Roman

Dimanche 27 novembre 2011 7 27 /11 /Nov /2011 07:00

Tout fut réglé en deux temps trois mouvements : carte blanche, tous frais payés, primes  de risque et de résultat. Ma sécurité personnelle exige que je ne vous fasse aucune relation précise de ce que j’ai fait à New-York et bien sûr avec qui je l’ai fait. Deux cibles prioritaires : le Sofitel et Nafissatou Diallo, en sachant que l’un comme l’autre seraient d’un accès difficile mais, avec mes contacts locaux, nous avions les moyens de les contourner. L’important était d’aller droit au but, au plus vite, en passant au travers des mailles distendues de la machine judiciaire. Ici avec du blé tout est possible à condition d’être bardé d’excellents lawyers et  de travailler avec des pros du renseignement. Deux points focalisèrent mon attention après la relation que me fit Stef au téléphone : qu’était-il advenu du BlackBerry de notre client et que s’était-il passé dans la chambre 2820, située au même étage que la suite de DSK et où Nafissatou Diallo s'était rendue à plusieurs reprises avant et après son « contact » avec l'ancien favori des sondages ? Sur les autres chantiers, tout particulièrement celui de son compagnon embastillé Amara Tarawally, originaire de Sierra Leone, à qui elle a dit, sur l’un de ses 5 téléphones « Ne t’inquiètes pas, cet homme a beaucoup d’argent, je sais ce que je fais », nous avons très vite su que cet habitué de la manipulation des femmes, plusieurs fiancées au compteur, était un suceur de fric. L’une d’elle nous a expliqué qu’il avait tenté de l’escroqué. Pronostic évident : il était le talon d’Achille de la pieuse plaignante qui se révèlera être sa femme puisque marié religieusement avec lui.

 

Comme le groupe Accor, auquel le Sofitel appartient, est français je pus actionner facilement les procédures habituelles : les hommes, surtout les importants, ont tant de faiblesses répertoriées et fichées, pour avoir accès, bien avant tout le monde, aux enregistrements réalisés par les caméras de surveillance du Sofitel. Pour les relevés téléphoniques, depuis l’affaire des fadettes, vous savez tous qu’il suffit de raquer pour y accéder à condition bien sûr d’être couvert par sa hiérarchie : la mienne ne pouvait rien me refuser. Afin d’éviter que nous fussions repérés par les grandes oreilles nous désignons toujours notre client Kbis et la plaignante KO (en souvenir du boxeur nantais Souleymane Diallo). La relation qui suit revient, minute par minute, sur le film des événements troubles qui ont jalonné ce fameux 14 mai. 64067381diallo-s-jpg.jpg

En début de matinée Kbis découvre qu'il a « un sérieux problème avec un de ses téléphones BlackBerry » qu'il utilise pour envoyer et recevoir des messages aussi bien personnels que professionnels. Il soupçonne que celui-ci aurait été hacké car une amie qui travaille comme documentaliste au siège parisien du PMU (anagramme bien sûr), lui a envoyé un message dans la matinée pour le prévenir « qu'au moins un de ces e-mails privés récemment envoyés depuis son BlackBerry à son épouse, avait été lu dans les bureaux du PMU à Paris. »

 

10 h 07 Inquiet, Kbis téléphone à sa femme depuis le BlackBerry en question. « Au cours d'une conversation qui dure moins de six minutes, il lui annonce qu'il a un gros problème » et insiste pour qu'elle contacte Stef pour qu'il puisse rapidement « faire examiner le BlackBerry et l'IPad par un expert », une fois qu’il sera rentré à Paris.

 

12 h 06 - 12 h 07 KO, qui travaille depuis trois ans comme femme de chambre au Sofitel, pénètre dans la suite présidentielle occupée par Kbis. Ses bagages sont « visibles » dans l'entrée et selon l’usage dans tous les hôtels le personnel n'entre pas dans une chambre pour la nettoyer tant que le client s'y trouve.

 

12 h 13, Kbis téléphone à sa fille avec laquelle il a rendez-vous pour déjeuner, pour la prévenir qu'il risque d'être en retard.

 

12 h 26 KO entre dans la chambre 2820, située au même étage que celle de Kbis. La femme de chambre s'y est déjà rendue à plusieurs reprises dans la matinée, « Y avait-il quelqu'un dans la chambre 2820 en dehors de KO avant et après sa rencontre avec bis ? Si oui, qui étaient-ils et que faisaient-ils là ; et pourquoi, dans tous les cas, Diallo a-t-elle nié qu'elle s'était rendue dans la chambre ? » Pour l’heure il est trop tôt pour livrer les éléments de réponse dont je dispose.

 

12 h 28 Kbis quitte le Sofitel dans un taxi en direction du restaurant McCormick & Schmick's, sur la Sixième Avenue. D'après les caméras de surveillance de l'établissement, il arrive à destination à peu près une demi-heure plus tard.

 

12 h 51 Le téléphone de Kbis est déconnecté et le système de géolocalisation de l'appareil désactivé, comme en témoignent les archives de la compagnie BlackBerry. « Si on excepte la possibilité d'un accident, pour qu'un téléphone soit mis hors service de cette façon, il faut, selon un expert légal, une connaissance technique du fonctionnement du BlackBerry » nous ont précisé nos experts.

 

12 h 52 KO est prise en charge par le service de sécurité de l'hôtel.

 

13 h 03 John Sheehan, un expert des questions de sécurité  « identifié sur son profil LinkedIn comme directeur de la sûreté et de la sécurité chez Accor », reçoit un appel du Sofitel pour assister les équipes de l'établissement. Dans la voiture qui le conduit au Sofitel il téléphone. Serait-ce au responsable de la sécurité du groupe Accor, un ancien membre de la brigade antigang d’Ange Mancini ? Motus !

 

13 h 33 Brian Yearwood, ingénieur en chef du Sofitel, et un inconnu qui a auparavant accompagné KO jusqu'au PC sécurité s'éloignent du groupe rassemblé autour de la femme de chambre. A l'abri des regards, ils se congratulent, frappent dans leurs mains et se lancent dans « ce qui ressemble à une extraordinaire danse de fête qui dure trois minutes ». Scène étrange mais visible sur les bandes vidéo-surveillance.

 

14 h 05 Deux officiers de police arrivent au Sofitel.

 

14 h 15 Kbis « se rend compte dans le taxi qui le mène à l'aéroport que le BlackBerry qu'il souhaite faire expertiser à Paris a disparu. Depuis un autre mobile, il réussit à joindre sa fille et lui demande de retourner au restaurant pour vérifier que l'appareil ne s'y trouve pas. Celle-ci renvoie un message à son père à 14 h 28 pour le prévenir  qu'elle a fait chou blanc. A 15 h 01, Kbis, toujours en route vers l'aéroport, essaie en vain de joindre le BlackBerry à partir de son portable de rechange. Une demi-heure plus tard, il se résigne à appeler le Sofitel pour avertir le personnel qu'il a vraisemblablement oublié son téléphone dans la suite 2806. »

 

15 h 42 Quelqu’un du Sofitel rappelle Kbis, c’est un homme, flanqué d’un détective de la police il ment en annonçant que l BlackBerry a été retrouvé. Il propose de lui faire porter. Kbis répond « Je suis au terminal d'Air France, porte 4, vol 23 »

 

16 h 45 La police arrête Kbis dans l'avion qui devait le conduire à Paris. Le BlackBerry ne sera jamais retrouvé et les soupçons de piratage de l'appareil jamais étayés par des analyses d'expert.

 

NB. Toutes ses questions inédites sont posées par Edward Epstein dans un long article de la New York Review of Books à paraître ce week-end, et auquel LeMonde.fr a eu accès.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 20 novembre 2011 7 20 /11 /Nov /2011 07:00

Ça faisait un bail que ce bout de ma vie n’était pas remonté à la surface : la vague rose de 1981, la fête à la Bastille, Mitterrand rose à la main se perdant dans le ventre du Panthéon, la vieille garde de la Convention des Institutions Républicaines, une forme d’ivresse face à une droite KO debout, le procès de la compétence, quatre communistes, les plus présentables, au gouvernement de Pierre Mauroy : Charles Fiterman Ministre d’Etat, Anicet Le Pors, Jack Ralite et Marcel Rigoud, les nationalisations :cinq groupes industriels la Compagnie Générale d’Électricité, Péchiney-Ugine Kuhlmann, Rhône-Poulenc, Saint-Gobain et Thomson-Brandt, deux compagnies financières (Suez et Paribas) et 36 banques, l’abolition de la peine de mort… Dans ce maelström désordonné la garde rapprochée d’un Rocard confiné dans un Ministère du Plan sans grands pouvoirs battait le rappel et, par une succession de rencontres amicales je m’étais retrouvé propulsé dans le marigot politique. Rien que des bons souvenirs et un carnet d’adresses dodu. Se préparer aux échéances futures, la machine huilait ses rouages dans l’attente du grand combat présidentiel. Bien évidemment, eu égard à mon expérience, j’œuvrais dans le cambouis.

 

Stef en était lui aussi. Lorsque « Rocard d’Estaing », dixit cette vieille roulure cryptocommuniste de Chevènement, se scratchera aux européennes par les bons soins de Bernard Tapie manipulé par Mitterrand, la machine volera en éclat, chacun reprendra le fil de sa vie professionnelle et seuls les d’amitiés perdureront. J’aimais bien Stef, un vrai démerdard, fidèle, traçant sa route avec le génie de miser toujours sur les bons chevaux. Lorsque son nom s’afficha sur l’écran de mon téléphone je savais par avance que j’allais de nouveau plonger dans la merde. Notre échange fut concis. « Je lui dois bien ça, tu comprends… » me disait-il. Oui je le comprenais et, en creux, je savais que j’allais exercer le même devoir en réciproque. Par amitié pour Stef et non pour l’autre dont l’incommensurable légèreté arrogante m’avait toujours déplu. Aimer le cul est une chose fort compréhensible mais se vautrer dans le n’importe quoi lorsqu’on ambitionne de se présenter à un tel poste m’apparaissait comme de la pure inconscience. Mais tout cela je le gardais pour moi, le devoir d’amitié passait largement au-dessus de mes analyses personnelles.

 

Restait Jasmine ! En raccrochant je prenais conscience que j’avais charge d’âmes et que, pour une fois, je devais m’expliquer. Ça peut paraître simple, sauf que jusqu’ici je n’avais jamais pratiqué. Mes décisions je les avais toujours pris seul. Je n’engageais que moi. D’un seul coup je me sentais démuni et un peu honteux d’avoir donné ma parole sans réfléchir. Une fois rentré, au lieu de me mettre devant mon écran pour écrire je m’installai dans la cuisine pour me préparer un plat de pâtes. J’avais besoin d’énergie lente pour avoir le courage de dire à Jasmine que j’allais au casse-pipe pour un type qui en valait tout juste la peine.

-         Je prends l’avion ce soir pour New-York…

-         Tu as bien réfléchi mon amour ?

-         Non…

-         Alors puisque ta décision est prise je ne te demande qu’une seule chose : fais-le cracher un max…

-         Tu n’y penses pas !

-         Ce n’est pas une hypothèse mon grand c’est une exigence…

-         Mais…

-         Il n’y a pas de mais… tout travail mérite salaire… de toute façon c’est moi qui vais régler tout ça…

-         Avec qui ?

-         Donne-moi ton téléphone !

Je m’exécutai. Elle appuya sur le numéro du dernier appel et je poussai un lâche soupir de soulagement.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 16 octobre 2011 7 16 /10 /Oct /2011 07:00

M’auto-qualifier d’auteur vous paraîtra fort prétentieux au regard de ces trois petits paragraphes que je poste ici depuis 5 ans. Mais je n’ai pas trouvé mieux pour me désigner puisque c’est moi qui écris. L’aventure de ce petit roman en ligne a en effet commencé le 7 octobre 2006, comme ça, pour m’obliger à écrire pour de vrai. Depuis je n’ai jamais failli au rendez-vous qui, très vite, s’est calé sur le dimanche. J’écris donc et, même si parfois j’ai emprunté des chemins improbables, progressant a vu,  il faut que vous sachiez que ce travail d’écriture me demande un temps de préparation et de concentration important. D’abord il me faut lire, me documenter, vérifier des souvenirs, assimiler, digérer. Reste ensuite à se mettre face à la page blanche, entrer en moi-même et reprendre le fil de mon histoire.

 

Écrire est toujours une douleur, une incertitude, un combat contre la solitude.  Dans l’espace-temps que je me donne pour bâtir cette histoire, semaine après semaine, dès que je m’y engage, je n’ai jamais  la certitude d’aboutir. Tout ce que je vous livre est un premier jet, avec peu de corrections, et malheureusement une relecture rapide qui laisse passer bien des scories, des fautes d’orthographe et des approximations. J’assume ce matériau brut, imparfait, il est la conséquence normale de ce que j’ai voulu que soit ce mode d’écriture en ligne. Qu’en ferais-je à terme ? Je n’en sais rien, sans doute rien. D’ailleurs y aura-t-il une fin ? Là n’est pas le sujet du jour qui, vous l’aurez compris, est de vous annoncer que je suspends temporairement la publication dominicale.

 

Pour combien de temps, je ne saurais vous le dire. Il ne s’agit pas d’une panne d’inspiration : tout le matériau sur les années de plomb a été amassé, lu, logé dans ma tête, tout est en place mais je ressens le besoin de souffler, de lever le pied, de me dispenser d’entrer dans cette histoire très complexe dont les fils sont très difficiles à démêler. La pente de la caricature guette : l’affaire Battesti en témoigne. Le narrateur, qui n’est pas moi, depuis que Marie, sa Marie, son amour avec un grand A – ne riez pas – repose dans le cimetière de Port-Joinville, à l’Ile d’Yeu, brûle sa vie pour ne pas avoir à la vivre. Pour autant, sa petite histoire emprunte les chemins de la Grande et il n’entre pas dans ses intentions d’écrire cette dernière avec la facilité que donne le recul du temps passé. Si tant est que son récit ait un sens il le trouve dans une narration aussi précise et juste que possible de faits avérés. Je me donne donc du temps pour trouver la bonne porte par laquelle j’entrerai à nouveau dans ce récit.

 

Je ne sais si l’un ou l’une d’entre vous a lu l’intégralité de mon fatras d’écriture mais, si par hasard, elle ou  il existait je lui dois d’achever mon récit. Vous êtes toujours une poignée à me lire chaque dimanche et lundi et j’avoue que je me demande toujours pourquoi. Pour ne rien vous cacher peut-être que dès dimanche prochain je reprendrai le fil de mon histoire. Qu’importe, mais soyez sûr que je ne laisserai pas ce récit inachevé car il fait maintenant parti de ma vie. Merci donc à celles et ceux qui me lisaient à chaque dimanche, à bientôt sur mes lignes…   

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 9 octobre 2011 7 09 /10 /Oct /2011 02:00

Le point d’achoppement, quasi de rupture, tenait à ce que les maîtres de Langley, grands consommateurs de notes, exigeaient que je leur en ponde une par semaine pour justifier de mes activités et que, bien évidemment je m’y refusais. Pendant quinze jours la partie de bras de fer connut des moments alternant le comique de répétitions : claquement de portes, fausses sorties, quiproquo, câlineries et les franches menaces. Nous eûmes même droit à l’ambassadeur des USA en personne et même à une convocation au Quai d’Orsay par un  le  directeur du cabinet de Maurice Schumann. Nous protestions à chaque fois de notre bonne foi prétextant que dans les situations où nous allions nous trouver coucher sur le papier des renseignements mettant en cause nommément ceux que nous côtoierions dans les organisations clandestines équivalaient à mettre, à terme, notre sécurité en danger. Les noms de code, les classifications à ne diffuser à…, le cloisonnement, dont raffolent nos amis américains ne trouvaient pas grâce à nos yeux. Si Chloé n’avait pas été en première ligne à Milan je les aurais envoyé chier très vite. Tout, sauf la rupture ou la capitulation en rase campagne, il nous fallait trouver un compromis acceptable par les deux parties. Comme souvent il nous tomba du ciel en la personne de Marie-Amélie dont le mari venait d’être nommé ambassadeur auprès du Saint Siège et qui débarqua un beau matin à Paris sans crier gare. Francesca lui  fit le  récit de notre partie de bras de fer avec les américains. Elle éclata de son grand rire chevalin « et moi qui me demandait comment j’allais retrouver l’adrénaline des Andes, tu m’offres une occasion en or ! » Francesca, par bonheur, ne cherchait pas à savoir en quoi consistait son adrénaline des Andes, mais lui demandait ce qu’elle entendait par occasion en or. « Ce sera moi votre petit télégraphiste… »

 

Les américains acceptèrent sans broncher le principe de la boîte aux lettres nichée à l’Ambassade de France auprès du Saint-Siège installée depuis le 15 décembre 1950 à la villa Bonaparte, près de la « Porta Pia ». Pour la petite histoire elle fut construite en 1750 pour le cardinal Silvio Valenti Gonzaga, secrétaire d'État du pape Benoît XIV. Le cardinal transforma en jardins des vergers et fit élever au centre le pavillon dont la décoration et l'ameublement devinrent vite célèbres : la collection de papiers chinois, la table mécanique de la salle à manger et les plantes exotiques du jardin constituaient autant de curiosités dans la Rome du XVIIIe siècle. Après la chute de l'Empire, une partie de la famille Bonaparte, Madame mère (Laetitia), le cardinal Fesch, oncle de Napoléon, certains de ses frères s'installèrent sous la protection du pape Pie VII (le prisonnier de Fontainebleau qui avait sacré Napoléon). La sœur de Napoléon, Pauline, princesse Borghèse, qui avait suivi l'Empereur déchu à l'Île d'Elbe, les rejoignit en 1815 et fit l’acquisition de la villa Valenti. À la mort de Pauline en 1825, la villa passa à ses neveux et à leurs descendants jusqu'en 1906 date à laquelle elle fut vendue... au gouvernement prussien qui y installa sa légation près le Saint-Siège en 1908, ambassade d'Allemagne entre 1920 et 1944. En 1945, les biens du Reich étant confisqués par les Alliés, la France en fit l'acquisition pour y installer sa représentation près le Saint-Siège.

 

Francesca se partagerait entre Paris et Rome, moi entre Milan et Paris avec des incursions discrètes à Rome, Chloé naviguerait dans la clandestinité milanaise et turinoise où je la rejoindrais sous une fausse identité et, bien sûr, à la villa Bonaparte Marie-Amélie nous servirait de havre extraterritorial en cas de nécessité. Restait simplement à trouver un appartement à Rome pour Francesca, roder nos procédures de communications, prévoir une logistique adaptée à tous les cas de figures. Depuis mon retour en France j’avais fait des voyages éclair à Genève où Chloé venait me rejoindre. Nous nous retrouvions à l’Hôtel du Parc des Eaux-Vives, elle inscrite comme directrice d’une filiale d’un grand groupe pharmaceutique américain, et moi comme avocat d’affaires français. Nous réservions toujours les même deux chambres au même étage et affections de ne pas nous connaître. Afin de ne pas éveiller les soupçons, Chloé restait quatre à cinq  jours et moi j’arrivais en fin de journée et repartais le lendemain. En fait, le personnel se fichait pas mal de nous mais c’est moi qui avait, sous ce prétexte, imaginé ce moyen pour que Chloé puisse vraiment faire une pause, décrocher. Je l’avais retrouvée épuisée, amaigrie, tendue comme une corde de violon. Elle n’avait même pas protesté et dans le huis-clos de ma chambre où elle venait me rejoindre sitôt le dîner je tentais de la sauver de ses démons. Sa seule réponse « Tu n’es pas obligé de venir me rejoindre. C’est sans espoir, tu ne peux pas savoir la chape d’irréalité qui pèse sur nous. Nous vivons entre nous, avec nos certitudes, nos aveuglements, notre ignorance de la vraie vie… » Très vite je me contentais de l’aider à reprendre des forces physiques en la dorlotant comme une enfant.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 2 octobre 2011 7 02 /10 /Oct /2011 02:00

Carte blanche, avec un aplomb et une décontraction qui les fit ciller, je leur demandais, sans même leur donner d’explications sur ma façon cavalière dont je les avais laissé tomber au Chili, de me laisser à nouveau en Italie avoir un pied dans le camp des comploteurs d’extrême-droite et l’autre la mouvance de l’extrême-gauche. Pour enfoncer le clou j’ajoutais « c’est  de votre intérêt bien compris, car moi je collecterai des infos en temps réel, alors que vous vous devez vous contenter de tuyaux de deuxième ou de troisième main… » Booz-Allen, sportivement, en convint mais il me demanda, en dehors d’avoir un don d’ubiquité, comment pourrais-je tenir  ce grand écart en temps réel. Mon large sourire déplut à Mac Cracken qui réprima un geste d’impatience. En m’adressant à lui, avec ce qu’il faut d’ironie pour le pousser à bout, je rétorquai « moi je suis le roi, et j’ai deux dames qui seront mes chevaux de Troie… » Booz-Allen, en bon connaisseur de mon dossier concéda « madame ici présente, et votre ancienne compagne Chloé seront donc de la partie… » J’acquiescé en attendant son objection « pour la seconde je comprends parfaitement puisqu’elle est déjà dans la mouvance mais, pour madame, pourquoi irait-elle se fourrer dans ce panier de vieux crabes ? » Francesca, avec son élégance habituelle, tout en resservant le thé, lui répondait « parce que vous m’y contraignez messieurs… » De concert, face à une réponse aussi surprenante, ils froncèrent les sourcils. Francesca poursuivait en se rasseyant « si j’ai dû quitter mon pays c’est de vôtre faute. J’étais menacée, empêchée de faire ce que je souhaitais faire, alors j’estime avoir une dette à l’égard de celui qui m’a tiré d’affaire…. » Mac Cracken, en bon militaire, peinait à suivre la logique spécieuse de Francesca et le lui avouait. Booz-Allen, plus politique, abandonnait le terrain de Francesca et contre-attaquait sur le mien.

 

« Vous êtes en compte avec nous, j’ai besoin  de sérieuses garanties avant de vous accorder un nouveau crédit…

-         Je vous l’accorde mon cher Terry, si vous me permettez cette familiarité…

-         Je vous l’accorde mais j’ai besoin de bien plus que des paroles…

-         Vous êtes protestant Terry ?

-         Oui…

-         Moi je suis catholique et, contrairement à vous j’ai la chance de bénéficier de la confession. Vous pouvez estimer que j’ai commis des fautes à votre égard, même si j’ai plutôt péché par omission, mais faute avouée est pardonnée si j’exprime l’intention de ne plus recommencer. Si vous êtes aujourd’hui en face à moi c’est que bien plus qu’une intention c’est une volonté que j’exprime…

-         Quelle volonté ?

-         Celle de traiter d’égal à égal avec vous et non, comme par le passé que vous me manipuliez à votre gré…

-         Vous ne manquez pas d’aplomb mais dites-moi d’où vous vient  cette belle assurance ?

-         De ce que je joue à nouveau sur mon terrain et que c’est dans le merdier actuel un avantage décisif…

-         Insinueriez-vous que nous ne sommes pas à la hauteur des enjeux européens ?

-         Oui, vous jouez à nous faire peur en surévaluant la dangerosité de l’Ours soviétique et en agitant à tout propos la menace communiste. Le virage est pris et vous ne l’avez pas compris…

-         Arrogance bien française…

-         Qui n’arrive pas à la cheville de la vôtre Terry !

 

Francesca face à ce combat de coqs intervint avec une douce fermeté « Monsieur Booz-Allen je vous invite à prendre en compte ce que nous sommes aujourd’hui, à analyser sereinement notre stratégie, à nous répondre sur ce que vous souhaitez conclure avec nous : soit un pacte de non-agression, soit une alliance sans arrière-pensées. Bien sûr vous avez les moyens de torpiller nos projets mais quel bénéfice en tireriez-vous ? Aucun, si ce n’est un apurement de comptes anciens qui n’ont en rien desservis vos intérêts. Vous avez pris le risque de jouer au plus fin avec nous. Vous avez fait fausse route. Restons-en à ce constat et discutons des termes de notre contrat. Sachez tout d’abord que nous n’avons nul besoin de votre argent ni de vos moyens logistiques mais seulement de votre confiance…

-         Excellent plaidoyer chère madame mais où sont les garanties que je suis en droit d’exiger ?

-         Dans notre silence…

-         Soyez plus explicite !

-         Nous sommes déjà en possession d’une somme de renseignements qui pourrait écorner votre belle réputation de défenseur du monde libre…

-         Du chantage !

C’était Mac Cracken qui explosait.

-         Pas de gros mots colonel. Vouloir à tout prix faire capoter le compromis historique voulut par Aldo Mauro et Enrico Berlinguer n’est pas à proprement parler un acte qu’il faut passer sous silence.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 25 septembre 2011 7 25 /09 /Sep /2011 02:00

C’est sous des trombes d’eau et un plafond de nuages de deux cents mètres, que le Concorde du Président Pompe atterrit, avec son inégalable bruit de crécelle, le 12 décembre sur l’aéroport de Santa Maria aux Açores. C’est le falot Marcello Caetano, le successeur de Salazar, qui accueille le Président de la République française. Pendant que Nixon réside sur la base américaine de Lajes, à l’est de l’île, nous sommes logés dans une élégante villa, surplombant un paysage de prairies et de collines luxuriantes, située à vingt-cinq kilomètres de Terceira la capitale de l’île. Ma position de VO me permettait d’aller et de venir dans la bâtisse à mon gré. Bien sûr, je n’approchais le cercle du Président que lors de ses déplacements mais, comme je me tamponnais du fond des conversations, ça ne me posait aucun problème. En revanche, lorsque le lendemain matin ce cher Henry Kissinger se pointait à la villa, à 8h 45, pour un petit-déjeuner de travail préparatoire du sommet entre les deux présidents, dans la volée de gros bras s’expulsant des lourdes limousines je remarquai de suite que le coordonnateur me réservait un traitement de faveur en m’adressant un petit signe de connivence. Mes protecteurs de Langley manifestement souhaitaient vouloir oublier mes frasques pour s’attacher mes éminents services. Pensez-donc une taupe  dans le sérail de Pompidou, on ne crache pas dessus.

 

L’ambitieux Kissinger, qui deviendra Secrétaire d’Etat en titre l’année suivante, souhaite recoller les morceaux avec les européens car il estime que l’intransigeance de Connally risque de déboucher sur une crise mettant en péril les relations politiques patiemment édifiées depuis 1945. Il écrira dans ses Mémoires « La stratégie qui avait mes préférences consistait à laisser Pompidou assumer une position de chef de file des Européens en discutant avec nous les termes d’un règlement. Nous pourrions toujours brandir contre lui la menace de le réduire à l’isolement s’il se montrait totalement intransigeant. Je ne croyais pas la chose probable. Je pensais que tout le monde était désireux de conclure si une proposition américaine en fournissait l’occasion. » Le roublard note « que dans mes moments de mégalomanie la plus intense, je n’avais pas imaginé que l’on se souviendrait de moi pour une contribution à la réforme du système monétaire international » face à un Pompidou « expert financier de premier ordre, voire un banquier professionnel ». Bref, il fit l’âne pour avoir du foin en se retranchant derrière son incompétence lorsque ça l’arrangeait. Pour ma part, étant présent dans le salon, j’avais noté sur un petit carnet l’entame de Pompidou, que j’avis mémorisé, face à un Kissinger patelin « J’ai parlé hier soir avec M.Connally et je me suis trouvé devant quelqu’un dont la position, quant à la défense du dollar, après la dévaluation, rappelle des chrétiens au moment de la confession. Il exprime la ferme intention de ne plus jamais pécher. Je crois à cette intention. Encore faut-il qu’il en ait les moyens et qu’il soit disposé à les engager. »

 

Ça n’était pas tombé dans les oreilles d’un sourd. J’allais, lorsque mes honorables correspondants jugeraient bon de reprendre contact avec moi leur resservir l’image en l’accommodant à ma situation. Ce qu’ils firent très vite, le lendemain de mon retour des Açores, en m’invitant à passer à l’ambassade, ce que je refusai en leur précisant que je les recevrais chez moi en présence de mon épouse Francesca. Ils obtempérèrent. Je m’attendais au grand retour de la sulfureuse Eva Harriman mais j’eus droit à l’échelon supérieur en la personne de Terry Booz-Allen, directeur de la zone Europe, venu tout spécialement de Londres, flanqué de l’attaché militaire de l’Ambassade le colonel Franck Mac Cracken. Je jouais  dans la cour des grands et ces messieurs me le firent comprendre en me traitant avec bien plus que des égards, une certaine forme de respect amusé. Francesca les accueillit et leur avait offert le thé avant que je fasse mon entrée dans notre grand salon. Tous deux étaient des WASP de la plus belle espèce, Harvard, West Point, français impeccable, respect des convenances mais sans pour autant masquer leur complexe de supériorité. Bien évidemment ils n’étaient pas dupes de la réelle identité de Francesca mais, pour l’heure, ils jouèrent le jeu sans difficultés apparentes.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 18 septembre 2011 7 18 /09 /Sep /2011 02:00

En cette fin d’été 1971, la situation politique intérieure ne laisse pas d’être inquiétante, les scandales de la Garantie Foncière et du Patrimoine foncier ont fait apparaître des compromissions de certains membres de l’UDR, certes de rang modeste, dans des affaires financières plus que douteuses. Le bon peuple de France a toujours fermé les yeux sur les affaires de cul de ses dirigeants mais le mur de l’argent, les 200 familles, les profiteurs publics, les prébendiers ça l’énerve. Que Mitterrand, qui venait  de faire main basse sur le nouveau Parti Socialiste au Congrès d’Epinay avec la complicité du vieux droitier Gastounet et du futur Che le cryptocommuniste, attaquât le parti du Président Pompe, passe encore, mais quand ce sont ses propres alliés, les Républicains Indépendants, qui, par l’entremise d’une interview de Michel Poniatowski à l’hebdomadaire Les Informations, en qualifiant les dirigeants gaullistes et certains milieux d’affaires de « copains et de coquins », le torchon brûle. Le député Rives-Henry s’accroche à son siège de député, il ne sera exclu qu’en novembre et démis de son mandat qu’en mai 1972. Le climat  se tend encore plus lorsqu’on apprend le 18 novembre qu’Edouard Dega, inculpé pour fraude fiscale, était le frère de Georges Dega, ils sont tous deux fonctionnaires des Finances, naguère membre du cabinet de Chaban lorsqu’il était Président de l’Assemblée. Au tout début de 1972 c’est le coup de grâce pour le maire de Bordeaux : le 19 janvier, le Canard Enchaîné publie la feuille d’impôt de celui-ci, d’où il ressort que par le biais du système de l’avoir fiscal, le second personnage de l’Etat n’a pas payé un  centime au fisc de 1966 à 1969. La campagne de presse se déchaîne avec à sa tête l’Express de JJSS qui aligne les dossiers chauds dont celui du groupe Hachette. Le sabreur Chirac est lui-même touché à propos de l’acquisition de son château corrézien de Bity.

 

La tempête intérieure, certes préoccupante, ressemblait bien plus, face au désordre monétaire mondial provoqué par l’annonce, le 15 août 1971, de la non-convertibilité du dollar, à une tempête dans un verre d’eau. Ce fut un vrai coup de tonnerre qui avait glacé d’horreur les dirigeants politiques européens. Pour l’expert, Jean Denizet, ce fut « parmi les dates historiques les plus importantes non seulement de l’après-guerre, mais de l’histoire économique de l’humanité. » Victoire du secrétaire d’Etat au Trésor John Connolly, le démocrate texan, ancien gouverneur de cet Etat, blessé grièvement en 1963 lors de l’attentat de Dallas qui avait coûté la vie à Kennedy, sur l’ondoyant Henry Kissinger et des hommes comme Georges Schultz et Paul  Volker. Les USA, très clairement ne voulaient plus faire de cadeaux à la vieille Europe. Le madré Pompidou sentit tout le parti qu’il pouvait tirer de cette situation. Pour lui, Nixon n’est pas un médiocre, ni un réactionnaire, mais un réaliste. Il confiera à André Fontaine du Monde « A tout prendre je préfère les réalistes aux hommes de gauche à la Roosevelt, prisonniers d’une idéologie. Nixon, lui, n’aurait pas fait Yalta. ». En novembre, les contacts patiemment tissés par Michel Jobert portent leurs fruits : le 24, il est annoncé que le Président français et Nixon se rencontreront aux Açores, les 13 et 14 décembre.

 

J’étais du voyage en tant que flic des VO. La Grande Maison, toute heureuse de glisser l’un des siens dans les bagages du Président Pompe avait fait le nécessaire pour, avec la bénédiction du Secrétariat Général de l’Elysée où la très chère de Chloé gardait toutes ses entrées. Ce qui me fascinait dans la situation qui m’était faite c’est que je bénéficiais de l’exécration  que se vouaient les services entre eux, tant dans mon Ministère de rattachement : l’Intérieur, qu’entre les Affaires Etrangères, si conservatrices, la DGSE totalement à l’Ouest, Matignon hors-jeu sur le domaine réservé, l’Elysée où les deux éminences grises : la Garaud et le Juillet, tout occupés à se chamailler avec Chaban et sa bande de réformateurs, dont Jacques Delors, laissaient à Jobert les coudées franches. Qu’allais-je faire aux Açores me direz-vous ? Tout simplement faire pipi sur le territoire de mes grands amis de Langley. Imaginez-vous leurs tronches lorsqu’ils ont découvert dans les accréditations la mienne. Avec eux il faut savoir montrer ses biscotos pour gagner leur respect.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 11 septembre 2011 7 11 /09 /Sep /2011 02:00

Le succès de notre stratégie  « eau bénite & mantille » dépassa toutes nos espérances car bientôt nous fûmes invités par le nec plus ultra de l’intégrisme catholique de la capitale qui majoritairement nichait dans le VIIe arrondissement fief de l’inamovible Edouard Frédéric-Dupont dit « Dupont des loges » pour son assiduité à défendre les concierges grandes pourvoyeuses de votes même dans cet arrondissement fort peu populaire. Francesca excellait dans ces dîners en ville où sa parfaite éducation religieuse à l’ancienne lui permettait de tenir la conversation avec les plus intransigeants partisans du retour à une Eglise proche de l’Inquisition. Moi, discrètement je tentais de repérer dans la population féminine les sujets les plus aptes à céder au démon de midi ou au démon tout court et Dieu sait que dans ce monde comprimé les frustrations et les fantasmes s’accumulaient sous les sages robes Céline ou les kilts et corsage de chez Old England. Mon premier étonnement fut de constater le nombre important, dans cette population triée sur le volet, des propriétaires fonciers. La terre reste l’ancrage, la valeur sûre de la France des traditions. Ici la particule ne cachait pas un titre, acheté dans une pochette-surprise ou octroyé par un quelconque empereur, mais constituait le sceau d’une lignée enracinée dans ce que fut la noblesse : le fief et ses paysans. La fin du métayage, impulsée par Tanguy-Prigent, ce breton rouge,  à la Libération et amplifiée par de Gaulle et Pisani qui avaient donné les clés de la terre au syndicalisme agricole à la tête duquel se trouvait un petit paysan du Puy-de-Dôme : Michel Debatisse. Le temps des maîtres s’effondrait, ne restait plus que la chasse pour garder le sentiment que les privilèges seigneuriaux perduraient encore un peu.

 

Lors d’un dîner, rue Las Cases, près de la basilique Sainte-Clotilde, au cœur du VIIe cerné par les lourds bâtiments des Ministères et le palais Bourbon, je me retrouvai coincé entre le président national des bailleurs ruraux, un homme courtois et discret, et sa fille aînée, une jeune femme très comme il faut bien sûr, masquant sous son sourire impeccable soit un ennui profond ou une langueur inextinguible. Présentations faites, leur patronyme me propulsait immédiatement dans mon enfance où nous étions voisins de villages, eux dans leur château, moi dans mon petit bourg. Saint Julien des Landes, si près, si loin… et là mon patronyme à moi déclenchait chez mon noble voisin une réelle empathie. Etant le vivant portrait de mon père je ne pouvais fuir la réalité que ce cher homme se faisait un plaisir de souligner. Oui mon père était un honnête homme, de ceux pour qui la chose publique, le bien commun, se traduisaient par des actes. J’opinais en calculant les chances que j’avais de me tirer indemne de cette conversation. Par bonheur, ma présence en ce lieu, qui plus est accompagné d’une  épouse affichant toutes les marques d’une bonne naissance, suffit à assurer à ce cher homme que j’étais le digne fils de mon père. Très vite il m’abandonna pour engager la conversation avec la maîtresse de maison. Je respirai, j’allais passer une soirée tranquille à observer le beau linge. Francesca, très vite, polarisait l’intérêt de la tablée. Pour ne pas paraître mufle je lançais quelques banalités en direction de ma mélancolique voisine qui les recevait avec un sourire contrit. Je m’essoufflai vite et décidai de m’en tenir à une réserve désabusée. Ce fut un pied déchaussé qui me tira de l’ennui qui me gagnait. Avec beaucoup de dextérité il s’immisçait sous l’échancrure de ma jambière de pantalon pour imprimer sur ma cheville des attouchements rythmés. Surpris, je quêtais les yeux de ma voisine. En vain, elle se consacrait à son vol au vent. Je restai donc un long moment de marbre puis, alors qu’elle trempait ses lèvres dans  le léoville-las-cases,  je contrattaquai.

 

Je lui parlai de mes balades dans les bois, de la messe du dimanche, des boisselées de blé, des vaches indolentes, de la mer si proche… et puis alors qu’elle continuait d’affecter du désintérêt tout en continuant ses effleurements, je lui murmurai à l’oreille « Je suis un homme facile… j’adore me vautrer dans le péché  de chair… c’est quand vous voulez ou vous voulez… » et c’est alors qu’elle m’a souri.  Nous sommes devenus les meilleurs amis du monde et je ne suis pas passé par la case lit. Marie-Antoinette, mal mariée, mal baisée, mal dans sa peau, se révéla très vite une alliée de choix car son connard d’époux tenait le haut du pavé dans une banque de la place très liée à la Banco Ambrosiano, la banque des prêtres qui, sous l’impulsion de Roberto Calvi, menait une active diversification en créant de nombreuses compagnies off-shore aux Bahamas et en Amérique latine. Sans le savoir je venais de trouver la meilleure connexion avec les stratèges de l’opération Gladio visant à favoriser la stratégie de la tension en Italie. En effet, le mari de Marie-Antoinette, considérant celle-ci comme une plante en pot ne se préoccupait guère de vérifier si les documents qu’ils laissaient traîner sur son bureau pouvaient éveiller son intérêt. Je pus donc, au cours de visites discrètes, faire une moisson d’informations de première main, bien avant tout le monde, sur les rouages de la fameuse loge P2 et sur les accointances de Calvi avec la banque du Vatican et son secrétaire Mgr Paul Marcinkus. Et puis, cerise sur ce beau gâteau, Hubert trompait outrageusement sa pauvre épouse et surtout fréquentait avec assiduité une boîte d’échangistes proche de la place de l’Etoile. La partie se présentait de mieux en mieux.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 4 septembre 2011 7 04 /09 /Sep /2011 02:00

L’immense et somptueux appartement de la place des Vosges, que nous venions de louer, impressionna beaucoup Brocheteau ainsi qu’Anita la soubrette qui s’occupait de tenir la maison. Nous déjeunâmes simplement mais en compagnie de belles bouteilles bourguignonnes auxquelles Paul Brocheteau fit honneur à la manière très raffinée d’un œnophile. Comme quoi il ne faut jamais juger quelqu’un qu’à sa trogne : en effet mon cher collègue se révélait un vrai et bon connaisseur de vins. Francesca se fit un plaisir de lui poser, sous le prétexte qu’étrangère à notre beau pays elle était fort ignorante de la belle diversité de nos vins, des questions naïves auxquelles le gravos se fit un plaisir de répondre dans une langue fort policée. Moi je bichais car le Brocheteau venait de me livrer son talon d’Achille : son amour pour les grands vins. Il tenait bien le vin car, loin de s’envoyer le nectar à grandes lampées, il le savourait avec la mine ravie d’un gâte-sauce goûtant ses œuvres. J’allais m’en faire un allié, mon oreille dans la Grande Maison où ce type de fouille merde est très utile pour faire ce que d’autres répugnent à faire et par ce fait même on accès à des dossiers auquel leur faible rang hiérarchique ne leur donne pas accès. Nous prîmes le café dans la bibliothèque où je mis sous le nez de Paul Brocheteau une cave à cigares qui lui tira des onomatopées bien lestes. Alors que nous fumions nos Puros, Francesca s’éclipsa. J’en profitai pour brosser en quelques mots au gravos écarlate le tableau de famille de ma ravissante épouse. Comme pour lui l’Amérique du Sud devait se résumer à la lecture des aventures de Tintin avec le général Tapioca  je me permis de lui tartiner une histoire sur la même trame.

 

Rappelez-vous L'Oreille cassée, lorsque Tintin arrive au San Theodoros dont le président est le général Tapioca, celui-ci craignant la révolution, envoie la troupe dans les rues. Suite à un coup d'État raté, le général Alcazar prend alors la tête de la révolution. Le général Tapioca prend la fuite avec le colonel Fernandez. Contre l'avis de son nouvel aide de camp Tintin, le général Alcazar déclare la guerre au Nuevo Rico

Afin d’annexer le territoire du Gran Chapo pour le compte de la General American Oil. Le gravos environné d’un nuage de fumée m’écoute religieusement tout en lâchant de temps à autre des rots et des vents. Après tout comme Hergé je raboutais mes petites histoires à la grande Histoire : la Guerre du Chaco opposa entre 1932 et 1935 la Bolivie soutenue par la Standard Oil au Paraguay, soutenu par Shell. Bien sûr j’omettais les épisodes du genre : le général Alcazar condamnait par la suite le colonel Tintin à être fusillé pour traîtrise mais je ne résistais pas au plaisir de broder sur l’épisode où une nouvelle révolution éclatait dans le pays, ramenant Tapioca au pouvoir. Le général Alcazar s’expatriait alors en Belgique et devenait lanceur de poignards dans Les Sept Boules de cristal. Brocheteau, tout de même un peu pompette, savourait mes entrechats révolutionnaires que je persistais à lui offrir en lui servant un remake d’Alcazar retournant une deuxième fois en Belgique pour acheter des avions à un trafiquant dans le but de mener une révolution – c’est dans Coke en stock – pour renverser le général Tapioca et reprendre le pouvoir au San Theodoros. Mon stock d’aventures récentes me permettait de nourrir sans risque mon récit.

 

Alors que nous contemplions la Place des Vosges Francesca nous annonçait en venant nous rejoindre « je vous abandonne, je vais faire un tennis avec Lucille de Clermont-Tonnerre au Pré Catelan… » Je crus que le gravos allait avoir une attaque lorsqu’il découvrit Francesca en jupette et polo blancs. « Je me suis habillée car je suis très en retard et il me faut traverser Paris… » Le concept d’être habillé, interprété sous l’angle qu’en présentait Francesca, convenait parfaitement à mon cher collègue qui s’enhardissant plus encore proposa à ma belle épouse de l’embrasser « maintenant que nous sommes presqu’ami » Elle lui tendit la joue. Brocheteau lui claqua une bise puis une autre sur l’autre joue tout en profitant de la proximité pour poser ses grosses paluches sur les épaules de Francesca. Lorsque nous fûmes seul il lâcha totalement la bonde « Putain, t’as vraiment le chic pour te dégoter des saintes nitouches carrossées comme des reines. Je suis sûr que cette garce doit aimer se faire tringler comme une putain en récitant des je vous salue Marie. En plus, pleine aux as. T’es un sacré veinard mais je suppose que t’en as plus rien à branler de la crèmerie de la rue des Saussaies,

-         Détrompe-toi mon cher Paulo, je suis toujours en ligne pour le service de la France !

-         Tu déconnes !

-         Non mon vieux je suis sérieux de chez sérieux.

-         Ah, bon ! Tu m’en diras tant. Alors je peux peut-être te rendre de menus services ?

-         Pas à proprement parler des services mais disons que je peux te faciliter la vie en échange de coup de mains. Ça te va Brocheteau,

-         Pour sûr ! Bon j’te demanderai pas d’me prêter ta dulcinée pour faire des parties de jambes en l’air mais tu pourrais de s’côté-là, où c’est pas pour moi facile tous les jours pour moi, me procurer du premier choix…

-         D’accord,  mais pour l’heure nous allons faire un détour par la cave…

 

 

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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Dimanche 28 août 2011 7 28 /08 /Août /2011 00:09

Hormis la création avec nos capitaux réunis de la Compagnie France-Andine avec un objet social aussi large qu’imprécis, l’idée de génie de Francesca fut de sortir de dessous sa mantille une idée de génie : l’Opus Dei. Ce mouvement créé en 1928 par le Escriva de Balaguer dans ses constitutions secrètes rédigées en 1950, l’article 191 précisait : « Que les membres numéraires et surnuméraires sachent bien qu’ils devront toujours observer un silence prudent quant aux noms des autres associés ; et qu’ils ne devront jamais révéler à quiconque qu’ils appartiennent eux-mêmes à l’Opus Dei. » Grâce à cette vieille maison nous allions pouvoir établir des liens avec d’autres mouvances tels Comunione e Liberazione, organisation italienne née dans les années 70 ; les Focolari, mouvement lancé en 1943 à Trente ; le Néocatéchuménat, fondé à Madrid en 1964 ; les Légionnaires du Christ, groupe ultrasecret constitué au Mexique dans les années 40. Tout ce petit monde jouissait d’appuis dans tous les échelons de la hiérarchie de l’Eglise Catholique et tout particulièrement dans les hauts prélats ultra-conservateurs de la Curie Romaine. Une véritable « mafia blanche » en connexion avec les milieux d’affaires où les banques blanchisseuses d’argent sale occupaient une place de choix. L’Opus pratique le secret, utilise des prête-noms et des sociétés écrans, sous prétexte d’« humilité collective » et d’« efficacité apostolique » ! Du pain béni pour nous immiscer dans les rouages des comploteurs transalpins pratiquant la « stratégie de la tension » afin d’empêcher Aldo Mauro et Berlinguer de conclure leur fameux « compromis historique » En France, le prince Poniatowski, l’âme damnée du déplumé de Chamalières, et quelques plus petites pointures politiques, étaient étiquetés membres ou sympathisants de l’« Œuvre de Dieu » mais, sans contestation, dont l’un des personnages les plus importants était le Professeur Jérôme Lejeune le futur fondateur du mouvement anti-avortement « Laissez-les vivre ». La revue catholique de gauche Golias écrira bien plus tard que« la fille et le gendre du professeur Lejeune sont à l’Opus Dei » Clara et Hervé Gaymard.

 

La « pieuse union » réunissait officiellement des laïcs au nom du principe de la sanctification de la vie quotidienne, alors que ce sont les prêtres qui détenaient le vrai pouvoir et occupaient tous les postes de commandement, était devenue, en 1947, le premier « institut séculier » de l’Eglise. Très clairement, sous la houlette de son fondateur, petit-bourgeois, ambitieux, coléreux et vaniteux, dont le charisme personnel subjuguait ses proches, le mouvement fut bien plus qu’un mouvement d’action catholique. Escriva de Balaguer, qui vécut la guerre civile espagnole comme une lutte sans merci entre catholiques et communistes, en qui il voyait l’incarnation du mal, le mouvement a des visées politiques. Tout comme Pie XII, il minimisa l’horreur du nazisme, et même la gravité de l’holocauste, y voyant un rempart « providentiel » contre le communisme. Dans le mouvement des Républicains Indépendants, beaucoup de hiérarques, au premier rang desquels ce cher Raymond Marcellin Ministre de l’Intérieur du Président Pompe, sur la base de ce combat contre la vermine rouge avaient été des pétainistes engagés, non pour la vieille baderne, mais pour la croisade contre les Soviets. Pour le père Escriva de Balaguer le christianisme avait été sauvé du communisme par la prise de pouvoir du général Franco avec l’appui du chancelier Hitler « Hitler contre les juifs, Hitler contre les slaves, c’était Hitler contre le communisme. ». Tout naturellement l’Opus s’engage dans le franquisme et lorsque Franco, pour sortir de la crise économique de 1956, cherche des experts économiques il s’entoure progressivement de ministres appartenant à l’Opus. De même, lorsqu’il songe à rétablir la monarchie, en la personne de Don Juan de Bourbon, pour lui succéder, l’Opus Dei mise sur son fils, Juan Carlos, qui est entre les mains d’un précepteur de l’Œuvre, Anael Lopez Amo. Résultat en 1969, Franco proclame Juan Carlos héritier de la Couronne. Quelques mois plus tard, le triomphe de l’Opus est complet : sur 19 ministres du neuvième gouvernement du général Franco, 12 sont membres de l’Opus Dei. Le tournant politique de l’Œuvre était  engagé.

 

Très vite j’allais découvrir, qu’alors qu’Escriva vitupérait contre une Église en pleine décomposition, ses amis mettaient patiemment et secrètement en place le réseau financier qui allait permettre à l’Œuvre de jongler avec des millions de dollars. La plus importante de ces institutions était la fondation Limmat qui venait d’être créée à Zurich en 1972. Elle était liée à des banques ou fondations en Espagne la Fundacion General Mediterranea, en Allemagne la Fondation Rhin-Danube et l’Institut Lidenthal, en Amérique latine la Fundacion General Latinoamericana au Venezuela. Bref, tout en soulignant auprès de ma douce Francesca que je n’avais pas le profil type d’un laïc ordinaire de l’Opus soumis à des « quasi-vœux » de pauvreté, chasteté et obéissance, je me réjouissais vraiment de plonger dans ce lac d’eau bénite empli de gros poissons.  Au-dessus du berceau de notre Compagnie France-Andine une fée supplémentaire, ma chère Marie-Charlotte de Tanguy du Coët, apportait en prime son réseau vendéen qui me permettrait de passer les barrières de l’Opus avec une plus grande facilité. Mon « nouveau clan de femmes » s’avérait d’une rare efficacité et je me trouvais bien aise de m’appuyer sur une aussi douce engeance. Afin de pouvoir pénétrer en douceur le réseau financier occulte de l’Opus nous créâmes une myriade de fonds d’investissement dans ce que l’on nomme maintenant les paradis fiscaux : San Marin, Lichtenstein, Luxembourg, Monaco, Jersey… et nous leur donnâmes des noms de saints : Jean Chrysostome, François d’Assises, Paul de Tarse, Jacques de Compostelle. La place bancaire parisienne, privée comme publique, nous fit un très bon accueil aussi discret qu’efficace. La multiplication des fonds présentait en outre l’énorme avantage de pouvoir proposer à un paquet d’hommes de paille, le plus souvent des anciens de l’administration fiscale ou de l’équipement, d’occuper des fonctions de mandataires sociaux où leurs carnets d’adresses et leur connaissance des failles du système permettaient de déverrouiller beaucoup de situations complexes

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
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