Roman

Dimanche 10 juin 2012 7 10 /06 /Juin /2012 07:00

J’étais administrativement veuf, et sauf à entrer dans la clandestinité comme les fous furieux  des BR, il me fallait donner le change à mes chers  collègues italiens. Aller à la morgue, sans préparer le terrain, voir sa femme étiquetée terroriste, et c’était une réalité physique puisqu’une étiquette pendait attachée au gros doigt de pied de Chloé, c’était courir au-devant des pires emmerdements. Lorsque j’appris la nouvelle, très vite, je savais que les enquêteurs ignoraient tout de moi mais s’ils faisaient bien leur boulot ils remonteraient vite jusqu’à moi sans pour autant me localiser dans Rome. Il me fallait les prendre de vitesse et ce pour deux raisons, ma tranquillité future bien sûr, mais surtout je voulais me venger. Les écrabouiller ! Il fallait donc que je puisse repérer les responsables de l’assassinat de Chloé. Je déclenchai donc les grandes orgues en alertant mes chefs de la grande maison. Ma requête fut accueillie avec des hauts cris. « Je n’avais qu’à me démerder… » Alors je sorti les armes lourdes, les orgues de Staline pour que mon pilonnage remonte jusqu’au plus haut niveau  de l’Etat. La mère de Chloé, en dépit de sa réelle douleur, fut pour moi une alliée de choix auprès de l’entourage du Président Pompe. Le petit fouteur de merde que j’étais fut donc convoqué à l’ambassade, reçu par l’ambassadeur lui-même qui, après un round d’observation courtois, me fit savoir en mots choisis mais lourds, qu’il allait faire le nécessaire auprès des autorités italiennes mais que cette histoire d’infiltration des Brigades Rouges par un policier français ne tenait pas debout. Que c’était saper le prestige de la France. Que j’étais…


-         Vous ignorez sans doute, monsieur l’ambassadeur de France, que j’ai été le conseiller écouté d’Albin Chalandon et que j’ai été  un des grands pourvoyeurs de fonds pour l’UDR…


L’homme perdait de sa superbe, fronçait les sourcils, se levait  de  derrière son imposant bureau, alors qu’il m’avait accueilli sans bouger le cul de son fauteuil, le contournait tout en tirant sur ses poignets mousquetaires puis, en joignant les mains, et venait s’assoir dans le fauteuil visiteur placé à côté du mien. En bon diplomate il pensait m’amadouer en rectifiant par petites touches ses propos inappropriés comme les relations de certains grands de ce monde. Je le laissais s’avancer, patauger s’enferrer sans mot dire avant de me lancer moi-même dans un discours onctueux tel un chanoine cherchant les faveurs d’une adolescente gironde. Loin de lui tenir rigueur de son accueil désinvolte, de ses propos peu amènes, je le félicitais de sa méthode que je qualifiais d’efficace pour tester son interlocuteur. J’appréciais, lui dis-je, qu’il ne se soit pas laissé aller à la flagornerie eu égard à mes appuis. En me présentant comme un homme d’influence, j’endossais un statut qui lui allait mieux que celui du petit flic minable qu’il faut tirer de la panade. Ce que je recherchais par cette manœuvre pas très subtile, mais qui se révéla efficace, c’est que ce cher homme fasse jouer ses relations mondaines plutôt que d’user des voies officielles. Il me retint à déjeuner. Le premier secrétaire et l’attaché militaire étaient présents ce qui me permit de briller en étalant ma parfaite connaissance des mouvements révolutionnaires. Je venais de gagner la première manche.


Alors que j’en terminais de mon labeur quotidien Jasmine faisait irruption dans mon bureau et agitait devant mon nez un article du Monde qu’elle venait d’imprimer. « Lis-moi ça mon amour, je suis que ça va te plaire… elles sont géniales les deux nanas : Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin»


(...) Nicolas Sarkozy sait depuis longtemps que Dominique est un séducteur. Lui-même ne dédaigne pas les tentations qu'offre le pouvoir. Mais il est étonné de ses manières expéditives, de cette façon qu'il a de ne prendre aucun détour pour s'attacher les faveurs d'une femme tout juste rencontrée. Une chose l'intrigue encore davantage : son imprudence, voire son étrange goût du risque. Il l'a compris d'emblée : lorsqu'il s'agit de femmes, même la politique n'a plus d'importance pour Dominique.

 

Il se souvient encore de ce premier débat télévisé qui les a opposés à quelques mois de la présidentielle de 1995. Derrière Nicolas Sarkozy, la jeune attachée de presse blonde du maire de Neuilly s'était assise juste dans le champ de vision de DSK. Pendant toute la durée de leurs échanges, Strauss-Kahn a répondu à Sarkozy en la fixant dans les yeux. Les mois suivants, alors qu'elle travaillait pour la campagne d'Edouard Balladur, la jeune fille a reçu des dizaines de textos insistants. Au siège de la campagne, la garde rapprochée de Sarkozy entend encore les rires qui s'échangeaient à chacun de ces SMS compulsifs.


Autant dire qu'il le connaît, ce Français qu'il envoie à Washington ! Et mieux encore depuis qu'il est passé par le ministère de l'intérieur, où il a pris l'habitude de marcher comme un flic, épaules rentrées, mâchoires fermées, de parler, de rire et d'applaudir aux mêmes blagues salaces que les policiers. Quel meilleur endroit que la place Beauvau pour se lancer dans une course électorale ? De ses adversaires, en effet, on voit tout, on sait tout. Pas un rapport qui reste dans l'ombre, pas une note blanche ou bleue qui vous échappe.


Au cabinet de Sarkozy, on sait donc que, lorsqu'il se rend aux Chandelles link, un club libertin au centre de Paris, DSK abandonne sa voiture à quelques mètres, au rond-point, plutôt que de se garer dans la rue Thérèse, trop étroite. Qu'il ne se cache pas pour se rendre à l'Overside link, cet autre club échangiste de la rue du Cherche-Midi. On connaît aussi des affaires plus ennuyeuses, survenues au bois de Boulogne, au cœur du 16e arrondissement, dans les circonscriptions tenues par deux élus UMP, Pierre-Christian Taittinger et Bernard Debré.


Mais voilà qu'à l'hiver 2006-2007, c'est un deuxième incident, plus grave, qui est remonté jusqu'à la place Beauvau. Un policier est tombé, dans la nuit, sur plusieurs voitures arrêtées, non pas au bord mais au milieu de la chaussée, dans une des allées du bois. Si on en croit la buée qui voile les vitres, les occupants sont nombreux. Le policier tape à la fenêtre de l'une des voitures, une portière s'ouvre. Parmi les occupants, Dominique Strauss-Kahn. Y a-t-il eu une note écrite détruite plus tard à la broyeuse ? Un simple récit a-t-il suffi ? Une chose est sûre : lorsqu’Alain Gardère - patron de la sécurité publique parisienne - (...) retrace le récit devant le ministre et son directeur de cabinet, Claude Guéant, Sarkozy rit à gorge déployée, sans pouvoir s'arrêter (...).


- Lorsqu'il le reçoit avant son départ au FMI, à l'été 2007 -, le président n'aborde évidemment pas " l'affaire " secrète qui l'avait tant fait rire quelques mois plus tôt. Alors que la nomination de DSK au FMI semblait bien engagée, Nicolas Sarkozy a d'ailleurs renouvelé ses consignes de silence à Guéant, Gardère et au nouveau préfet de police de Paris, Michel Gaudin : " Il va sans doute avoir le FMI. On garde ça pour nous, hein ? " Loin d'accabler le socialiste, il choisit de protéger sa réputation.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 3 juin 2012 7 03 /06 /Juin /2012 07:00

La grande lessive dans la Grande Maison et à la PP  n’y surprit personne, surtout pas moi qui la contemplait tout à la fois de très près et avec un très grand recul. Gaudin je le connaissais bien le vieux renard pour l’avoir pratiqué au temps où il était Préfet du Gard, habile et retord, tout à fait le profil pour se glisser dans les plis et les replis de la place Beauvau et prendre la bonne roue au bon moment. Par construction les Préfets ont l’échine souple, pour eux le concept de grands serviteurs de l’Etat est inadapté car, révocable ad nutum, ils servent le pouvoir en place. L’important pour eux est de plaire au Prince, et le dernier en date, plusieurs fois locataire de la maison poulagas, y était plus que sensible puisqu’il ne supportait pas la moindre manifestation au cours de ses soi-disant déplacements sur le terrain. Gaudin, comme les autres sbires, se sont moulés dans le mode de fonctionnement de l’homme qui ne pouvait que doper leur carrière. Nulle idéologie derrière tout ça, simplement le nécessaire opportunisme condition nécessaire pour sortir de l’ombre, ne plus se morfondre en Province, goûter les joies de la proximité du pouvoir. Ce brave pépé Gaudin, le foutre dehors de son joujou de la PP à un an de la retraite, tout le monde se gondole, ça ne fait pleurer personne. Quant à son successeur, lui aussi, je l’ai côtoyé de très près mais dans des lieux et des circonstances que je me garderai bien d’évoquer ici.


Reprendre le fil de mon histoire italienne me pesait, je ne savais plus par quel bout la prendre, sauf peut-être à évoquer mon mariage avec Chloé à mon retour à Rome, un mariage religieux de surcroît, avec Francesca et Lucia comme témoins. Chloé le voulait, sans plus d’explications. Nous vivions une période si troublée, sans grands repères, que je reste persuadé que cet étrange mariage constituait pour Chloé l’ultime tentative pour se raccrocher à une forme de bouée de sauvetage. Elle ne voulait pas donner le sentiment, à la bande de connards pour qui elle se sacrifiait, broyait sa vie, de les abandonner, de quitter leur foutue galère. Francesca et Lucia le comprirent très vite et, comme ni l’une ni l’autre n’avait caressé l’idée de m’épouser, ce que je comprenais parfaitement, elles jouèrent le jeu avec beaucoup d’élégance. N’allez surtout pas croire que je tirai profit de cette situation pour jouer le sultan dans son harem ; je fus chaste sans en faire le serment à mes compagnes. Je m’employai donc à plein temps à tisser au tour de Chloé une trame de plus en plus serrée pour la convaincre de se tirer au plus vite de ce guêpier. Prêt à tout pour réussir dans mon entreprise je me portai volontaire pour tous les coups de main risqués et je me transformai en braqueur de banques. Ce stratagème me permit de gagner du galon et d’approcher au plus près du cœur des BR. Mon plan était d’une grande simplicité : retourner contre eux, le moment venu, leur méthode favorite : l’enlèvement. Chloé serait la cible. Le coup signé de l’extrême-droite. Ne resterait plus alors qu’à éliminer Chloé, la rayer des cadres par une exécution sommaire accompagnée d’un corps balancée à la mer : la bonne vieille méthode de nos militaires pendant la bataille d’Alger. La plus difficile à convaincre, je le savais, eut été Chloé, c’est pour cette bonne raison que je me gardai bien de la prévenir de mes intentions.


Le destin se chargea de foutre mon beau plan par terre et de la pire des façons. Tout, comme trop souvent, s’était joué dans un enchaînement funeste. Nous devions, Chloé et moi dîner. Je revenais d’une mission. Mon train accumula des retards inexpliqués et inexplicables. J’arrivai à Rome avec deux heures de retard. Chloé pendant ce temps-là recevait un appel d’un de ses contacts pour aller récupérer des camarades isolés dans une ferme manifestement repérée par la police. Si j’avais été présent je me serais opposé à ce truc insensé qui puait le traquenard. Mes deux alliées, Francesca et Lucia, n’avaient pu faire barrage car sachant que Chloé et moi dînions « en amoureux » elles s’étaient éclipsées pour faire du shopping. Le mot que Chloé me laissa sur la table de la cuisine témoignait de son goût immodéré pour le romantisme révolutionnaire et pour sa volonté d’expier les fautes de sa mère grande consommatrice d’hiérarques fascistes. J’en aurais pleuré de rage mais j’étais impuissant. La nasse était idéale : une ferme isolée au bout d’un chemin de terre, des bosquets tout autour pour se planquer. La Fiat de Chloé arriva à la tombée de la nuit, les flics la laissèrent bien sûr passer. Les trois occupants de la ferme se précipitèrent pour s’embarquer. L’un d’eux tenait un pistolet à la main. Y eut-il des sommations ? Officiellement oui, mais j’en doute. La fusillade éclata. Chloé chopa une balle en plein front. À la morgue, toujours aussi belle dans son linceul administratif, ce point étrange, sans dégât apparent, simple impact mortifère, m’emplit d’une rage froide et meurtrière.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 27 mai 2012 7 27 /05 /Mai /2012 00:09

Le Préfet Chapuzat s’était un peu déplumé et beaucoup empâté ce qui lui conférait, ou plus exactement, renforçait son allure de chanoine. « Alors mon garçon, les assassins reviennent toujours sur le lieu de leur crime… » la voix nasillait toujours, avec maintenant un phrasé plus lent, plus las, mais les petits yeux bleus enchâssés gardaient une acuité dérangeante. Nous nous serrâmes la main sans effusion. Pendant un court instant je pensais contre-attaquer en faisant remarquer à mon interlocuteur que le chiendent est indestructible. Je me ravisai car, connaissant le bonhomme, c’eut été lui donner un bon prétexte pour entamer une joute dont je n’avais que faire. Face à mon mutisme, Chapuzat ironisait « vous voilà de nouveau du bon côté du manche, vous allez pouvoir enfin régler vos comptes… » Affichant mon dédain je le surprenais en lui saisissant fermement le gras du bras pour l’entraîner vers le nouveau Ministre qui s’entretenait avec le Préfet de Police de Paris. Chapuzat se raidit, tenta d’opposer l’inertie de son poids, je broyais sa chair molle en me faisant onctueux « mon cher ami, avec vous nous sommes tous des chers amis, c’est votre côté Face de Bouc Chapuzat,  permettez-moi de vanter auprès du nouveau Ministre vos talents de mouche à merde. Dans cette maison, quel qu’en soit le locataire, c’est très utile, y’a tellement de bidoche avariée qui y traine. Vos talents sont reconnus et, comme vous avez un goût prononcé pour la traîtrise, vous mettre au service des nouveaux maîtres ne vous posera pas de problème de conscience… » Le petit bonhomme se relâchait, esquissait même un petit sourire satisfait mais, au beau milieu du salon d’apparat, je le laissais en plan pour filer jusqu’à Jasmine entourée d’une petite cour de galonnés.


-         Mon amour, je t’abandonne quelques instants. J’ai une petite affaire à régler. Tu es en très bonne compagnie mais méfies-toi tout de même ces messieurs ont de grandes oreilles.


-         Je sais mon chéri. Tu les intrigues beaucoup tu sais mais tu me connais, j’ai l’habitude des clients de salon de coiffure alors je fais ce que je sais faire de mieux : l’idiote. Ils adorent !


-         Ma petite Jasmine à cette minute de leur vie, crois-moi, ils sont prêts à tout adorer. Les temps sont durs pour les valets…


Aucun des interlocuteurs de Jasmine n’avait bronché, sauf un jeune type, parfaite réplique de Jean-François Roquet, qui s’est regimbé « monsieur, je ne vous permet pas, nous sommes des fonctionnaires de la République et le service de l’Etat est notre seule et unique motivation. Vous nous devez…


-         Des excuses sans doute… pourquoi pas si ça vous fait plaisir cher monsieur… mais permettez-moi de vous dire, sans méchanceté, qu’à force de lécher le cul de son maître on a la langue chargée. Je suis sans aucun doute un grossier personnage mais croyez-moi j’ai des circonstances atténuantes : le spectacle que vous avez donné au pays ces dernières années fut lamentable, indigne du service public. Vous n’avez même pas eu la dignité des valets vous vous êtes pris pour les maîtres. Moi j’ai dans ma vie de flic exécuté de basses besognes mais je n’ai jamais prétendu avoir les mains propres. Vous si ! Et la merde ce n’est pas sur vos blanches mains de bureaucrate que vous l’avez mais dans votre sale petite tête de jeune branleur ambitieux. Rassurez-vous, je n’ai aucun goût pour l’épuration : les traîtres sont d’excellents laquais. Vous êtes tous des Eric Besson en puissance !


S’il l’avait pu, le sosie de Jean-François Roquet, m’aurait sauté à la gorge. Lui qui, hier encore, pouvait sur un simple claquement de doigt me créer les pires ennuis, vivait mal une impuissance intolérable. Tel est le drame de la chute du pouvoir. Elle est indolore, insidieuse, sans stigmate physique, mais elle vous ronge de l’intérieur. Les coups de fil se font de plus en plus rares, l’agenda se transforme en un vaste néant, plus de déjeuners au Bristol, un bureau minable, et le pire c’est de rentrer chez soi ni trop tôt, ni trop tard, de supporter le regard interrogateur de son épouse, et il y a pire encore c’est la petite dissonance qui s’installe très vite avec sa maîtresse, tout se délite, tout fout le camp d’un seul coup d’un seul, sans préavis. Bien sûr, tout au long de la campagne on y a pensé, on a même renoué des fils avec des petits camarades du camp d’en face, discrètement bien sûr, avec un simple succès d’estime, on s’est persuadé que dans un premier temps les nouveaux arrivants n’allaient pas faire le ménage, on a même espéré jusqu’au bout que le petit agité allait gagner. Pour les vieux routiers, au cuir endurci, le rétablissement se fait sans trop d’égratignures alors que pour le petit Jean-François Roquet, qui me toisait d’un regard mauvais, assassin, son statut de membre de cabinet le précipitait du jour au lendemain dans les ténèbres extérieures. Les plus prévoyants avaient pris la tangente avant le drame, nomination à des postes juteux, pantouflages en des terres amies, mais lui était sans doute resté, du fait de son jeune âge, pour donner des gages à ses anciens maîtres. Ils se souviendraient de lui dans les temps futurs, reconnaissant de sa fidélité ! Mais face à moi, face au vide, ces cinq longues années de traversée du désert lui paraissaient soudain un temps très long, insupportable : allait-on se souvenir de lui ?


 -  Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage… jeune homme !

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 07:00

Me voilà de retour Place Beauvau, Jasmine voulait tellement que nous nous rendions à l’invitation de mes vieux potes Stéphane et Yves, des proches du nouveau Ministre de l’Intérieur, le sémillant et ambitieux Manuel Valls. « Tu comprends mon amour, une passation de pouvoirs entre Ministres de la République, pour une petite coiffeuse comme moi, qu’a eu plus souvent qu’à son tour affaire avec la maison poulaga, panier à salade, et tout et tout, ça a de la gueule, non ? Et puis toi, je suis sûr que ça te fera plaisir d’aller respirer l’air de ton poulailler. T’as quand même servi sous les ordres d’un des plus coriaces locataires de la maison : le Raymond Marcellin du 30 mai 1968 au 27 février 1974, un sacré bail la vieille carne !


-         Comment tu sais ça, toi ?

-         Wikipédia mon amour, je me fais des fiches…

-         Tu fais des fiches pour quoi faire ?

-         Ma culture…

-         J’aurai tout entendu de toi depuis que tu te piques de faire de la politique…

-         T’as pas le monopole mon grand !

-         Mais je n’ai jamais fait de politique…

-         À d’autres, t’as baigné dans le marigot politique toute ta vie flic à la manque, agent double, bourreau des cœurs…

-         En fait tu veux faire la belle devant mes potes…

-         Oui, tu comprends Rocard par-ci, Rocard par-là, moi je veux me raccrocher au réseau, gonfler mon carnet d’adresses…

-         T’es une vraie Messaline mon amour !

-         Oui, et puis pour en revenir à la Place Beauvau à côté de Raymond la Science le père Guéant avait la stature d’un premier communiant, l’envergure d’un Préfet de banlieue et le sens politique d’un gardien de la paix. Et ton petit Manuel va falloir qu’il change de cravate, les siennes sont à chier, ça lui fait un look de parvenu qui roule en Golf. Manque plus que les Ray-Ban…

-         Je n’ai rien à me mettre…

-         Tu plaisantes j’espère !

-         À peine mon amour.


Le plus ému c’était moi. Jasmine dans son tailleur Paule Ka, immaculé, se mouvait avec une facilité d’attachée de presse. Il faut dire que Stéphane, pendant que je tenais conciliabule avec Yves Colmou, plus conseiller politique que jamais, l’avait entraîné faire le tour du propriétaire. « Si je voulais reprendre du service pour des missions délicates, rien de plus facile… » Yves, patelin, me jouait du violon. Je me contentais de lui sourire et de lui répondre que je n’étais là que pour faire plaisir à Jasmine. Connaissant Yves comme le fond de ma poche je savais pertinemment qu’il ne me croyait pas. Politique un jour politique toujours, Yves comme Obélix était tombé tout petit dans la marmite, moi pas mais je ne tentai pas de le convaincre. Comme toujours dans ces cas-là le simple fait de converser avec un proche du nouveau maître des lieux attiraient les regards des hauts-fonctionnaires de la maison. Je devais bien être le seul  en ce lieu qu’ils ne connaissaient pas. Vivre l’alternance est une rude épreuve pour les Directeurs, c’est si rare en France, et celle-ci risquait d’être ravageuse eu égard aux pratiques en vigueur avec le sortant. Ces messieurs, les dames ne sont pas de saison à l’Intérieur, hormis quelques préfètes occupant de sombres Préfectures, balancent entre deux attitudes contradictoires : la distance, preuve qu’ils ne sont pas demandeurs de quoi que ce soit et qu’ils n’ont rien à se reprocher, ou la prévenance polie, le je suis à votre disposition Monsieur le Ministre, légère courbure d’échine, en évitant d’apparaître comme un rallié de la vingt-cinquième heure ou pire comme un traître à l’ancien maître du lieu.


Les plus astucieux ou les plus retors savaient que, pour n’adopter ni l’une ni l’autre attitude, toutes deux aussi dangereuses, il était préférable de jouer avec les bandes, de passer par un proche du Ministre. Manifestement j’en étais un puisque, et Stéphane et Yves m’avaient embrassé avec force d’accolade et d’effusion. Le problème restait entier pour eux tous : qui étais-je ? Pour faire l’intéressant, avant d’aller me poser sur un canapé, j’adressai un petit signe de la main à Jasmine qui fit semblant de ne pas l’avoir vu. Ce fut Stéphane qui me répondit en levant le pouce. Notre petit manège intriguait plus encore la brochette des directeurs qui me lançaient des regards en coin tout en affectant une suprême indifférence. Dans mon costume gris impeccable, de bonne coupe, chemise ciel, cravate Paul Smith, Richelieu gold lustrée, chaussettes assorties à ma chemise, barbe de trois jours poivre et sel, mes lunettes aux verres sans monture, mes cheveux courts, je m’arborais plus aucun signe de la grande maison. Encore un communicant se disait-il ? Pas vraiment, l’attention d’Yves Colmou à mon égard leur laissait à penser que j’étais un homme du sérail politique. Je me marrais dans mon fors intérieur de les voir ainsi sur le grill tout en me disant que j’étais tranquille, que j’allais, après la passation de pouvoir, gagner avec Jasmine une belle table au Laurent où l’ami Philippe Bourguignon nous bichonnerait. Francesca et son mari nous y rejoindraient. La cérémonie était imminente. Je me relevai et une main ferme se posa sur mon épaule.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 13 mai 2012 7 13 /05 /Mai /2012 08:00

Jasmine rayonnait. J’ai gardé les enfants pour qu’elle aille à la Bastille. Moi je me souvenais du 10 mai 1981, la fête de la victoire socialiste, place de la Bastille, avait tourné court, noyée sous les trombes d'eau d'un orage ! Mais le souvenir des 200.000 personnes qui avaient déferlés, ce soir- là, demeure impérissable. Paul Quilès fut le grand ordonnateur de la fête animée par Claude Villers le célèbre animateur de Radio France qui s’illustrera avec son Tribunal des Flagrants Délires avec Pierre Desproges et Luis Rego. Ce fut un vrai happening,  Anna Prucnal entonnait  l'Internationale en polonais. Premiers arrivés sur les lieux, avec Michel Rocard, le rival malheureux de Mitterrand, et le lamentable Pierre Juquin, communiste hétérodoxe, je ne pus les  empêcher de s'emparer du micro. Rocard fit du Rocard, sincère et militant alors que ce pauvre Juquin ressemblait à un ouvrier de la vingt-cinquième heure accroché à une bouée de sauvetage. Vers 23 heures, Huguette Bouchardeau, dans un grésillement de larsen fut interrompue par une énorme cataracte... La fête continua, improvisée et bon enfant sous la haute surveillance du service d'ordre de l'UnefID, tenu par les trotskistes de l'Organisation communiste internationaliste, sous la direction de Jean-Christophe Cambadélis. Son obsession ? Juguler les militants de la Ligue communiste révolutionnaire qui prétendaient marcher sur l'Elysée...


Nous avions attendus les résultats dans la grande cour de l'immeuble du « Nouvel Observateur » rue d'Aboukir, autour de Jean Daniel, Mendès France, Delors, Maire, Rocard, Cheysson, Martinet, Badinter, Foucault, Vernant, Le Goff, Le Roy Ladurie, Duvignaud, Morin, auxquels s’était joint une équipe qui comptait Hector de Galard et Serge Lafaurie, André Görtz, François Furet, Mona et Jacques Ozouf, Michel Cournot, Claude Roy Jacques Julliard, Guy Dumur, Pierre Benichou, Jean Lacouture, André Burguière et tant d'autres. Qu'avaient-ils en commun ? Eh bien, pour dire la vérité, le fait d'être presque tous très réservés à l'égard de la personne de François Mitterrand et de se préparer à déplorer une fois de plus la fatalité qui faisait régulièrement échouer la gauche. Lorsque le visage de Mitterrand s’inscrivit sur les écrans de télévision, et que sa victoire fut annoncée d’une voix blanche par Elkabbach, tous ces êtres différents, sceptiques, embarrassés par une Union de la Gauche qui incluait sa frange restée stalinienne, n'ont pu s'empêcher d'exploser de joie. Moi le premier, et quand la ferveur populaire se manifesta dans la rue et que Jack Lang proféra l’une de ses premières outrances « que le peuple de France était enfin passé des ténèbres à la lumière », beaucoup d’entre nous étions attendris et heureux.

1765690.jpg

Du côté des vedettes, on ne parlait pas encore de people, se pressaient les mitterrandophiles pur sucre : Roger Hanin, le beau-frère, en tête avec Barbara, Dalida, dont la tontonmania deviendra célèbre, Claude Chabrol, François Truffaut, Michel Piccoli, Yves Boisset ou Daniel Gélin... puis les compagnons de route du PCF Juliette Gréco, Isabelle Aubret, Jean Ferrat et, ce n’est pas une plaisanterie, Gérard Depardieu. Enfin, les coluchiens Daniel Balavoine, Alain Souchon, Julien Clerc, Jacques Dutronc, Lino Ventura... restaient orphelins. Dans les beaux quartiers du triangle d’or, comme aux Etats-Unis, le bruit métallique des chenilles des chars russes déferlant sur la place de la Concorde résonnait comme dans un mauvais rêve. La peur des cosaques galopant sur les Champs Elysées avant de déferler vers l’avenue Foch serrait le bas-ventre des grandes bourgeoises dont certaines espéraient en secret mettre un peu de piment dans leur petite culotte délaissée. Je plaisante à peine. La vague rose au Palais Bourbon qui s’ensuivrait, la nomination de Ministres communistes dans le second gouvernement Mauroy Charles Fiterman au Transports, Anicet Le Pors  à la Fonction publique, Jack Ralite à la Santé et Marcel Rigout à la Formation professionnelle, faisaient déborder la coupe. Le pince-sans-rire, Louis Mermaz, compagnon de toujours du nouveau Président, devant un parterre de journalistes assemblés autour de sa table de l’Hôtel de Lassay, résidence du Président de l’Assemblée Nationale, ironisait à propos du retour des communistes au gouvernement après trente-quatre ans d’absence, avant d’assurer que les socialos- communistes savaient fort bien se servir d’un couteau à poissons. Je puis vous l’assurer puisque j’étais présent et que j’avais choisi les vins

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 08:00

Tout ici était en place pour une escalade de la violence qui ne pouvait que conduire à la violence armée car celle-ci se nourrissait des effets d’entrainement au sein de l’extrême-gauche italienne, d’une forme pure et dure de la concurrence : la valeur révolutionnaire s’éprouvait à l’aune des capacités guerrières des militants qui, par leur valeur physique, le mépris de sa vie, de soi, de la vie des autres, permettaient d’occuper la place centrale au détriment des concurrents. Cette compétition guerrière masquait le trop-plein d’idéologie et le vide absolu de l’évaluation des rapports de force, en se tenant dans le champ clos de la nébuleuse qui se voulait et se vivait révolutionnaire sur le mode Tupamaros. Les années 72-73 virent une forme de synchronisation du tournant militariste via la mise en place de services d’ordre musclés qui seront les viviers des clandestins. Ainsi pour PotOp : Potere Operario et Lotta Continua (LC) formant le terreau dans lequel les BR établiront leur suprématie sous la forme d’un oligopole de la violence nourri par la clandestinité. Celle-ci s’agrège, se centralise, se compartimente, afin de se rendre moins vulnérable à la lutte anti-terroriste, devient le refuge de tous les activistes en rupture et par le fait s’isole du réel, développe de pur réflexe de survie, de la violence pour la violence forme d’un fonds de commerce sans autre débouché que lui-même.


Les textes de la Direction stratégique des BR, sérieux comme des culottes de peau mes petits camarades révolutionnaires, ne déclarent rien moins qu’il faut transformer « le processus de guerre civile rampante… en une offensive générale… » pour la destruction de « l’ennemi » et faire barrage à l’hégémonie de la bourgeoisie impérialiste en passe d’anéantir la révolution en marche. Il ne manquait plus que le train spécial de Trotski et la levée des masses de Mao : l’alternative était claire mais rustre comme le dira Lauro Azzolini  « soit nous faisions cette guerre sérieusement, ou alors il valait mieux y renoncer… » En plus c’était faire la guerre à l’Etat donc tout miser sur la guerre civile, un affrontement généralisé. Pour bien s’emplir la tête de la dureté des BR il faut lire le témoignage d’Enrico Fezzi, professeur génois, membre des BR. Il raconte l’exécution filmée de Roberto Peci, frère du premier repenti de l’histoire du terrorisme. C’était le 30 août 1981, la gauche venait tout juste de revenir au pouvoir, ça semble loin mais moi, même si je n’avais participé ni de près, ni de loin à ces dérives, je garde tout au fond de moi le souvenir de ces visages de jeunes gens et de jeunes filles qui me ressemblaient et qui emportés par leur folle dérive se mueront en meurtriers de sang-froid. Mais, sans les excuser ni prendre en compte leurs justifications, même s’ils ont du sang sur les mêmes ils ne sont pas plus condamnables que tous les intellectuels qui les ont poussé au crime pour mieux se laver les mains à l’heure des comptes.


« À travers les images de l’exécution, le groupe s’éveillait à lui-même et entérinait le lien de la Terreur destiné à cimenter son unité. Il donnait un corps à l’idée que la lutte armée était en train de l’emporter parce que le pays était désormais au bord de la guerre civile : parce que l’antagonisme social avait déjà pénétré tous les pores de la vie et que rien n’en pouvait empêcher l’effondrement révolutionnaire. Le meurtre de Roberto Peci se nourrissait directement de cette folie. Les photographies prises durant l’exécution se veulent la mémoire de l’avenir, elles prétendent rejoindre les images les plus terribles des guerres civiles de toutes les époques et de tous les pays, celles de la guerre d’Espagne, celles de la Résistance. » Le PCI, face à cette escalade de la violence, ne commencera vraiment à réagir que plus tard. Il condamne mais estime toujours que le danger principal est constitué par la « subversion fasciste ». Ce n’est qu’en 1979, après l’affaire Moro, qu’il va s’opposer frontalement aux BR en menant une bataille politique pour défendre les institutions et la démocratie italienne. Il n’empêche que les BR continueront de bénéficier d’appui auprès des sympathisants du PCI. Paradoxalement, le PCI ne bénéficiera pas de cette attitude déterminée et courageuse contre le terrorisme gauchiste car sa défense de l’Etat remettra en selle de la Démocratie Chrétienne sans que le PCI n’apparaisse pour autant comme une alternative.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 08:00

Jasmine s’était inscrite sur Twitter et sur sa tablette  s’ingéniait à relayer les messages codés venus de ses copines : «L'agité est dans son bocal, je répète, l'agité est dans son bocal» ; «il y aura du Flamby au dessert, je répète, il y aura du Flamby au dessert» ; «Je ne réussis toujours pas à écrire son nom: Sieg Heil, je répète, Sieg Heil» ; «Laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes, je répète, laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes» ;  «Le steak est accompagné de sauce béarnaise, je répète, le steak est accompagné de sauce béarnaise» ; «Les myopes ont un charme flou, je répète, les myopes ont un charme flou» ; «Le facteur vous fait des gros bisous, je répète, le facteur vous fait des gros bisous » ; «Demain, j'irai voir le maire d'Yerres, je répète, demain j'irai voir le maire d'Yerres» ; «Nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette, je répète, nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette» ; «Mars attaque, je répète, Mars attaque». Et moi, face à mon écran, je songeais au Président Pompe qui, en cette fin de printemps 1972, sait que la maladie de sang, la maladie de Waldenström, dont il souffre depuis quelques années vient de prendre une mauvaise pente. Son pas devient lourd, un peu saccadé, il se ferme, devient sombre et le Professeur Jean Bernard lui conseille de démissionner et de préparer sa succession. C’est durant cette période qu’il rédige, aux dires de Michel Jobert, son testament.

 

Démissionner, préparer sa succession semble hors de portée des réflexions de nos chefs d’État. Si j’en suis à relier le tohu-bohu indigne qui règne en France avec cette période charnière  c’est qu’à cette période l’ancien banquier Pompidou commence à sentir que les « Trente Glorieuses » tirent à leur fin, que la croissance va s’effriter et qu’il faudrait prendre des mesures difficiles à faire avaler à la veille d’une échéance politique majeure : les législatives de mars 1973 où l’Union de la Gauche risque de l’emporter. « Avec tous ses malheurs et ses difficultés de mutation, la France, il faut bien le reconnaître, traverse une période de développement sans exemple depuis le Second Empire. Mais ne nous leurrons pas, viendra le temps où l’expansion se tassera. Tout nous conduit dans cette direction et d’abord la réduction de la durée du travail qu’il faudra bien accepter mais qui se traduira obligatoirement par un freinage. Tout n’est pas faux dans les idées Mansholt, loin de là. L’ère de la consommation à outrance et de l’expansion continue ne sera pas éternelle. Mais prenons garde aux réactions lorsque l’économie tournera moins vite ! » confie-t-il à Raymond Tournoux. Mais il y avait la guerre froide qui figeait les rapports sociaux dans notre vieux pays et, la maladie aidant, Pompidou va jouer sur la peur du rouge et revenir à l’ordre, à l’ordre moral. « La tendance dans le monde n’est pas au libéralisme, ce n’est pas vrai : les cheveux courts sont en train de l’emporter sur les cheveux longs. De même la pornographie, le sexe subissent une régression. On assiste à un mouvement vers la mesure, les traditions et, bientôt, vous verrez, le romantisme. » Pauvre président Pompe, le déplumé de Chamalières allait bientôt jouer de l’accordéon.

 

Consentirait-il à appeler Mitterrand à Matignon en cas de victoire de l’Union de la Gauche lui demande-t-on ? Et de répondre « Je n’ai pas l’intention de vous répondre là-dessus, tout au plus pourrais-je vous dire, comme dans ma province, qu’i l y a des sortes de chats qu’on ne prend qu’avec des mitaines » À son attitude de durcissement vis-à-vis de la gauche correspond aussi celle sur les grands problèmes de société. Ainsi, alors qu’il a gracié tous les condamnés à mort depuis le début de son septennat, il envoie à la guillotine, deux criminels, Buffet et Bontemps. Tous ceux qui l’ont approché savent que ça n’a pas été sans lui poser des problèmes de conscience. Conviés à un déjeuner ses anciens camarades de l’ENS gardent ancrée en mémoire l’image d’un homme bouleversé, presque défaillant, écrasé par le poids de sa responsabilité. Pourtant il n’a pas reculé. Sans doute, sauf en matière artistique, sa vision du monde change et, au fur et à mesure que son mal progresse, un certain pessimisme sur la nature humaine le gagne. L’ORTF est confiée à Arthur Conte. L’UDR à Alain Peyrefitte car Tomasini est éclaboussé par les affaires. L’ordre règne, le début des années 70 est gris, triste et je suis à Rome pour un temps éloigné du chaudron où commencent à bouillonner les années de plomb.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 08:00

Chloé nous attendait à Fiumicino. Entouré de Francesca et de Lucia, sapées comme des princesses, je revenais en Italie sans vraiment trop  savoir ce que j’allais adopter comme stratégie pour garder le contact avec les BR sans me mettre du sang sur les mains. À Paris j’avais fait un retour remarqué à la grande maison où Marcellin, toujours obnubilé, voyait toujours des gauchistes partout. Ma hiérarchie, pour complaire au Ministre, montait en épingles le moindre incident, mais ici la braise, depuis la mort de Pierrot Overney, tué d’une balle en plein cœur, à Renault Billancourt, par un nervi de la direction, Jean-Antoine Tramoni, se résumait aux gesticulation de l’intelligentsia parisienne qui avait suivi son cercueil : André Gluksmann,  Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, Jean-Luc Godard… Lors de l’enterrement Althusser avait dit « c’est le gauchisme que l’on enterre. » et il avait raison. Il était loin le procès de Le Bris et de Le Dantec, directeurs de la Cause du Peuple, inculpés pour provocation à divers crimes et délits et apologie de la violence. Comme l’avaient clamer les avocats, et le père Sartre, la France du président Pompe pataugeait dans une société sans âme, répressive et liberticide. Et pendant ce temps-là, on bétonnait.

 

 

Le référendum sur l’élargissement de l’Europe, voulu par Pompidou, sur lequel le « père Joseph » du Président, Pierre Juillet est en profond désaccord car il craint qu’opposants et mécontents ne se coalisent. Mécontent de ne pas être entendu, il retourne en Corrèze s’occuper de ses moutons afin de bien signifier qu’il n’aura aucune part de responsabilités dans ce qui se passera. Même, Jobert est sceptique « C’est un trop beau sujet pour passionner les foules qui sont persuadés qu’il est traité » observe-t-il. Chaban est lui subjugué par la proposition. Olivier Guichard doute sérieusement de l’opportunité de ce référendum et il prédit 40% d’abstentions. Le madré de Montboudif y croit lui car il espère attirer le Parti Socialiste dans un piège car, celui-ci, ne pourra pas se prononcer pour le non à l’instar du PCF. Il se plante le PS prône le vote blanc. Pompidou se fâche « Voter blanc, c’est bafouer la démocratie et commettre une mauvaise action. » Tout le monde s’en fout du référendum de Pompidou. Les résultats sont peu brillants, on est loin de « l’approbation massive » qu’espérait le Président. Avec 10 millions de voix, soit 6è,70% des suffrages exprimés le oui, certes l’emporte, mais il ne recueille que 36,11% des inscrits ; les abstentions atteignent le taux record de 39,55% et les blancs ou nus celui jamais vu de 7,10%.


Pierre revenu de ses terres ne contribue pas à restaurer la sérénité du président Pompe très sérieusement ébranlé. Plus que jamais il croit le moment venu d’exiger le départ de Chaban. Avec celui-ci il n’y va pas par quatre chemins « Certes, vous êtes gaulliste. Je n’en disconviens pas, vous l’êtes. Mais vous êtes aussi l’homme qui amène le socialisme en France. Un socialiste, un communiste, on sait ce que c’est. On peut s’en garder. Vous on ignore qui vous êtes. Vous avez livré la télévision à nos pires adversaires. Votre politique en toutes choses avantage des gens qui ne sont pas nos électeurs et qui ne vous en sauront aucun gré, tandis que notre clientèle traditionnelle se détourne ; que nous restera-t-il si vous poursuivez, Votre système contractuel est une catastrophe… c’est la dégradation de l’autorité, c’est l’engrenage qui conduit à sa ruine. Ce sera, pour finir, l’anarchie, à partir de laquelle tout deviendra possible à nos adversaires… » Derrière Chaban un certain Jacques Delors alors qu’un certain Jospin lui était derrière le cercueil de Pierrot Overney. Alors, très clairement c’était barre toute à droite, plus question de nouvelle société et le père Marcellin avait besoin de grain à moudre pour effaroucher le pharmacien de Saint-Flour et le charcutier de Montmorillon. Mes basses œuvres italiennes pouvaient toujours servir à l’occasion. Il me fut donc donné carte blanche

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 08:00

Nantes, le 11 septembre 1943, juste avant 23 heures à proximité de la Kommandantur, Antoine Desvrières caché dans une porte cochère guette le passage du « lieutenant Werner » pour l’abattre. Celui-ci, Werner de Rompsay, un descendant de huguenots, est sur le point de terminer son enquête sur le réseau « Cornouaille ». Rue Monselet, Marie-Anne de Hauteclaire, fille du bâtonnier de Nantes, enceinte des œuvres d'Antoine, attend dans l’angoisse. Devant la Kommandantur, place Louis XVI. Le feldgendarm Helmut Eidemann essaie de faire démarrer le camion pour la patrouille de 23 heures Ainsi commence l’Ironie du sort de Paul Guimard : le destin de tous les protagonistes de l’histoire sera changé par le fait qu'Helmut Eidemann allume son moteur quelques secondes plus tôt ou plus tard. Pour les BR naissantes, il en fut ainsi car l’irruption de la police dans l’appartement, si elle était intervenue quelques minutes plus tard, aurait décapité le mouvement. Ce n’était qu’une poignée d’individus : Curcio, Margherita sa femme, Franceschini, Moretti, Morlacchi et quelques autres, à peine une douzaine entourée d’une petite centaine de sympathisants. Celui qui nous avait donné aux flics, Marco Pisetta, ne savait pas grand-chose et, en plus, il n’avait même pas raconté tout ce qu’il savait. Quand les flics l’avaient relâchés il avait appelé pour dire qu’il avait été obligé de parler, qu’il était désolé mais qu’il ne voulait pas faire de taule à cause des BR… En fait, la police était arrivée jusqu’à l’appartement en suivant Giorgio Semeria un ami de Pisetta mais elle s’était trop précipitée et Semeria fut le seul à être arrêté.


Nous avons tout abandonné : nos planques, nos voitures, nos vêtements, notre fric, une vraie déroute pour les fondateurs des BR. Ce coup de semonce fit entrer les BR dans la clandestinité la plus totale et la plus opaque ce qui aura bien sûr une grande influence sur son enfermement et sa perception de plus en plus obtuse du réel.  Pour moi, cette fuite à la cloche de bois m’a, sans aucun doute, permis d’échapper au désastre qui conduira à l’assassinat d’Aldo Moro. Ce qui m’importait, je me foutais du sort des autres, c’était de sauver la mise à Lucia. Je la récupérai à la sortie de son travail et nous allâmes passer la nuit dans la chambre où elle exerçait autrefois son petit commerce avec les gros porcs susceptibles d’intéresser l’état-major des BR. Le lendemain matin je récupérais ma musette de guérilleros à la consigne de la gare Centrale. Elle ne contenait ni sel, ni cigares cubains, mais rien que des liasses de billets verts. Nous avions, après réflexion, estimés que le moyen le plus sûr d’échapper aux contrôles de la police était d’emprunter un vol international. Nous serions un gentil petit couple en partance pour Paris. Mon stock de passeports vierges et mon petit outillage me permettaient toutes les fantaisies. J’achetai des valcroques de luxe et tout un stock de fringues. La police des frontières et les douaniers n’y verraient que du feu. Ce fut le cas. Nous prîmes l’avion du soir et, Francesca nous accueillit à Orly. Je fis les présentations. Les deux femmes se jaugeaient. Nous allâmes dîner chez Taillevent où nous attendait le père de Marie et la mère de Chloé.


Le Tout Paris politique en cette fin de mai 1972 bruissait des manœuvres assassines de Pierre Juillet et Marie-France Garaud pour éjecter le maire de Bordeaux, jugé trop laxiste, de son poste de Premier Ministre. Pour les plus fins analystes, sans aucun doute, pour tenter d’effacer l’atmosphère délétère des « affaires » le président Pompe allait se tourner vers Olivier Guichard l’un des barons du gaullisme. Le père de Marie, toujours à contre-courant, nous détrompait « Pompidou veut se défaire de l’emprise de la vieille garde gaulliste qui ne l’aime pas parce qu’elle estime qu’il a capté l’héritage du Général. Bien sûr, il apprécie la finesse de Guichard mais il veut un Premier Ministre moins indépendant… » Je le questionnai « alors vous voyez qui ? Mon ancien patron Chalandon ? » La princesse, la mère de Chloé, s’esclaffait « Il traine l’affaire Aranda comme un boulet. Vous qui avez vécu l’emprise de cet illuminé sur Albin vous devriez savoir qu’il est pour l’instant carbonisé. Pompidou va le recycler. Et puis, il aime trop les femmes… » Tout en  écrivant ces lignes la réflexion de la princesse, prenait toute sa saveur lorsque l’on sait que Rachida avait su séduire le vieux beau pour gravir les marches qui allaient la conduire jusqu’à la Place Vendôme. « Pour moi c’est Messmer qui tient la corde… » tranchait le père de Marie. Je ricanais « Cette culotte de peau, il n’a pas la queue d’une idée… »

-         Justement, c’est que souhaite Pompidou. Il veut un type loyal, discipliné, sans état d’âme. C’est gaulliste pur sucre qui saura mettre de l’ordre dans les rangs de l’UNR et contrer brutalement les ambitions de cette jeune ordure de Giscard…

-         Vous y allez fort, Giscard est intelligent… tempérait la princesse.

-         Il baisera les gaullistes avec son porte-flingue de Poniatowski. Croyez-moi il faut s’en méfiez comme de la vérole cet acheteur de titres… Rappelez-vous les cactus…

-         Je suis d’accord mais Messmer tout de même soupirais-je…

-         Parlons de choses plus gaies, minaudait la princesse, il se murmure que Pompidou est malade…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 08:00

Quelques temps après la séquestration de l’ingénieur Macchiarini, alors que Feltrinelli venait de mourir, la police fut à deux doigts de décapiter les BR naissantes. Le 16 mars, Curcio et sa femme Margharita, en sortant de l’appartement de la  via Ignani, après avoir acheté les journaux au kiosque d’en face lurent dans le « Corriere della serra » qu’on venait de découvrir un corps déchiqueté avec la photo d’un homme censé être Maggioni. En observant de près la photo Margherita, avec son habituelle intuition, dit qu’elle était presque sûre que c’était Osvaldo – l’un des noms de guerre de Giangiacomo Feltrinelli. L’évènement était considérable car il s’agissait du premier mort de la « lutte armée » mais les BR, comme la gauche officielle déclara dans un tract que l’éditeur révolutionnaire avait été assassiné par des nervis de la bourgeoisie impérialiste. Seul le journal de Potere operato dans un grand article reconnaissait la vérité « que le camarade révolutionnaire était mort dans un accident du travail… » En clair, Feltrinelli est sauté en l’air en amorçant un engin explosif, un soir, sur un pylône à Segrate.  Curcio avait connu Feltrinelli au printemps 68 lorsque celui-ci l’avait invité à un débat au siège de sa fondation de via Andegari à Milan. Même s’il ne voulait pas l’avouer Feltrinelli était un peu son maître à penser et lors de  la naissance des BR ils se rencontrèrent souvent dans les jardins de piazza castello avant de se rendre dans l’un de ses très nombreux appartements.


Son aura il l’a tenait de ses rencontres avec des révolutionnaires boliviens, uruguayens et brésiliens qui, lors d’un voyage à Cuba, lui avaient parlé de leurs expériences révolutionnaires. Il était certes farfelu, immensément riche, mais de par ses amitiés avec les anciens résistants communistes, il initia Curcio aux techniques des faux-papiers, à la façon de louer des appartements sans éveiller de soupçons, et à toutes les caractéristiques de la bonne planque. Nos hold-up d’autofinancement, nos braquages donc, nous permirent de nous assoir sur un trésor de guerre qui nous permit de mettre, dans une certaine mesure, la police en échec et de faire que les BR s’incruste dans le paysage et perdure. Mais l’anecdote que Curcio aimait à raconter était celle de la « musette du guérillero ». Bien évidemment, les nouveaux venus demandaient étonnés « c’est quoi cette musette du guérillero ? » Curcio, avec la condescendance de celui qui sait répondait « c’est l’instrument de survie des guérilleros d’Amérique latine et que le Che jugeait indispensable… » Il fallait l’avoir toujours à portée de main, en cas de fuite immédiate. Elle devait contenir des vêtements de rechange, des papiers, de l’argent, tout le nécessaire pour une fuite citadine, mais aussi un petit sac de sel et des cigares… » Ce dernier détail attirait immanquablement la remarque et pourquoi du sel ? La réponse tombait « parce qu’en Amérique latine le sel est un bien précieux… » Si pas convaincu l’interlocuteur faisait remarquer que du sel on en trouvait partout à Milan, Curcio, sans rire, rétorquait « c’est la tradition du guérillero donc il faut en avoir ! » Pour le cigare même respect car le Che affirmait « que le meilleur ami du guérillero dans les heures de solitude c’est le cigare. » Nous nagions dans la dévotion et la tradition.


Feltrinelli avec sa musette du guérillero me sauva à plusieurs titres la mise dans mon aventure italienne. Je m’explique. Lorsque j’avais appris l’accident du travail de Feltrinelli j’avais immédiatement joins Chloé, qui voguait dans son sillage, en lui expédiant un télégramme chez sa mère à Rome « remplacer votre chat Persan – stop – j’ai un chaton – stop – venez le chercher – stop ». Ce qui signifiait que la disparition de son ami impliquait que nous nous retrouvions dans les meilleurs délais. Le soir même je recevais un appel à l’appartement et nous nous retrouvâmes le lendemain matin pour petit déjeuner à l’hôtel Principe di Savoia qui est face à la gare centrale de Milan. Chloé, amaigrie mais habillée du dernier chic, me flanqua une gaule douloureuse qu’elle apaisa dans les toilettes avec une violence qui me laissa sur le flanc. Chloé ne me posa aucune question. Je fis de même. Lorsque nous nous quittâmes j’étais muni de la clé d’un appartement donnant sur la Piazza Navona à Rome. J’avais donc une base arrière pour me replier en lieu sûr. Chloé m’avait prévenu « tu devrais rentrer à Paris, ce qui se passe ici ne te concerne pas et tu n’as rien à gagner… » Je lui avais agrippé violemment les poignées « Si ! Te protéger et te sortir de ce merdier ! » Elle m’avait toisé « Si ça t’amuse, reste ! Mais alors nous allons nous marier… » Surpris j’avais desserré mon étreinte et j’avais bêtement répondu « Oui » Revenu à l’appartement, ou Lucia m’attendait, nous avions confectionné notre musette de guérillero et Lucia était allée la déposer à la consigne de la gare Centrale. Je pendis la clé à mon cou avec un ruban de Lucia. Lorsque a police déboula dans l’appartement, ni elle ni moi ni personne d’ailleurs ne s’y trouvait, et en ce mois de mai 1972, nous nous sommes égaillés en fuyant tous Milan…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Derniers Commentaires

Archives

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés