Roman

Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 08:00

Nantes, le 11 septembre 1943, juste avant 23 heures à proximité de la Kommandantur, Antoine Desvrières caché dans une porte cochère guette le passage du « lieutenant Werner » pour l’abattre. Celui-ci, Werner de Rompsay, un descendant de huguenots, est sur le point de terminer son enquête sur le réseau « Cornouaille ». Rue Monselet, Marie-Anne de Hauteclaire, fille du bâtonnier de Nantes, enceinte des œuvres d'Antoine, attend dans l’angoisse. Devant la Kommandantur, place Louis XVI. Le feldgendarm Helmut Eidemann essaie de faire démarrer le camion pour la patrouille de 23 heures Ainsi commence l’Ironie du sort de Paul Guimard : le destin de tous les protagonistes de l’histoire sera changé par le fait qu'Helmut Eidemann allume son moteur quelques secondes plus tôt ou plus tard. Pour les BR naissantes, il en fut ainsi car l’irruption de la police dans l’appartement, si elle était intervenue quelques minutes plus tard, aurait décapité le mouvement. Ce n’était qu’une poignée d’individus : Curcio, Margherita sa femme, Franceschini, Moretti, Morlacchi et quelques autres, à peine une douzaine entourée d’une petite centaine de sympathisants. Celui qui nous avait donné aux flics, Marco Pisetta, ne savait pas grand-chose et, en plus, il n’avait même pas raconté tout ce qu’il savait. Quand les flics l’avaient relâchés il avait appelé pour dire qu’il avait été obligé de parler, qu’il était désolé mais qu’il ne voulait pas faire de taule à cause des BR… En fait, la police était arrivée jusqu’à l’appartement en suivant Giorgio Semeria un ami de Pisetta mais elle s’était trop précipitée et Semeria fut le seul à être arrêté.


Nous avons tout abandonné : nos planques, nos voitures, nos vêtements, notre fric, une vraie déroute pour les fondateurs des BR. Ce coup de semonce fit entrer les BR dans la clandestinité la plus totale et la plus opaque ce qui aura bien sûr une grande influence sur son enfermement et sa perception de plus en plus obtuse du réel.  Pour moi, cette fuite à la cloche de bois m’a, sans aucun doute, permis d’échapper au désastre qui conduira à l’assassinat d’Aldo Moro. Ce qui m’importait, je me foutais du sort des autres, c’était de sauver la mise à Lucia. Je la récupérai à la sortie de son travail et nous allâmes passer la nuit dans la chambre où elle exerçait autrefois son petit commerce avec les gros porcs susceptibles d’intéresser l’état-major des BR. Le lendemain matin je récupérais ma musette de guérilleros à la consigne de la gare Centrale. Elle ne contenait ni sel, ni cigares cubains, mais rien que des liasses de billets verts. Nous avions, après réflexion, estimés que le moyen le plus sûr d’échapper aux contrôles de la police était d’emprunter un vol international. Nous serions un gentil petit couple en partance pour Paris. Mon stock de passeports vierges et mon petit outillage me permettaient toutes les fantaisies. J’achetai des valcroques de luxe et tout un stock de fringues. La police des frontières et les douaniers n’y verraient que du feu. Ce fut le cas. Nous prîmes l’avion du soir et, Francesca nous accueillit à Orly. Je fis les présentations. Les deux femmes se jaugeaient. Nous allâmes dîner chez Taillevent où nous attendait le père de Marie et la mère de Chloé.


Le Tout Paris politique en cette fin de mai 1972 bruissait des manœuvres assassines de Pierre Juillet et Marie-France Garaud pour éjecter le maire de Bordeaux, jugé trop laxiste, de son poste de Premier Ministre. Pour les plus fins analystes, sans aucun doute, pour tenter d’effacer l’atmosphère délétère des « affaires » le président Pompe allait se tourner vers Olivier Guichard l’un des barons du gaullisme. Le père de Marie, toujours à contre-courant, nous détrompait « Pompidou veut se défaire de l’emprise de la vieille garde gaulliste qui ne l’aime pas parce qu’elle estime qu’il a capté l’héritage du Général. Bien sûr, il apprécie la finesse de Guichard mais il veut un Premier Ministre moins indépendant… » Je le questionnai « alors vous voyez qui ? Mon ancien patron Chalandon ? » La princesse, la mère de Chloé, s’esclaffait « Il traine l’affaire Aranda comme un boulet. Vous qui avez vécu l’emprise de cet illuminé sur Albin vous devriez savoir qu’il est pour l’instant carbonisé. Pompidou va le recycler. Et puis, il aime trop les femmes… » Tout en  écrivant ces lignes la réflexion de la princesse, prenait toute sa saveur lorsque l’on sait que Rachida avait su séduire le vieux beau pour gravir les marches qui allaient la conduire jusqu’à la Place Vendôme. « Pour moi c’est Messmer qui tient la corde… » tranchait le père de Marie. Je ricanais « Cette culotte de peau, il n’a pas la queue d’une idée… »

-         Justement, c’est que souhaite Pompidou. Il veut un type loyal, discipliné, sans état d’âme. C’est gaulliste pur sucre qui saura mettre de l’ordre dans les rangs de l’UNR et contrer brutalement les ambitions de cette jeune ordure de Giscard…

-         Vous y allez fort, Giscard est intelligent… tempérait la princesse.

-         Il baisera les gaullistes avec son porte-flingue de Poniatowski. Croyez-moi il faut s’en méfiez comme de la vérole cet acheteur de titres… Rappelez-vous les cactus…

-         Je suis d’accord mais Messmer tout de même soupirais-je…

-         Parlons de choses plus gaies, minaudait la princesse, il se murmure que Pompidou est malade…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 08:00

Quelques temps après la séquestration de l’ingénieur Macchiarini, alors que Feltrinelli venait de mourir, la police fut à deux doigts de décapiter les BR naissantes. Le 16 mars, Curcio et sa femme Margharita, en sortant de l’appartement de la  via Ignani, après avoir acheté les journaux au kiosque d’en face lurent dans le « Corriere della serra » qu’on venait de découvrir un corps déchiqueté avec la photo d’un homme censé être Maggioni. En observant de près la photo Margherita, avec son habituelle intuition, dit qu’elle était presque sûre que c’était Osvaldo – l’un des noms de guerre de Giangiacomo Feltrinelli. L’évènement était considérable car il s’agissait du premier mort de la « lutte armée » mais les BR, comme la gauche officielle déclara dans un tract que l’éditeur révolutionnaire avait été assassiné par des nervis de la bourgeoisie impérialiste. Seul le journal de Potere operato dans un grand article reconnaissait la vérité « que le camarade révolutionnaire était mort dans un accident du travail… » En clair, Feltrinelli est sauté en l’air en amorçant un engin explosif, un soir, sur un pylône à Segrate.  Curcio avait connu Feltrinelli au printemps 68 lorsque celui-ci l’avait invité à un débat au siège de sa fondation de via Andegari à Milan. Même s’il ne voulait pas l’avouer Feltrinelli était un peu son maître à penser et lors de  la naissance des BR ils se rencontrèrent souvent dans les jardins de piazza castello avant de se rendre dans l’un de ses très nombreux appartements.


Son aura il l’a tenait de ses rencontres avec des révolutionnaires boliviens, uruguayens et brésiliens qui, lors d’un voyage à Cuba, lui avaient parlé de leurs expériences révolutionnaires. Il était certes farfelu, immensément riche, mais de par ses amitiés avec les anciens résistants communistes, il initia Curcio aux techniques des faux-papiers, à la façon de louer des appartements sans éveiller de soupçons, et à toutes les caractéristiques de la bonne planque. Nos hold-up d’autofinancement, nos braquages donc, nous permirent de nous assoir sur un trésor de guerre qui nous permit de mettre, dans une certaine mesure, la police en échec et de faire que les BR s’incruste dans le paysage et perdure. Mais l’anecdote que Curcio aimait à raconter était celle de la « musette du guérillero ». Bien évidemment, les nouveaux venus demandaient étonnés « c’est quoi cette musette du guérillero ? » Curcio, avec la condescendance de celui qui sait répondait « c’est l’instrument de survie des guérilleros d’Amérique latine et que le Che jugeait indispensable… » Il fallait l’avoir toujours à portée de main, en cas de fuite immédiate. Elle devait contenir des vêtements de rechange, des papiers, de l’argent, tout le nécessaire pour une fuite citadine, mais aussi un petit sac de sel et des cigares… » Ce dernier détail attirait immanquablement la remarque et pourquoi du sel ? La réponse tombait « parce qu’en Amérique latine le sel est un bien précieux… » Si pas convaincu l’interlocuteur faisait remarquer que du sel on en trouvait partout à Milan, Curcio, sans rire, rétorquait « c’est la tradition du guérillero donc il faut en avoir ! » Pour le cigare même respect car le Che affirmait « que le meilleur ami du guérillero dans les heures de solitude c’est le cigare. » Nous nagions dans la dévotion et la tradition.


Feltrinelli avec sa musette du guérillero me sauva à plusieurs titres la mise dans mon aventure italienne. Je m’explique. Lorsque j’avais appris l’accident du travail de Feltrinelli j’avais immédiatement joins Chloé, qui voguait dans son sillage, en lui expédiant un télégramme chez sa mère à Rome « remplacer votre chat Persan – stop – j’ai un chaton – stop – venez le chercher – stop ». Ce qui signifiait que la disparition de son ami impliquait que nous nous retrouvions dans les meilleurs délais. Le soir même je recevais un appel à l’appartement et nous nous retrouvâmes le lendemain matin pour petit déjeuner à l’hôtel Principe di Savoia qui est face à la gare centrale de Milan. Chloé, amaigrie mais habillée du dernier chic, me flanqua une gaule douloureuse qu’elle apaisa dans les toilettes avec une violence qui me laissa sur le flanc. Chloé ne me posa aucune question. Je fis de même. Lorsque nous nous quittâmes j’étais muni de la clé d’un appartement donnant sur la Piazza Navona à Rome. J’avais donc une base arrière pour me replier en lieu sûr. Chloé m’avait prévenu « tu devrais rentrer à Paris, ce qui se passe ici ne te concerne pas et tu n’as rien à gagner… » Je lui avais agrippé violemment les poignées « Si ! Te protéger et te sortir de ce merdier ! » Elle m’avait toisé « Si ça t’amuse, reste ! Mais alors nous allons nous marier… » Surpris j’avais desserré mon étreinte et j’avais bêtement répondu « Oui » Revenu à l’appartement, ou Lucia m’attendait, nous avions confectionné notre musette de guérillero et Lucia était allée la déposer à la consigne de la gare Centrale. Je pendis la clé à mon cou avec un ruban de Lucia. Lorsque a police déboula dans l’appartement, ni elle ni moi ni personne d’ailleurs ne s’y trouvait, et en ce mois de mai 1972, nous nous sommes égaillés en fuyant tous Milan…

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Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 07:00

Nous nous sommes installés dans un vieux palais sur les hauteurs de Cagliari, j’ai installé mon bureau à l’étage le plus élevé pour voir la mer et j’y ai campé sans mettre le nez dehors. Il me fallait prendre sur moi pour continuer d’écrire, rompre une forme de dégoût, de lassitude.  Cagliari, la ville dont Vittorini disait « je sens que Cagliari est une ville qui ne ressemble à aucune autre. Elle est froide et jaune. Froide d’une froideur de pierre et jaune comme le calcaire d’Afrique… » J’avais besoin de me sentir à la fois entouré mais isolé car je ne pouvais plus me contenter de suivre le fil des jours de mon séjour à Milan, ça ne m’inspirait plus car à part brûler de vieilles bagnoles et des pneus Pirelli, tracter à la sortie des usines, refaire le monde dans des rades enfumés, nous empailler dans des réunions interminables nous ne faisions rien de concret. C’est alors qu’un soir je ne sais plus qui a décrété qu’il fallait faire un geste dans le style des Tupamaros : enlever un type particulièrement odieux avec les ouvriers, le séquestrer brièvement, le « juger », le photographier dans une posture humiliante puis diffuser la photo pour qu’elle soit reprise dans les journaux. Ce fut un directeur d’établissement, Macchiarini, responsable des restructurations qui fut très vite désigné. Bien plus que son enlèvement ce que je garde dans mon souvenir c’est l’image du pistolet braqué sur Macchiarini, une vieille pétoire toute rouillée, et l’écriteau pendu à son cou. Sur ce dernier, le sigle des Brigades Rouges, et un texte bien dans le ton de cette époque « Tu mords et tu fuis. Rien ne restera impuni. Frappes-en un pour en éduquer cent. Tout le pouvoir au peuple armé. »


L’enlèvement fut simple. Nous prîmes Macchiarini à la sortie de l’usine au milieu d’un paquet d’ouvriers. Deux camarades l’ont abordé « Ne fait pas un geste, nous sommes armés, suis-nous et monte dans cette voiture ». C’était une fourgonnette 850 Fiat. Il n’a opposé aucune résistance. Nous l’avons trimballé dans Milan pendant des heures avant de l’interroger sur les restructurations qu’il était en train de faire chez Siemens. Aucune violence physique ne fut exercée à son égard mais il n’en menait pas large. Il a répondu sans aucune réticence à toutes les questions. A l’époque j’eus du mal à supporter ce simulacre de justice, dites populaire. Ce mec était sans nul doute un immonde salaud mais nous ne valions guère mieux avec nos méthodes de révolutionnaires en peau de lapin. Lorsqu’on lui a braqué le révolver sur la tempe Macchiarini s’est pissé dessus. Quelle humiliation, rien que pour faire une photo qui signifiait que nous étions des clandestins armés. De toute l’opération je n’ouvris pas ma grande gueule mais je restai en retrait. Quand tout fut rentré dans l’ordre, Macchiarini libéré, je confiai à Lucia mon dégoût et mon désappointement. Elle soupira en me confiant que malheureusement ce n’était que le début de la dérive car ce type d’action débouchait forcément sur la clandestinité qui renforcerait l’enfermement des groupes.Lucia n'avait pas tort nous allions vraiment nous placer dans les conditions du terrorisme et nos actions allaient devenir de plus en plus aventureuse et bientôt sanglante.


Le second palier du passage vers la clandestinité fut ce que Curcio baptisa « les hold-up d’autofinancement » Nous avions besoin de fric pour louer des appartements dans des quartiers résidentiels où la police aurait plus de mal à nous localiser. Mes petits camarades, comme moi-même, étions totalement inexpérimentés et, je l’avoue pas très rassurés. Notre première cible fut un convoyeur de fonds d’une banque qui se déplaçait à pied dans une rue du centre de Milan. Les jours précédents le hold-up nous avions analysé les mouvements de notre homme pour déterminer le mode opératoire le plus rapide, le plus efficace et surtout le moins dangereux. En fait nous mobilisâmes un véritable commando : quelques ouvriers de la Pirelli étaient disséminés sur les trottoirs et aux carrefours, un autre se tenait près au volant d’une voiture pour récupérer en cas de nécessité les deux qui allaient se charger d’aborder et de détrousser le convoyeur. Le jour dit, lorsque le type sort de sa banque, Curcio et moi le laissons s’engager sur le trottoir avant de très vite l’encadrer. Je lui pris le bras avec fermeté pendant que très calmement Curcio lui intimait l’ordre de nous remettre sa sacoche parce que nous sommes armés. Blême le type murmurait « Oui, oui, par pitié ne tirez pas » et il remettait à Curcio la sacoche. Nous fîmes encore quelques pas ensemble pendant que Curcio avertissait notre victime « Maintenant nous partons de notre côté, mais tu ne dois pas téléphoner, tu ne dois rien faire tant que tu nous auras pas vu disparaître… Derrière-toi il y a des camarades armés qui te surveillent… D’accord ! » Le type secouait la tête avec une grande conviction. Je le relâchai puis sans nous presser nous nous rendons à pied à l’appartement de Curcio où nous déposons les 25 millions de lires que contenait la sacoche. Ensuite nous nous rendons piazzale Lodi où l’ensemble de la troupe devait confluer. Une heure  passe, nous sommes très inquiets, nous pensons qu’il y a eu du grabuge après notre départ. Enfin un type de Pirelli se pointe et nous raconte que tout bêtement que personne ne s’est aperçu de rien et que toute notre troupe a fait le pied de grue aux points stratégiques sans comprendre que l’action était achevée. Il n’en irait pas toujours ainsi, les ennuis allaient commencer car nos petits numéros n’étaient vraiment pas du goût de la police milanaise.

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Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 07:00

Nauséabond, les relents de ce qui nous venait en lourdes volutes de France au travers de la presse que nous achetions au kiosque près de l’embarcadère du vaporetto empestait des pires remugles de cet éternel bubon d’une droite extrême, bien enkystée, plus du tout honteuse, bien au contraire propre sur elle, vindicative, recouverte des oripeaux de l’honorabilité, vérolant toute une frange de conservateurs inquiets, meilleur attrape petites gens, petits blancs, délaissés, déclassés, rejetés pour les pêcheurs de voix en eau trouble. Gerber, même pas, la chasse d’eau pour cette fiente nauséabonde et arrogante, non les ignorer, les mépriser, laisser cette engeance médiocre à ses petits calculs électoraux. Rétrospectivement nos inscriptions outrancières sur les murs de 68 contre le vieux Général me faisaient honte car lui, avec sa certaine idée de la France, c’était la vieille bourgeoisie vichyssoise, rance, alliée à la nouvelle bourgeoisie affairiste, avide de fric vite gagné dans de juteuses opérations immobilières ou autres affaires véreuses, qui lui avait donné congé. Le mouvement depuis les temps héroïques s’était accéléré pour atteindre la catharsis. Nous étions dans la pure fascination pour le clinquant d’un veau en plaqué or, obscène, Jasmine et moi avions décidé de devenir des expatriés apatrides. Nous paierions nos impôts dans notre vieux pays mais nous ne voulions plus partager son destin. Nous allions élever nos enfants loin de ce peuple, le nôtre, qui semblait vouloir s’en remettre à la pire des pentes.

 

Pour bien nous convaincre de la justesse de notre aversion nous sommes revenus , Jasmine et moi, pour une semaine à Paris. La ville dans sa hautaine suffisance ne nous révélait aucun symptôme de fièvre. Elle charriait son lot de touristes et les restaurants débordaient  de convives dont les cartes bleues semblaient largement approvisionnées. Tout ce petit monde semblait camper dans l’illusion sans vraiment se préoccuper de la réalité des estropiés de la fameuse mondialisation. Les rues n’étaient plus que des kyrielles de boutiques de fringues couteuses, de luxe tapageur, de gens hors du temps ou plus exactement ne vivant que dans l’instant avec une frénésie sordide. Le vieux monde offrait ses beaux restes, comme une pute fatiguée encore affriolante, aux nouveaux arrivants qui les consommaient sans vergogne, avec un mépris non dissimulé, avant de s’offrir de la viande fraîche estampillée made in China. Jasmine remontée comme une pendule me faisait des revues de presse en soulignant au stabilo les horreurs proférées par tout ce petit monde vivant hors le monde. Comment voulez-vous qu’ils nous comprennent, qu’ils ressentent ce que nous ressentons, alors qu’ils ne mettent jamais les pieds là où nous vivons, dans les transports, dans le quotidien des contraventions alimentaires, des tracas d’une administration aveugle, des caddies, des prix, des gosses qu’il faut récupérer à l’école. Des gens simples, non ce sont des non-vivants, des gens qui se transportent dans des voitures aux vitres fumées, pour qui tout est du. Merci de descendre à la prochaine pour que nous puissions vous indiquer la marche à suivre.

 

Que ce vieux peuple en soit arrivé à ce point d’abrutissement me laissait à penser que notre endettement n’était qu’un symptôme de notre asservissement. Moi qui  avait brûlé ma vie pour ne pas avoir le sentiment de la vivre je me retrouvais dans sa dernière pente avec charge d’âmes. Ça me rendait enfin responsable. Je n’étais plus dans un théâtre en représentation, pour rien, je voulais assumer ce qu’avaient fait mes parents : transmettre. Le temps m’était compté mais je ne me soumettais pas à cette arithmétique, j’assumais. Nous les soixante-huitards avons tellement été vilipendés, stigmatisés comme des corrupteurs de nos propres enfants, alors que moi je n’en avais pas eu à l’âge où j’aurais dû en avoir, que je tenais ma revanche face à ces marionnettes incapables de mettre leur propre vie en phase avec leurs discours. L’acculture de ces petits valets serviles me donnait de l’urticaire. Comment pouvait-on confier le destin d’un pays à une telle valetaille dotée d’une sous-culture en placoplâtre, sonnant le vide, emplie de creux, se résumant à une agitation fébrile. Comment pourraient-ils nous protéger des tempêtes ces mauvais capitaines incapables de se guider eux-mêmes ? Leurs postures pourraient être risibles s’ils ne nous amenaient pas au trou. Notre choix était fait, si rien ne changeait, si les médiocres tenaient le haut du pavé, nous partirions vivre avec nos enfants en Sardaigne, dans la Sardaigne indemne des folies des corrupteurs de paysage,  des bâtisseurs de laideur.  

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 07:00

Pasta e fagioli, j’adorais ! Lucia s’asseyait face à moi et me regardait manger sur la petite table de bois blanc. Elle m’avait servi un grand verre de vin. Nous restions silencieux. J’avais envie qu’elle reste avec moi et je le lui dis d’une manière détournée : « je vais lire toute la nuit car je n’ai pas envie de dormir… » Elle me sourit en se relevant « je vais te faire une marmite de café… » Lorsqu’elle se redressait j’aimais beaucoup sa manière de rejeter ses longs cheveux en arrière puis de les dégager de ses oreilles à pleine mains. Lucia n’était pas une beauté lisse, parfaite, mais altière, terriblement féline, prête à me protéger, à sortir ses griffes, à me défendre. Je la sentais tout à la fois mère, sœur et amante alors que nous n’avions fait que dormir ensemble. Ce corps à corps, qui n’avait rien eu de chaste, mais qui en était resté à une proximité ardente, me rassurait. Lorsqu’elle revint pieds-nus vêtue de son seul grand pull de laine je le lui dis. Comme mon lit de camp ne nous donnait guère d’espace nous nous installâmes l’un contre l’autre sur un vieux canapé profond et sommes toute confortable. Lucia avait tiré d’une grande armoire des oreillers et des couvertures ce qui nous donnait, installés ainsi, seulement éclairés par le trait dru d’une lampe de bureau, avec notre café à portée de mains, de bivouaquer. Si nos petits camarades nous avaient vus ainsi je suis persuadé qu’ils nous auraient accusés de déviationnisme petit bourgeois.


Je me plongeais dans Kaputt pour ne pas en ressortir. La douce chaleur de Lucia, le poids de sa tête sur mon épaule, le rythme de son cœur, ses pieds glacés, me tenait lieu de cordon ombilical. Ce livre est une sorte de voyage au bout de la nuit échevelé, où l’on passe, au cours d’un long périple au travers l’Europe Centrale, de la réalité à l’allégorie, sans que l’on puisse vraiment démêler le vrai du faux, d’ailleurs comme le dit dans la Peau le colonel américain Jack Hamilton « qu’importe si ce que Malaparte raconte est vrai ou faux. Ce qui importe c’est la façon dont il raconte. », où la barbarie est omniprésente, répétitive, banalisée. L’extermination totalitaire est avant tout  une opération culturelle, ce sont les intellectuels qui ont préparé l’œuvre des bâtisseurs de camps, des gardiens et des exterminateurs. Lorsque Malaparte visite le ghetto de Varsovie et qu’il croise deux jeune filles qui se battent pour le gain d’une pomme de terre et que l’une d’elle s’enfuie avec son petit butin laissant l’autre « les yeux remplis de faim, de pudeur et de honte ». Elle lui sourit. Gêné il lui offre de l’argent qu’elle refuse en souriant. Malaparte fouille dans ses poches, trouve un cigare et lui tend : « la jeune fille me regarda d’un air hésitant, rougit et prit le cigare : mais je compris qu’elle ne l’avait accepté que pour me faire plaisir. Elle ne dit rien, elle ne me remercia même pas : elle s’éloigna sans se retourner, lentement, son cigare dans la main. De temps en temps, elle l’approchait de son visage pour en respirer l’odeur, comme si je lui avais donné une fleur. »

4 Frank Family

En lisant le tableau de Hans Franck le nouveau roi de Pologne, car chez Malaparte ce sont des tableaux qui se succèdent, ce tueur cultivé et raffiné, bon père de cinq enfants, bon catholique de Franconie, ancien boursier à l’Université de Rome, féru de la Renaissance, bon juriste, bourreau au visage bien rasé avec ses petits mains blanches où l’on ne retrouve aucune trace du sang de ses victimes, ces mains qui vont effleurer les touches de son piano sur lequel il vient d’interpréter, avant l’arrivée de ses invités,  Prélude de Chopin, œuvre interdite comme toutes les œuvres musicales exaltant le sentiment national polonais, je pense à ce passage que j’avais lu dans les décombres du sinistre Lucien Rebatet « Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à  ce qu’un grand virtuose musical du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. » Mais attention :  « Si  ce devait être le prétexte d’un empiètement, si minime fût-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même le premier des disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin. » Et Malaparte d’écrire « l’extrême complexité de sa nature… il parle de Franck… singulier mélange d’intelligence cruelle, de finesse et de vulgarité, de cynisme brutal et de sensibilité raffinée. Il y avait certainement en lui une zone obscure et profonde que je ne parvenais pas à explorer… un inaccessible enfer d’où montait de temps en temps quelque lueur fumeuse et fugace… »

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Dimanche 11 mars 2012 7 11 /03 /Mars /2012 07:00

Lucia et moi il nous fallait vite rentrer au bercail où, sans nul doute, nous allions être soumis à la question par nos colocataires qui ne badinaient pas avec une étrange discipline qui se voulait militaire mais qui relevait bien plus d’un début de paranoïa et de soupçon qui allait s’amplifier au fur et à mesure de la répression policière. Comme toujours dans les situations délicates ce sont les femmes qui savent prendre les décisions les plus pertinentes et surtout les plus pragmatiques. Nous allions rentrer ensemble en assumant ouvertement un statut de nouveaux amants qui désarmeraient nos compagnons de chambrée. La belle italienne succombant au charme irrésistible du français fraîchement débarqué ça ne souffrait d’aucun commentaire désobligeant ni de demandes d’explication. À l’extrême limite la durée de notre escapade pouvait nous être reprochée. Il n’en fut rien mais Lucia, toujours elle, avait préparé une réponse cinglante « avec lui au moins je n’ai pas vu le temps passer » qui aurait profondément blessé l’orgueil des mâles italiens. Ce fut un grand silence qui nous accueillit et Lucia s’empressa de gagner la cuisine pour préparer le repas. Moi j’avais décidé de garder la chambre quelques jours pour me mettre les idées en place et je laissai à ma nouvelle compagne officielle le soin de l’annoncer et de me nourrir. Sur le plateau qu’elle m’apporta elle avait déposé un livre à la couverture fripée : KAPUTT de Malaparte. « Si tu veux commencer à nous comprendre, lis ce livre d’une seule traite ! Rien n’est simple en Italie… »

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J’avais lu de lui Technique du coup d’Etat publié en français en 1931 par Grasset qui m’avait intéressé car il était à cheval entre plusieurs genres, l’histoire, le pamphlet, la narration et la psychologie des masses de Gustave Le Bon et Gorges Sorel. Touffu et ambitieux il n’était pas à la hauteur du Prince de Machiavel mais il ma captiva. Bon titre, accrocheur, style alerte, formules-choc, analyse lucide, il avait tout pour plaire à un apprenti révolutionnaire. Ne disait-on pas qu’il  fut le livre de chevet de Che Guevara et de sa femme ou que le coup d’Etat des colonels grecs en 1967 s’en était inspiré. « L’erreur des démocraties parlementaires, c’est leur excessive confiance dans les conquêtes de la liberté, alors que rien n’est plus fragile dans l’Europe moderne. » Ce livre restait très moderne car il  dressait un tableau très actuel du parcours qui conduit, »l’homme nouveau », à s’emparer du  pouvoir. Peu importait qu’il soit de gauche comme Trotski ou Staline ou de droite comme Primo de Rivera ou le polonais Pilsudski ou Mussolini. Malaparte reprend la leçon de « l’intelligent » Lénine qui sait que l’idéologie est moins importante que la  réalisation efficace d’un coup d’Etat. Le Tout-Paris s’arracha le livre et TROTSKI  lui fit l’honneur de l’attaquer de plein fouet dans un discours à Copenhague le 7 novembre 1932 à l’occasion du quinzième anniversaire de la révolution d’Octobre.

 

« L’écrivain italien Malaparte, quelque chose comme un  théoricien fasciste, a récemment lancé un livre sur la technique du coup d’Etat. L’auteur consacre bien entendu des pages non négligeables de son « investigation » à la révolution d’Octobre. A la différence de la « stratégie » de Lénine, qui reste liée aux rapports sociaux et politiques de la Russie de 1917, « la tactique de Trotski n’est – selon les termes de Malaparte – au contraire nullement liée aux conditions générales du pays ». Telle est l’idée principale de l’ouvrage ! L’auteur oblige Lénine et Trotski à conduire de nombreux dialogues dans lesquels les interlocuteurs font tous deux montre d’aussi peu de profondeur d’esprit que la nature en a mis à la disposition de Malaparte. Il est difficile de croire qu’un tel livre soit traduit en diverses langues et accueilli sérieusement (…) Le dialogue entre Lénine et Trotski présenté par l’écrivain fasciste est dans l’esprit comme dans la forme une invention inepte du commencement jusqu’à la fin. » On peut comprendre l’ire du père Léon, qui jouait alors toutes ses cartes contre Joseph Staline pour capter l’héritage du grand Vladimir Ilitch, d’être présenté comme un usurpateur alors qu’il se voulait le disciple le plus fidèle de Lénine. Malaparte, bien longtemps après l’assassinat par de Léon Davidovitch par Ramon Mercader au Mexique, taillera au révolutionnaire russe une fulminante nécrologie qui se terminait au vitriol « On peut dire de lui ce qu’on peut dire de tant d’autres hommes d’action : c’était un écrivain raté. »

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Dimanche 4 mars 2012 7 04 /03 /Mars /2012 07:03

Erri De Luca, ancien dirigeant du très musclé service d’ordre de Lotta Continua à Rome, appelle la période dans laquelle je me plongeais avec réticence et incompréhension : un « Mai long de dix ans », ce que d’autres appelleront une « guerre civile de basse intensité ». En France, et même en Italie, le mouvement armé sera minimisé et surtout sa base populaire minorée alors que le Ministère de l’Intérieur italien, non soupçonnable de gonfler les chiffres, bien que sait-on jamais, estimait à plus de 100 000 les personnes susceptibles de fournir une base arrière, de la logistique aux groupuscules armées. Ça n’est pas rien, c’est même relativement important que ce soutien de la population qui tranche nettement avec le faible enracinement de Rote Armee Fraction en RFA et bien plus encore en France de la GP et de sa dérive armée : Action Directe. Ici, en Italie, ce conflit, cette guerre civile larvée a fait plusieurs centaines de morts, près de 5000 personnes furent condamnées pour leur appartenance à des groupes d’extrême-gauche et plus de 10 000 furent au moins une fois interpellées. Période complexe, particulièrement troublée, pleine de rumeurs, d’épisodes mystérieux jamais élucidés, des tentatives de complots manipulés par des services étrangers ou le crime organisé, qui a fait l’objet de relectures à posteriori, de reconstruction tendancieuse, erronées, ce que l’on dénommera en Italie la dietrologia : dietro, derrière.


Cette approche sera confortée en France par la « doctrine Mitterrand » qui offrit officiellement le refuge, au cours d’un discours lors du congrès de la Ligue des Droits de l’Homme en 1985, à tous ceux qui ayant « rompu avec la machine infernale du terrorisme » désireraient enfin « poser leur sac ». Le clivage gauche/droite à la française permettra de bien séparer en noir et blanc ce mouvement contestataire « unique en Europe par sa densité et sa longévité » en oubliant le fond historique de Guerre Froide et  de « stratégie de la tension ». Ce morceau d’histoire mal connu, enfoui sous la bonne conscience des pétitionnaires patentés de Saint-Germain des Prés, reviendra en boomerang dans le paysage médiatique après les évènements du 11 septembre 2001, lorsqu’en août 2002 le gouvernement français extradera Paolo Persichetti, ancien membre de la dernière branche des Brigades Rouges, les BR-UCC, reconverti grâce à la doctrine Mitterrand en professeur à l’Université Paris-VIII. Mais, bien sûr, l’affaire la plus médiatisée fut celle de Cesare Battisti, ancien animateur d’un groupuscule milanais : les Prolétaires armés pour le communisme (PAC), concierge à Paris et auteur de romans noirs, qui ne devra son salut qu’à la fuite au Brésil. Je garde le souvenir d’une conférence organisée par Télérama en 2004 où la délirante Fred Vargas délivrait sa version très germanopratine de l’affaire. Le BHL, non présent ce soir-là, délivrait avec plus de subtilité la même version.

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Sans entrer dans le détail, il me faut rappeler que les Prolétaires armés pour le communisme, organisation peu structurée, ont commis des hold-ups et quatre meurtres : ceux du gardien de prison Antonio Santoro le 6 juin 1978 à Udine, du bijoutier Pierluigi Torregiani le 16 février 1979 à Milan, du boucher Lino Sabbadin le même jour près de Mestre et du policier Andrea Campagna le 19 avril 1979 à Milan. Lors de la fusillade contre Pierluigi Torregiani, une balle perdue, a blessé son jeune fils Alberto Torregiani, avec qui il se promenait, et ce dernier en est resté paraplégique. Les quatre tireurs, Gabriele Grimaldi, Giuseppe Memeo, Sebastiano Masala et Sante Fatone, ont été identifiés et condamnés en 1981. Les PAC reprochaient aux commerçants Torregiani et Sabbadin d'avoir résisté aux braquages commis par des membres de leur groupe. Pas très glorieux tout cela, dans plusieurs textes publiés des années plus tard, Cesare Battisti indiquera avoir renoncé à la lutte armée en 1978, à la suite de l'assassinat d'Aldo Moro et se dira innocent des quatre assassinats revendiqués par les Prolétaires armés pour le communisme. Arrêté le 26 juin 1979 et condamné en 1981 pour appartenance à une bande armée il s’évade le 4 octobre 1981, avec l’aide de membres des PAC, de la prison de Frosinone et il s'enfuit d'Italie pour rejoindre la France puis le Mexique en 1982. C’est alors que Pietro Mutti, un des chefs des PAC recherché pour le meurtre de Santoro et condamné par contumace, est arrêté ; suite à ses déclarations, Cesare Battisti est impliqué par la justice italienne dans les quatre meurtres commis par les PAC, directement pour les meurtres du gardien de prison et du policier et pour complicité dans ceux des deux autres victimes. Le procès de Cesare Battisti est donc rouvert en 1987, et il sera condamné par contumace en 1988 pour un double meurtre (Santoro, Campagna) et deux complicités d'assassinat (Torregiani, Sabbadin). La sentence est confirmée le 16 février 1990 par la 1re cour d'assises d'appel de Milan, puis après cassation partielle, le 31 mars 1993 par la 2e cour d'assises d'appel de Milan. Il en résulte une condamnation à réclusion criminelle à perpétuité, avec isolement diurne de six mois, selon la procédure italienne de contumace.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 26 février 2012 7 26 /02 /Fév /2012 07:00

De notre nuit dans ce lieu de plaisir, où n’avions fait qu’échanger, je retins que Lucia en savait beaucoup sur l’organisation de mes nouveaux petits camarades. Pour ceux qui n’ont pas vécu, comme moi, cette période, où ne l’ont vécu qu’en France, je dois expliquer que l’Italie, où 68 a été très long, a connu un mouvement féministe très fort et même violent pour celles qui devinrent les militantes des Brigades Rouges ou des autres groupes armées. Telles les « Tantes Rouges » qui participaient en première ligne au service d’ordre de Sinistra proletaria le mince groupuscule de Renato Curcio qui donnera naissance à la  Brigade Rouge puis, très vite, aux Brigades Rouges. Après le massacre de la Piazza Fontana à Milan, toutes les manifestations des groupes qualifiés d’extra-parlementaires – de Lotta Continua à Potere Operario – s’achevaient toujours par de violents affrontements. Alors les groupes créèrent leur service d’ordre. Ceux-ci vont profondément modifier la physionomie du militantisme, jusqu’ici fondé sur le spontanéisme, le désordre, un certain romantisme, en injectant du sérieux, du paramilitaire. Le modèle du « guerrier », et aussi de la « guerrière » va attirer des jeunes plus intéressés par le coup de poing que la politique. Ce sont des soldats qui vont obéir aux ordres d’une petite bureaucratie de chefs. Ce schéma d’organisation débouchera sur un enfermement, une absence de lien au réel. Face à cette dérive, les vrais féministes, considérées par les « Tantes Rouges » comme des petites bourgeoises malades d’intimisme, n’auront d’autres choix que de rompre et de s’éloigner.


Lucia n’en était pas encore arrivée à ce stade mais au fur et à mesure que l’illégalité va sembler être la seule voie, la carence démocratique, justifiée par une culture du secret inhérente à l’usage de la force, la feront basculer. Les chefs portent sur les femmes des regards de propriétaires, « tu ne peux pas comprendre… » est leur leitmotiv, les trucs graves sont pour les hommes. Elle connaissait bien Renato Curcio pour l’avoir accueilli lorsqu’il était arrivé à Milan. Celui-ci se considère comme étant le fondateur des Brigades Rouges – version contestée par une autre fondateur Mario Moretti – et il a raconté à Lucia que l’idée du nom leur était venue pendant une traversée de Milan en voiture lors d’un tiède après-midi de septembre 1970. Margharita Cagol, sa femme, et lui rentraient chez eux en compagnie d’un ouvrier de la Pirelli et d’un autre camarade dans une Fiat 500 toute déglinguée. Ils discutaient bien sûr, en Italie on discute toujours en tout lieu et toute circonstance ; ils discutaient de leur présence dans les luttes des usines milanaises. Jusqu’ici ils l’avaient fait à visage découvert mais photographiés, filmés, certains ouvriers avaient été licenciés. Que faire ? Et comment le faire ? Curcio se référait aux Tupamaros en Uruguay, de leur guérilla. Ils arrivaient à la piazzale Loreto lorsque l’ouvrier de la Bicocca – surnom de la Pirelli – résuma leurs  discours à sa façon « Cette année on ne peut plus continuer à se faire baiser par Pellegrini. Ce type-là, il ne perdra jamais sa manie de se planquer  derrière les caisses pour nous mitrailler de ses photos » Pellegrini ne faisait que son boulot de surveillant, il espionnait et rendait compte à la direction photos à l’appui. L’autre camarade suggéra « Et si on brulait sa bagnole ? »

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Acte héroïque s’il en est ? Reste que si le tract qui l’accompagnait n’était pas signé ce ne serait jamais qu’une bagnole de plus brûlée, qui plus est : une poubelle ! « Disons-le, en effet », coupa l’ouvrier de la Pirelli « il suffit de trouver un beau nom, facile, percutant, qui soit tout un programme. » Curcio alors se souvint que, quelques heures plus tôt, sur la table de la rédaction de Sinistra proletaria, quelqu’un avait laissé une photo inédite de 1945 : Mussolini et Claretta Petacci pendus le tête en bas, une image très dure. C’était les brigades partisanes qui avaient mis leurs cadavres au pilori. Il y eut un blanc puis le type de la Pirelli reprit la parole « Voilà, c’est une bonne idée : on pourrait signer les Brigades… Brigades quelque chose… » Brigade comment ? Via Padova, ils passaient à proximité d’une section historique du PCI « Vous voyez section, après la guerre c’était une citadelle de la brigade Volante Rossa, mon père en faisait partie… » interrompit les digressions sur le futur qualificatif. A ce moment-là, Margharita intervint « D’après moi la première action e guérilla urbaine en Europe a été la libération d’Andréas Baader, organisée par nos camarades de le Fraction Armée Rouge : Armée me semble exagéré dans notre cas, mais « Brigade rouge » me plaît, qu’en dites-vous ? » Ainsi va l’histoire, quand à l’étoile à cinq pointes dans le cercle c’est l’étoile irrégulière des Tupamaros facile à dessiner « on prenait une pièce de 5 lires pour tracer un cercle et à l’intérieur on dessinait l’étoile avec une équerre… »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 19 février 2012 7 19 /02 /Fév /2012 07:00

Nous avons dansé comme des somnambules, hors tout, caparaçonnés dans la bulle que traçaient autour de nos corps la musique sirupeuse et le halo des lumières tamisées qui viraient du rouge au bleu  en passant par le vert. Abandon, abandonnés, perdus, échoués dans cette boîte outrageusement luxueuse au milieu de mâles libidineux qui jetaient sur notre enlacement des regards envieux, nous avions envie de nous noyer, de disparaître. Lucia fatiguait. Je l’entraînais de nouveau vers notre refuge. Pour rejoindre notre table nous devions passer entre les tables basses et les fauteuils profonds ce qui mettait les regards des mâles à la hauteur du haut des cuisses de Lucia qui tanguait sur ses hauts talons. Certains étaient au bord de la rupture lorsqu’elle passait au raz de leurs mains. Seule ma présence les retenait d’agir. La jupette de cuir, à chaque pas, laissait entrevoir ce qu’ils voulaient investir, fouir. Soudain Lucia me lâchait la main, se plantait face à une tablée et posait son pied gauche sur la table, provocante. De sa voix rauque et sensuelle elle leur jeta son prix comme on dégoupille et balance une grenade à fragmentation. Estomaqués les types la mataient sans réagir. Lucia jouait gros car si l’un d’eux, où même plusieurs, ou même tous acceptaient la transaction, elle devrait dénouer le contrat. S’exécuter. Par bonheur la hauteur de son tarif dépassait les capacités financières de ces petits bourgeois. Lucia les laissait en plan en leur jetant un regard méprisant. Derrière son bar le patron ne semblait guère goûter la plaisanterie. Je sentis qu’il me faudrait montrer les crocs au plus vite. Ce que je fis après avoir laissé Lucia se rassoir à notre table.

 

Notre dialogue fut bref. D’une poche intérieure de mon blouson je sortis, enfoui dans un vieux porte-cartes, mes insignes d’OPJ. Le patron, un bellâtre, se contenta de sourire et d’opiner sans prononcer le moindre mot. Comme c’est dans la corporation des tauliers de boîte de nuit que se recrutent la majorité des indics il connaissait la musique. Mon tricolore proche de celui de son pays ne provoqua chez lui aucun étonnement, la chasse aux « terroristes internationaux » étant ouverte il trouvait normal qu’un poulet français vienne farfouiller dans l’une des villes où ils prospéraient. Par avance je savais que l’addition serait à son compte. Lucia, à mon retour, ne me posa aucune question. Ce fut moi qui embrayais. Lui dire, tout lui dire. Je commandai une nouvelle bouteille de champagne. Le patron nous octroya du Krug. Pendant que je parlais Lucia venait se nicher sur mes genoux. Je commençais par Marie puis, avec une précision féroce, je dévidais ma vie à la con comme on vide les placards d’un mort. J’étais déjà mort depuis longtemps. Lucia glissait ses mains sous ma chemise. Elles étaient étrangement glacées. La fatigue n’avait aucune prise sur nous. Lucia me chuchotais à l’oreille. « Montons ! » Le patron pressentant notre repli vers des lieux plus intimes avait déposé une petite clé de bronze sur le plateau. Pour accéder à l’étage il nous fallut emprunter d’abord un long couloir auquel on accédait par une porte où il était écrit « cuccina »  puis monter un  escalier en colimaçon. L’étage sentait l’opulence épuré. Haute moquette de laine, mélange de design et de meubles de style, lourds rideaux, lit immense, tableaux d’art moderne. Je m’en étonnai car ça ne correspondait en rien au niveau de la clientèle d’en bas. Lucia riait franchement. « Ce n’est pas fait pour eux mon beau. Ici ce sont les maîtres, les grands patrons, les hauts politiques, les dignitaires dévoyés de l’Eglise, qui viennent prendre leur plaisir. L’entrée de ces boudoirs est bien plus discrète, elle se situe dans un immeuble aussi discret que très respectable… »

 

Nous nous sommes allongés sous des draps de soie. Je déteste les draps de soie alors je me suis allongé tout habillé en ôtant seulement mes boots. Ça a fait beaucoup rire Lucia qui, elle, s’est délestée de son armure de cuir pour ne garder que sa petite culotte. Ses seins m’émurent mais je repris le fil de mon histoire sans aller à leur rencontre. Afin de ne pas s’assoupir Lucia s’asseyait sur son céans et se calait dans la masse des oreillers. Je fis de même en profitant de la manœuvre pour me délester de mon jeans. Lucia m’aidait à me désincarcérer et de ses doigts légers elle effleurait la protubérance que je ne pouvais plus cacher. « J’aime que tu bandes pour moi… » se contenta-t-elle de me dire en croisant les bras sous sa belle poitrine. Nous étions deux gamins et nous ne nous occupions, pour une fois, que de nous, loin des combats perdus d’avance et inutiles. La nuit filait derrière les épais rideaux, seule la petite lampe de chevet veillait sur notre cocon. Je dévidais. Je buvais de grands verres d’eau. Je ne voulais rien omettre, aller jusqu’au bout pour mesurer si j’étais vraiment arrivé au bout de ma route. Je n’attendais pas de Lucia qu’elle me le dise, je ne la prenais pas à témoin, je me contentais de m’épuiser à dire, à déverser mon gravier en tas sans trop savoir quel serait son devenir. Lucia nous fit monter du café que l’on déposa devant notre porte. Elle se levait pour le récupérer. Face aux ondulations de ses hautes fesses fermes je la sifflais avec toute la vulgarité dont j’étais capable. Sans se départir de sa dignité elle ouvrait la porte, s’accroupissait pour récupérer le plateau et revenait vers moi avec une lenteur étudiée qui imprimait à ses seins une houle d’une sensualité hautaine, provocante, de celle qui déchaîne les démons, libère les fureurs. Lucia posait le plateau sur mes cuisses. « Enlève ta culotte ! » Elle s’exécutait. La vue de sa chatte, bien implantée, buisson ardent, m’apaisait. « Dans l’eau de la claire fontaine, elle se baignait toute nue, une saute de vent soudaine, jeta ses habits dans les nues, en détresse elle me fit signe pour la vêtir d’aller chercher des monceaux de feuilles de vignes, fleur de lys et fleurs d’orangers… » Lucia se glissais sous les draps de soie et nichait ses pieds sous mes cuisses. J’exultais !

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 12 février 2012 7 12 /02 /Fév /2012 07:00

Ce dont nous avions besoin, Lucia  surtout, simple compagne de route de types accrochés, tels des sangsues, à une idéologie dure, fragmentée, fermée, sans avenir, elle subissait toutes les contraintes, assumait tous les dangers, sans pouvoir exprimer ses doutes, ses craintes, c’était de nous extirper de cette gangue, de ce plomb encore mou qui menaçait de nous engloutir. Le fossé entre un discours basiste, soucieux de donner la parole aux ouvriers qui ne l’avaient jamais eu, et une pratique léniniste d’une soi-disant avant-garde de la classe ouvrière pétrie de certitudes, bordélique, bavarde, peuplée de jusqu’auboutistes, d’idéalistes, d’opportunistes, de couards futurs délateurs, les repentis, les dissociés de la loi de 1986, commençait de se creuser. Pier Paolo Pasolini, que l’on ne peut soupçonner d’être un réactionnaire, écrivait dans L’Expresso du 16 juin 1968, à propos des étudiants italiens soixante-huitard « … Maintenant les journalistes du monde entier (y compris ceux de la télévision) vous lèchent (comme on le dit encore en argot d’étudiant) le cul. Moi pas, très chers. Vous avez des gueules de fils à papa. Vous êtes  trouillards, pas sûrs de vous, désespérés… »

 

Nous sommes allés dans une boîte chic, un club privé du centre de Milan où les portiers laissèrent entrer Lucia en la saluant comme une habituée. Elle l’était, la fille du vestiaire en empoignant sa pelisse râpée lui donna un petit surnom italien dont le sens m’échappa mais qui témoignait d’une forme de complicité intime. Ma surprise fut encore plus grande lorsque je découvris les longues jambes de Lucia qui descendaient d’une mini-jupe de cuir noir qui laissait apparaître le haut de ses bas suspendus à un porte-jarretelles. « Je fais l’escort-girl pour boucler mes fins de mois… » se contenta-t-elle de me dire en me prenant le bras pour m’entraîner vers la gueule rouge d’un escalier qui menait à une cave d’où émanait une musique sirupeuse. Sa poitrine, avantageusement enserrée dans ce qui devait être une guêpière, attirait des regards concupiscents d’une clientèle d’hommes d’affaires en goguette. Nous nous assîmes dans l’une des nombreuses niches qui bordaient une piste de danse où quelques couples désaccordés : belles plantes et gras du bide, se préparaient à passer à des jeux plus rémunérateurs. Le champagne que l’on nous servit était bon, les italiens sont fous de champagne. Je ne savais que dire mais Lucia, elle, avait beaucoup à dire. « Pour nos petits camarades je suis ici en service commandé, en repérage, mais ils se gourent, je suis ici, parce que j’aime ça : le luxe, le fric, le plaisir, mais pour l’instant je ne couche pas… ces messieurs se contentent de mes services manuels et surtout buccaux, ça les change de bobonne et surtout je leur sers de la domination. Ils adorent se faire fouetter, se faire pisser dessus, me lécher les pieds et la chatte bien sûr… Le mâle italien rêve de mater deux lesbiennes en action, alors nous leur servons à la demande ce genre de gâterie, au prix fort bien sûr… »

 

Lucia volubile, passait de ses ébats tarifés à l’analyse politique de la situation avec facilité, une forme de défi de femme levant la chape du lourd machisme de ces temps, y compris bien sûr dans nos cercles dit révolutionnaires. Je l’écoutais sans poser de questions. « Si je te raconte tout ça c’est que tu n’es pas clair… tu es ambigu… mais tu aimes les femmes… et de toute façon j’ai besoin de me décharger de ce fardeau qui me pèse… je ne sais pas où je vais mais je n’ai pas envie de mourir d’une balle perdue et plus encore de croupir dans une geôle des années durant et surtout pas de me retrouver dans une cuisine à faire la bouffe et à torcher des gosses. Je veux vivre, vivre ma vie, hors d’ici, être indépendante, libre de mon destin… » Je ne savais que répondre. Lucia le sentait, elle me rassurait « t’en fait pas je ne te demande rien, sauf de partager avec moi mes secrets, et, le moment venu, peut-être de m’aider à me tirer de ce merdier… » Je lui prenais la main. Elle me disait « embrasse-moi ! » Je le faisais de bon cœur mais mes mains restaient sages car, même si j’étais dans le dur, je gardais assez de lucidité pour ne pas briser le fil de notre conversation. Lucia commandait une nouvelle bouteille de champagne. Ses yeux brillaient d’une lueur où se mêlaient lucidité et désespoir. « Dansons ! » Je m’exécutais tout en jetant un regard circulaire sur l’amas de gus vautrés sur des poufs. C’était ouragan dans les calbuts. Lucia se plaquait contre moi et je n’eus d’autre alternative que de poser mes mains sur ses fesses moulées par le cuir.  

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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