Les amateurs ne « croient » pas au goût des choses. Au contraire, ils doivent se les faire sentir. À partir de cas divers (escalade, vin, musique), l’auteur développe une approche pragmatiste du goût comme activité et travail sur les attachements, technique collective pour se rendre sensible aux choses, à son corps, à soi-même, aux situations. C’est aussi mettre la réflexivité du côté des amateurs – et non pas seulement de sociologues soucieux de ne pas biaiser leurs analyses. »

 

Pour vous mettre en appétit je vous propose des morceaux choisis :

 

« Une musique, cela s’écoute, un vin, cela se boit… Mettre l’accent sur l’écoute, c’est réintroduire dans le goût la dégustation : l’hétérogénéité irréductible d’un réel-événement ; non pas une œuvre et un auditeur, ou un vin et un buveur – mais des corps, des dispositifs et des dispositions, de la durée, un objet insaisissable, un instant qui passe, des états qui surgissent. Après tout, hors des laboratoires et des écoles, qu’est d’autre la musique ? »

 

« En face d’un objet inconnu, on est bien loin de retrouver la belle cohérence entre soi-même et ses propres sensations qu’on affiche en temps normal – ou devant le sociologue. Ce n’est pas ce goût tout fait qui constitue la cible de nos analyses? À la fois sans cesse interrogée de façon réflexive,... : c’est l’acte de goûter, les gestes qui le permettent, les savoir-faire qui l’accompagnent, les soutiens recherchés auprès des autres ou dans des guides et des notices, les petits ajustements en continu qui, à partir des retours que les objets renvoient à ceux qui s’intéressent à eux, l’aménagent et favorisent sa félicité et sa reproduction – comme le fera l’effort même pour l’exprimer devant moi. »

 

« Dans cette perspective, on comprend combien la question du goût est décisive : ainsi défini, le caractère réflexif du goût, c’en est presque une définition, son geste fondateur : une attention, une suspension, un arrêt sur ce qui se passe – et, symétriquement, une présence plus forte de l’objet goûté : lui aussi s’avance, prend son temps, se déploie. Si l’on prend un verre en passant, en pensant à autre chose, on n’est pas amateur. Mais si on s’arrête même une fraction de seconde, qu’on se regarde goûter, le geste est installé. D’un événement fortuit, isolé, qui vous arrive, on passe à la continuité d’un intérêt, et l’instant devient une occasion parmi d’autres dans un parcours qui s’appuie sur les occasions passées. C’est la différence entre aimer et « aimer », être amateur, même à un degré minimal. On voit que cette attention différenciée et différenciatrice renvoie à une double historicité, personnelle et collective, et plus généralement à un espace propre, dans lequel l’activité a pu se donner les lieux, les moments, les moyens de se constituer comme telle : le goût est aussi réflexif au sens « fort », c’est une activité cadrée. »

 

« On n’aime pas le vin ou la musique comme on rentrerait dans un mur. On aime le vin ET on « aime le vin » (ou tel vin) : on se décale légèrement de soi-même pour « rentrer » dans cette activité, qui a un passé et un espace, jalonnés par ses objets, ses autres participants, ses façons de faire, ses lieux et ses moments, ses institutions. C’est à la fois ce qui contraint et ce qui produit, obligeant à des attentions, des entraînements, des gestes qui font peu à peu devenir amateur, et de façon indissociable faisant que le vin a un goût auquel on devient sensible… Réflexivité de part en part. Il en va de même pour la musique, il faut se faire musicien pour l’être, et la musique n’est rien sans l’attention (personnelle, collective, historique, etc.) qui la rend telle. Tout cela passe bien sûr souvent par la verbalisation, mais ne se réduit pas à elle. »

 

Deuxième scène : un verre en passant…

 

« Le dîner avance, chacun est plus gai, on parle, on se coupe. Un convive sert du vin à son voisin, qui prend son verre, boit et le repose, tout en continuant sa conversation. Il mange, il se retourne, parle à un autre voisin.

Coupez, deuxième scène bis. C’est la même : mêmes convives, même ambiance, mêmes gestes. L’homme prend son verre, commence à boire. À ce point, il s’arrête un instant, renifle deux petits coups, boit à nouveau, fait un mouvement des lèvres en reposant son verre, avant d’enchaîner et de reprendre où il en était le fil décousu de la conversation. »

 

Lire la suite [12 à 16] ICI

les photos sont de moi
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C’est le début de Cosi fan tutte, ou un vieux barbon parie contre deux amoureux sur l’inconstance de leur fiancée. Il va gagner bien sûr, en intervenant dans le jeu. Donc en pipant le pari : il se donne l’air d’un vieux sage, mais veut continuer à mener la danse. Car peut être n’est-il pas aussi sûr de ce qu’il affirme ? Cette musique aussi parce qu’en dépit de son pari gagné - que les femmes sont bien inconstantes - il y a une véritable histoire d’amour, en dépit ou grâce à la trahison, qui se dessine entre deux protagonistes. Et que ce moment est peut-être le plus beau des opéras de Mozart. Mais en devenir dans cette partie. Cet extrait aussi, parce que ce pari est fait contre des personnes, contre ce qu’elles sont, contre ce qu’elles ressentent, contre leur vie et leur projet. Contre les deux jeunes hommes dindon de la farce, et contre les deux jeunes femmes, devenues des pantins interchangeables. L’air triomphal de la fin n’est que l’air du triomphe du concept sur le réel.

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Published by JACQUES BERTHOMEAU - dans Billet
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