Roman

Dimanche 6 mai 2012 7 06 /05 /Mai /2012 08:00

Tout ici était en place pour une escalade de la violence qui ne pouvait que conduire à la violence armée car celle-ci se nourrissait des effets d’entrainement au sein de l’extrême-gauche italienne, d’une forme pure et dure de la concurrence : la valeur révolutionnaire s’éprouvait à l’aune des capacités guerrières des militants qui, par leur valeur physique, le mépris de sa vie, de soi, de la vie des autres, permettaient d’occuper la place centrale au détriment des concurrents. Cette compétition guerrière masquait le trop-plein d’idéologie et le vide absolu de l’évaluation des rapports de force, en se tenant dans le champ clos de la nébuleuse qui se voulait et se vivait révolutionnaire sur le mode Tupamaros. Les années 72-73 virent une forme de synchronisation du tournant militariste via la mise en place de services d’ordre musclés qui seront les viviers des clandestins. Ainsi pour PotOp : Potere Operario et Lotta Continua (LC) formant le terreau dans lequel les BR établiront leur suprématie sous la forme d’un oligopole de la violence nourri par la clandestinité. Celle-ci s’agrège, se centralise, se compartimente, afin de se rendre moins vulnérable à la lutte anti-terroriste, devient le refuge de tous les activistes en rupture et par le fait s’isole du réel, développe de pur réflexe de survie, de la violence pour la violence forme d’un fonds de commerce sans autre débouché que lui-même.


Les textes de la Direction stratégique des BR, sérieux comme des culottes de peau mes petits camarades révolutionnaires, ne déclarent rien moins qu’il faut transformer « le processus de guerre civile rampante… en une offensive générale… » pour la destruction de « l’ennemi » et faire barrage à l’hégémonie de la bourgeoisie impérialiste en passe d’anéantir la révolution en marche. Il ne manquait plus que le train spécial de Trotski et la levée des masses de Mao : l’alternative était claire mais rustre comme le dira Lauro Azzolini  « soit nous faisions cette guerre sérieusement, ou alors il valait mieux y renoncer… » En plus c’était faire la guerre à l’Etat donc tout miser sur la guerre civile, un affrontement généralisé. Pour bien s’emplir la tête de la dureté des BR il faut lire le témoignage d’Enrico Fezzi, professeur génois, membre des BR. Il raconte l’exécution filmée de Roberto Peci, frère du premier repenti de l’histoire du terrorisme. C’était le 30 août 1981, la gauche venait tout juste de revenir au pouvoir, ça semble loin mais moi, même si je n’avais participé ni de près, ni de loin à ces dérives, je garde tout au fond de moi le souvenir de ces visages de jeunes gens et de jeunes filles qui me ressemblaient et qui emportés par leur folle dérive se mueront en meurtriers de sang-froid. Mais, sans les excuser ni prendre en compte leurs justifications, même s’ils ont du sang sur les mêmes ils ne sont pas plus condamnables que tous les intellectuels qui les ont poussé au crime pour mieux se laver les mains à l’heure des comptes.


« À travers les images de l’exécution, le groupe s’éveillait à lui-même et entérinait le lien de la Terreur destiné à cimenter son unité. Il donnait un corps à l’idée que la lutte armée était en train de l’emporter parce que le pays était désormais au bord de la guerre civile : parce que l’antagonisme social avait déjà pénétré tous les pores de la vie et que rien n’en pouvait empêcher l’effondrement révolutionnaire. Le meurtre de Roberto Peci se nourrissait directement de cette folie. Les photographies prises durant l’exécution se veulent la mémoire de l’avenir, elles prétendent rejoindre les images les plus terribles des guerres civiles de toutes les époques et de tous les pays, celles de la guerre d’Espagne, celles de la Résistance. » Le PCI, face à cette escalade de la violence, ne commencera vraiment à réagir que plus tard. Il condamne mais estime toujours que le danger principal est constitué par la « subversion fasciste ». Ce n’est qu’en 1979, après l’affaire Moro, qu’il va s’opposer frontalement aux BR en menant une bataille politique pour défendre les institutions et la démocratie italienne. Il n’empêche que les BR continueront de bénéficier d’appui auprès des sympathisants du PCI. Paradoxalement, le PCI ne bénéficiera pas de cette attitude déterminée et courageuse contre le terrorisme gauchiste car sa défense de l’Etat remettra en selle de la Démocratie Chrétienne sans que le PCI n’apparaisse pour autant comme une alternative.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 29 avril 2012 7 29 /04 /Avr /2012 08:00

Jasmine s’était inscrite sur Twitter et sur sa tablette  s’ingéniait à relayer les messages codés venus de ses copines : «L'agité est dans son bocal, je répète, l'agité est dans son bocal» ; «il y aura du Flamby au dessert, je répète, il y aura du Flamby au dessert» ; «Je ne réussis toujours pas à écrire son nom: Sieg Heil, je répète, Sieg Heil» ; «Laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes, je répète, laissez la peur du rouge aux bêtes à cornes» ;  «Le steak est accompagné de sauce béarnaise, je répète, le steak est accompagné de sauce béarnaise» ; «Les myopes ont un charme flou, je répète, les myopes ont un charme flou» ; «Le facteur vous fait des gros bisous, je répète, le facteur vous fait des gros bisous » ; «Demain, j'irai voir le maire d'Yerres, je répète, demain j'irai voir le maire d'Yerres» ; «Nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette, je répète, nous avons reçu des nouvelles de tante Arlette» ; «Mars attaque, je répète, Mars attaque». Et moi, face à mon écran, je songeais au Président Pompe qui, en cette fin de printemps 1972, sait que la maladie de sang, la maladie de Waldenström, dont il souffre depuis quelques années vient de prendre une mauvaise pente. Son pas devient lourd, un peu saccadé, il se ferme, devient sombre et le Professeur Jean Bernard lui conseille de démissionner et de préparer sa succession. C’est durant cette période qu’il rédige, aux dires de Michel Jobert, son testament.

 

Démissionner, préparer sa succession semble hors de portée des réflexions de nos chefs d’État. Si j’en suis à relier le tohu-bohu indigne qui règne en France avec cette période charnière  c’est qu’à cette période l’ancien banquier Pompidou commence à sentir que les « Trente Glorieuses » tirent à leur fin, que la croissance va s’effriter et qu’il faudrait prendre des mesures difficiles à faire avaler à la veille d’une échéance politique majeure : les législatives de mars 1973 où l’Union de la Gauche risque de l’emporter. « Avec tous ses malheurs et ses difficultés de mutation, la France, il faut bien le reconnaître, traverse une période de développement sans exemple depuis le Second Empire. Mais ne nous leurrons pas, viendra le temps où l’expansion se tassera. Tout nous conduit dans cette direction et d’abord la réduction de la durée du travail qu’il faudra bien accepter mais qui se traduira obligatoirement par un freinage. Tout n’est pas faux dans les idées Mansholt, loin de là. L’ère de la consommation à outrance et de l’expansion continue ne sera pas éternelle. Mais prenons garde aux réactions lorsque l’économie tournera moins vite ! » confie-t-il à Raymond Tournoux. Mais il y avait la guerre froide qui figeait les rapports sociaux dans notre vieux pays et, la maladie aidant, Pompidou va jouer sur la peur du rouge et revenir à l’ordre, à l’ordre moral. « La tendance dans le monde n’est pas au libéralisme, ce n’est pas vrai : les cheveux courts sont en train de l’emporter sur les cheveux longs. De même la pornographie, le sexe subissent une régression. On assiste à un mouvement vers la mesure, les traditions et, bientôt, vous verrez, le romantisme. » Pauvre président Pompe, le déplumé de Chamalières allait bientôt jouer de l’accordéon.

 

Consentirait-il à appeler Mitterrand à Matignon en cas de victoire de l’Union de la Gauche lui demande-t-on ? Et de répondre « Je n’ai pas l’intention de vous répondre là-dessus, tout au plus pourrais-je vous dire, comme dans ma province, qu’i l y a des sortes de chats qu’on ne prend qu’avec des mitaines » À son attitude de durcissement vis-à-vis de la gauche correspond aussi celle sur les grands problèmes de société. Ainsi, alors qu’il a gracié tous les condamnés à mort depuis le début de son septennat, il envoie à la guillotine, deux criminels, Buffet et Bontemps. Tous ceux qui l’ont approché savent que ça n’a pas été sans lui poser des problèmes de conscience. Conviés à un déjeuner ses anciens camarades de l’ENS gardent ancrée en mémoire l’image d’un homme bouleversé, presque défaillant, écrasé par le poids de sa responsabilité. Pourtant il n’a pas reculé. Sans doute, sauf en matière artistique, sa vision du monde change et, au fur et à mesure que son mal progresse, un certain pessimisme sur la nature humaine le gagne. L’ORTF est confiée à Arthur Conte. L’UDR à Alain Peyrefitte car Tomasini est éclaboussé par les affaires. L’ordre règne, le début des années 70 est gris, triste et je suis à Rome pour un temps éloigné du chaudron où commencent à bouillonner les années de plomb.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires
Dimanche 22 avril 2012 7 22 /04 /Avr /2012 08:00

Chloé nous attendait à Fiumicino. Entouré de Francesca et de Lucia, sapées comme des princesses, je revenais en Italie sans vraiment trop  savoir ce que j’allais adopter comme stratégie pour garder le contact avec les BR sans me mettre du sang sur les mains. À Paris j’avais fait un retour remarqué à la grande maison où Marcellin, toujours obnubilé, voyait toujours des gauchistes partout. Ma hiérarchie, pour complaire au Ministre, montait en épingles le moindre incident, mais ici la braise, depuis la mort de Pierrot Overney, tué d’une balle en plein cœur, à Renault Billancourt, par un nervi de la direction, Jean-Antoine Tramoni, se résumait aux gesticulation de l’intelligentsia parisienne qui avait suivi son cercueil : André Gluksmann,  Jean-Paul Sartre, Simone Signoret, Jean-Luc Godard… Lors de l’enterrement Althusser avait dit « c’est le gauchisme que l’on enterre. » et il avait raison. Il était loin le procès de Le Bris et de Le Dantec, directeurs de la Cause du Peuple, inculpés pour provocation à divers crimes et délits et apologie de la violence. Comme l’avaient clamer les avocats, et le père Sartre, la France du président Pompe pataugeait dans une société sans âme, répressive et liberticide. Et pendant ce temps-là, on bétonnait.

 

 

Le référendum sur l’élargissement de l’Europe, voulu par Pompidou, sur lequel le « père Joseph » du Président, Pierre Juillet est en profond désaccord car il craint qu’opposants et mécontents ne se coalisent. Mécontent de ne pas être entendu, il retourne en Corrèze s’occuper de ses moutons afin de bien signifier qu’il n’aura aucune part de responsabilités dans ce qui se passera. Même, Jobert est sceptique « C’est un trop beau sujet pour passionner les foules qui sont persuadés qu’il est traité » observe-t-il. Chaban est lui subjugué par la proposition. Olivier Guichard doute sérieusement de l’opportunité de ce référendum et il prédit 40% d’abstentions. Le madré de Montboudif y croit lui car il espère attirer le Parti Socialiste dans un piège car, celui-ci, ne pourra pas se prononcer pour le non à l’instar du PCF. Il se plante le PS prône le vote blanc. Pompidou se fâche « Voter blanc, c’est bafouer la démocratie et commettre une mauvaise action. » Tout le monde s’en fout du référendum de Pompidou. Les résultats sont peu brillants, on est loin de « l’approbation massive » qu’espérait le Président. Avec 10 millions de voix, soit 6è,70% des suffrages exprimés le oui, certes l’emporte, mais il ne recueille que 36,11% des inscrits ; les abstentions atteignent le taux record de 39,55% et les blancs ou nus celui jamais vu de 7,10%.


Pierre revenu de ses terres ne contribue pas à restaurer la sérénité du président Pompe très sérieusement ébranlé. Plus que jamais il croit le moment venu d’exiger le départ de Chaban. Avec celui-ci il n’y va pas par quatre chemins « Certes, vous êtes gaulliste. Je n’en disconviens pas, vous l’êtes. Mais vous êtes aussi l’homme qui amène le socialisme en France. Un socialiste, un communiste, on sait ce que c’est. On peut s’en garder. Vous on ignore qui vous êtes. Vous avez livré la télévision à nos pires adversaires. Votre politique en toutes choses avantage des gens qui ne sont pas nos électeurs et qui ne vous en sauront aucun gré, tandis que notre clientèle traditionnelle se détourne ; que nous restera-t-il si vous poursuivez, Votre système contractuel est une catastrophe… c’est la dégradation de l’autorité, c’est l’engrenage qui conduit à sa ruine. Ce sera, pour finir, l’anarchie, à partir de laquelle tout deviendra possible à nos adversaires… » Derrière Chaban un certain Jacques Delors alors qu’un certain Jospin lui était derrière le cercueil de Pierrot Overney. Alors, très clairement c’était barre toute à droite, plus question de nouvelle société et le père Marcellin avait besoin de grain à moudre pour effaroucher le pharmacien de Saint-Flour et le charcutier de Montmorillon. Mes basses œuvres italiennes pouvaient toujours servir à l’occasion. Il me fut donc donné carte blanche

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 15 avril 2012 7 15 /04 /Avr /2012 08:00

Nantes, le 11 septembre 1943, juste avant 23 heures à proximité de la Kommandantur, Antoine Desvrières caché dans une porte cochère guette le passage du « lieutenant Werner » pour l’abattre. Celui-ci, Werner de Rompsay, un descendant de huguenots, est sur le point de terminer son enquête sur le réseau « Cornouaille ». Rue Monselet, Marie-Anne de Hauteclaire, fille du bâtonnier de Nantes, enceinte des œuvres d'Antoine, attend dans l’angoisse. Devant la Kommandantur, place Louis XVI. Le feldgendarm Helmut Eidemann essaie de faire démarrer le camion pour la patrouille de 23 heures Ainsi commence l’Ironie du sort de Paul Guimard : le destin de tous les protagonistes de l’histoire sera changé par le fait qu'Helmut Eidemann allume son moteur quelques secondes plus tôt ou plus tard. Pour les BR naissantes, il en fut ainsi car l’irruption de la police dans l’appartement, si elle était intervenue quelques minutes plus tard, aurait décapité le mouvement. Ce n’était qu’une poignée d’individus : Curcio, Margherita sa femme, Franceschini, Moretti, Morlacchi et quelques autres, à peine une douzaine entourée d’une petite centaine de sympathisants. Celui qui nous avait donné aux flics, Marco Pisetta, ne savait pas grand-chose et, en plus, il n’avait même pas raconté tout ce qu’il savait. Quand les flics l’avaient relâchés il avait appelé pour dire qu’il avait été obligé de parler, qu’il était désolé mais qu’il ne voulait pas faire de taule à cause des BR… En fait, la police était arrivée jusqu’à l’appartement en suivant Giorgio Semeria un ami de Pisetta mais elle s’était trop précipitée et Semeria fut le seul à être arrêté.


Nous avons tout abandonné : nos planques, nos voitures, nos vêtements, notre fric, une vraie déroute pour les fondateurs des BR. Ce coup de semonce fit entrer les BR dans la clandestinité la plus totale et la plus opaque ce qui aura bien sûr une grande influence sur son enfermement et sa perception de plus en plus obtuse du réel.  Pour moi, cette fuite à la cloche de bois m’a, sans aucun doute, permis d’échapper au désastre qui conduira à l’assassinat d’Aldo Moro. Ce qui m’importait, je me foutais du sort des autres, c’était de sauver la mise à Lucia. Je la récupérai à la sortie de son travail et nous allâmes passer la nuit dans la chambre où elle exerçait autrefois son petit commerce avec les gros porcs susceptibles d’intéresser l’état-major des BR. Le lendemain matin je récupérais ma musette de guérilleros à la consigne de la gare Centrale. Elle ne contenait ni sel, ni cigares cubains, mais rien que des liasses de billets verts. Nous avions, après réflexion, estimés que le moyen le plus sûr d’échapper aux contrôles de la police était d’emprunter un vol international. Nous serions un gentil petit couple en partance pour Paris. Mon stock de passeports vierges et mon petit outillage me permettaient toutes les fantaisies. J’achetai des valcroques de luxe et tout un stock de fringues. La police des frontières et les douaniers n’y verraient que du feu. Ce fut le cas. Nous prîmes l’avion du soir et, Francesca nous accueillit à Orly. Je fis les présentations. Les deux femmes se jaugeaient. Nous allâmes dîner chez Taillevent où nous attendait le père de Marie et la mère de Chloé.


Le Tout Paris politique en cette fin de mai 1972 bruissait des manœuvres assassines de Pierre Juillet et Marie-France Garaud pour éjecter le maire de Bordeaux, jugé trop laxiste, de son poste de Premier Ministre. Pour les plus fins analystes, sans aucun doute, pour tenter d’effacer l’atmosphère délétère des « affaires » le président Pompe allait se tourner vers Olivier Guichard l’un des barons du gaullisme. Le père de Marie, toujours à contre-courant, nous détrompait « Pompidou veut se défaire de l’emprise de la vieille garde gaulliste qui ne l’aime pas parce qu’elle estime qu’il a capté l’héritage du Général. Bien sûr, il apprécie la finesse de Guichard mais il veut un Premier Ministre moins indépendant… » Je le questionnai « alors vous voyez qui ? Mon ancien patron Chalandon ? » La princesse, la mère de Chloé, s’esclaffait « Il traine l’affaire Aranda comme un boulet. Vous qui avez vécu l’emprise de cet illuminé sur Albin vous devriez savoir qu’il est pour l’instant carbonisé. Pompidou va le recycler. Et puis, il aime trop les femmes… » Tout en  écrivant ces lignes la réflexion de la princesse, prenait toute sa saveur lorsque l’on sait que Rachida avait su séduire le vieux beau pour gravir les marches qui allaient la conduire jusqu’à la Place Vendôme. « Pour moi c’est Messmer qui tient la corde… » tranchait le père de Marie. Je ricanais « Cette culotte de peau, il n’a pas la queue d’une idée… »

-         Justement, c’est que souhaite Pompidou. Il veut un type loyal, discipliné, sans état d’âme. C’est gaulliste pur sucre qui saura mettre de l’ordre dans les rangs de l’UNR et contrer brutalement les ambitions de cette jeune ordure de Giscard…

-         Vous y allez fort, Giscard est intelligent… tempérait la princesse.

-         Il baisera les gaullistes avec son porte-flingue de Poniatowski. Croyez-moi il faut s’en méfiez comme de la vérole cet acheteur de titres… Rappelez-vous les cactus…

-         Je suis d’accord mais Messmer tout de même soupirais-je…

-         Parlons de choses plus gaies, minaudait la princesse, il se murmure que Pompidou est malade…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 8 avril 2012 7 08 /04 /Avr /2012 08:00

Quelques temps après la séquestration de l’ingénieur Macchiarini, alors que Feltrinelli venait de mourir, la police fut à deux doigts de décapiter les BR naissantes. Le 16 mars, Curcio et sa femme Margharita, en sortant de l’appartement de la  via Ignani, après avoir acheté les journaux au kiosque d’en face lurent dans le « Corriere della serra » qu’on venait de découvrir un corps déchiqueté avec la photo d’un homme censé être Maggioni. En observant de près la photo Margherita, avec son habituelle intuition, dit qu’elle était presque sûre que c’était Osvaldo – l’un des noms de guerre de Giangiacomo Feltrinelli. L’évènement était considérable car il s’agissait du premier mort de la « lutte armée » mais les BR, comme la gauche officielle déclara dans un tract que l’éditeur révolutionnaire avait été assassiné par des nervis de la bourgeoisie impérialiste. Seul le journal de Potere operato dans un grand article reconnaissait la vérité « que le camarade révolutionnaire était mort dans un accident du travail… » En clair, Feltrinelli est sauté en l’air en amorçant un engin explosif, un soir, sur un pylône à Segrate.  Curcio avait connu Feltrinelli au printemps 68 lorsque celui-ci l’avait invité à un débat au siège de sa fondation de via Andegari à Milan. Même s’il ne voulait pas l’avouer Feltrinelli était un peu son maître à penser et lors de  la naissance des BR ils se rencontrèrent souvent dans les jardins de piazza castello avant de se rendre dans l’un de ses très nombreux appartements.


Son aura il l’a tenait de ses rencontres avec des révolutionnaires boliviens, uruguayens et brésiliens qui, lors d’un voyage à Cuba, lui avaient parlé de leurs expériences révolutionnaires. Il était certes farfelu, immensément riche, mais de par ses amitiés avec les anciens résistants communistes, il initia Curcio aux techniques des faux-papiers, à la façon de louer des appartements sans éveiller de soupçons, et à toutes les caractéristiques de la bonne planque. Nos hold-up d’autofinancement, nos braquages donc, nous permirent de nous assoir sur un trésor de guerre qui nous permit de mettre, dans une certaine mesure, la police en échec et de faire que les BR s’incruste dans le paysage et perdure. Mais l’anecdote que Curcio aimait à raconter était celle de la « musette du guérillero ». Bien évidemment, les nouveaux venus demandaient étonnés « c’est quoi cette musette du guérillero ? » Curcio, avec la condescendance de celui qui sait répondait « c’est l’instrument de survie des guérilleros d’Amérique latine et que le Che jugeait indispensable… » Il fallait l’avoir toujours à portée de main, en cas de fuite immédiate. Elle devait contenir des vêtements de rechange, des papiers, de l’argent, tout le nécessaire pour une fuite citadine, mais aussi un petit sac de sel et des cigares… » Ce dernier détail attirait immanquablement la remarque et pourquoi du sel ? La réponse tombait « parce qu’en Amérique latine le sel est un bien précieux… » Si pas convaincu l’interlocuteur faisait remarquer que du sel on en trouvait partout à Milan, Curcio, sans rire, rétorquait « c’est la tradition du guérillero donc il faut en avoir ! » Pour le cigare même respect car le Che affirmait « que le meilleur ami du guérillero dans les heures de solitude c’est le cigare. » Nous nagions dans la dévotion et la tradition.


Feltrinelli avec sa musette du guérillero me sauva à plusieurs titres la mise dans mon aventure italienne. Je m’explique. Lorsque j’avais appris l’accident du travail de Feltrinelli j’avais immédiatement joins Chloé, qui voguait dans son sillage, en lui expédiant un télégramme chez sa mère à Rome « remplacer votre chat Persan – stop – j’ai un chaton – stop – venez le chercher – stop ». Ce qui signifiait que la disparition de son ami impliquait que nous nous retrouvions dans les meilleurs délais. Le soir même je recevais un appel à l’appartement et nous nous retrouvâmes le lendemain matin pour petit déjeuner à l’hôtel Principe di Savoia qui est face à la gare centrale de Milan. Chloé, amaigrie mais habillée du dernier chic, me flanqua une gaule douloureuse qu’elle apaisa dans les toilettes avec une violence qui me laissa sur le flanc. Chloé ne me posa aucune question. Je fis de même. Lorsque nous nous quittâmes j’étais muni de la clé d’un appartement donnant sur la Piazza Navona à Rome. J’avais donc une base arrière pour me replier en lieu sûr. Chloé m’avait prévenu « tu devrais rentrer à Paris, ce qui se passe ici ne te concerne pas et tu n’as rien à gagner… » Je lui avais agrippé violemment les poignées « Si ! Te protéger et te sortir de ce merdier ! » Elle m’avait toisé « Si ça t’amuse, reste ! Mais alors nous allons nous marier… » Surpris j’avais desserré mon étreinte et j’avais bêtement répondu « Oui » Revenu à l’appartement, ou Lucia m’attendait, nous avions confectionné notre musette de guérillero et Lucia était allée la déposer à la consigne de la gare Centrale. Je pendis la clé à mon cou avec un ruban de Lucia. Lorsque a police déboula dans l’appartement, ni elle ni moi ni personne d’ailleurs ne s’y trouvait, et en ce mois de mai 1972, nous nous sommes égaillés en fuyant tous Milan…

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 1 avril 2012 7 01 /04 /Avr /2012 07:00

Nous nous sommes installés dans un vieux palais sur les hauteurs de Cagliari, j’ai installé mon bureau à l’étage le plus élevé pour voir la mer et j’y ai campé sans mettre le nez dehors. Il me fallait prendre sur moi pour continuer d’écrire, rompre une forme de dégoût, de lassitude.  Cagliari, la ville dont Vittorini disait « je sens que Cagliari est une ville qui ne ressemble à aucune autre. Elle est froide et jaune. Froide d’une froideur de pierre et jaune comme le calcaire d’Afrique… » J’avais besoin de me sentir à la fois entouré mais isolé car je ne pouvais plus me contenter de suivre le fil des jours de mon séjour à Milan, ça ne m’inspirait plus car à part brûler de vieilles bagnoles et des pneus Pirelli, tracter à la sortie des usines, refaire le monde dans des rades enfumés, nous empailler dans des réunions interminables nous ne faisions rien de concret. C’est alors qu’un soir je ne sais plus qui a décrété qu’il fallait faire un geste dans le style des Tupamaros : enlever un type particulièrement odieux avec les ouvriers, le séquestrer brièvement, le « juger », le photographier dans une posture humiliante puis diffuser la photo pour qu’elle soit reprise dans les journaux. Ce fut un directeur d’établissement, Macchiarini, responsable des restructurations qui fut très vite désigné. Bien plus que son enlèvement ce que je garde dans mon souvenir c’est l’image du pistolet braqué sur Macchiarini, une vieille pétoire toute rouillée, et l’écriteau pendu à son cou. Sur ce dernier, le sigle des Brigades Rouges, et un texte bien dans le ton de cette époque « Tu mords et tu fuis. Rien ne restera impuni. Frappes-en un pour en éduquer cent. Tout le pouvoir au peuple armé. »


L’enlèvement fut simple. Nous prîmes Macchiarini à la sortie de l’usine au milieu d’un paquet d’ouvriers. Deux camarades l’ont abordé « Ne fait pas un geste, nous sommes armés, suis-nous et monte dans cette voiture ». C’était une fourgonnette 850 Fiat. Il n’a opposé aucune résistance. Nous l’avons trimballé dans Milan pendant des heures avant de l’interroger sur les restructurations qu’il était en train de faire chez Siemens. Aucune violence physique ne fut exercée à son égard mais il n’en menait pas large. Il a répondu sans aucune réticence à toutes les questions. A l’époque j’eus du mal à supporter ce simulacre de justice, dites populaire. Ce mec était sans nul doute un immonde salaud mais nous ne valions guère mieux avec nos méthodes de révolutionnaires en peau de lapin. Lorsqu’on lui a braqué le révolver sur la tempe Macchiarini s’est pissé dessus. Quelle humiliation, rien que pour faire une photo qui signifiait que nous étions des clandestins armés. De toute l’opération je n’ouvris pas ma grande gueule mais je restai en retrait. Quand tout fut rentré dans l’ordre, Macchiarini libéré, je confiai à Lucia mon dégoût et mon désappointement. Elle soupira en me confiant que malheureusement ce n’était que le début de la dérive car ce type d’action débouchait forcément sur la clandestinité qui renforcerait l’enfermement des groupes.Lucia n'avait pas tort nous allions vraiment nous placer dans les conditions du terrorisme et nos actions allaient devenir de plus en plus aventureuse et bientôt sanglante.


Le second palier du passage vers la clandestinité fut ce que Curcio baptisa « les hold-up d’autofinancement » Nous avions besoin de fric pour louer des appartements dans des quartiers résidentiels où la police aurait plus de mal à nous localiser. Mes petits camarades, comme moi-même, étions totalement inexpérimentés et, je l’avoue pas très rassurés. Notre première cible fut un convoyeur de fonds d’une banque qui se déplaçait à pied dans une rue du centre de Milan. Les jours précédents le hold-up nous avions analysé les mouvements de notre homme pour déterminer le mode opératoire le plus rapide, le plus efficace et surtout le moins dangereux. En fait nous mobilisâmes un véritable commando : quelques ouvriers de la Pirelli étaient disséminés sur les trottoirs et aux carrefours, un autre se tenait près au volant d’une voiture pour récupérer en cas de nécessité les deux qui allaient se charger d’aborder et de détrousser le convoyeur. Le jour dit, lorsque le type sort de sa banque, Curcio et moi le laissons s’engager sur le trottoir avant de très vite l’encadrer. Je lui pris le bras avec fermeté pendant que très calmement Curcio lui intimait l’ordre de nous remettre sa sacoche parce que nous sommes armés. Blême le type murmurait « Oui, oui, par pitié ne tirez pas » et il remettait à Curcio la sacoche. Nous fîmes encore quelques pas ensemble pendant que Curcio avertissait notre victime « Maintenant nous partons de notre côté, mais tu ne dois pas téléphoner, tu ne dois rien faire tant que tu nous auras pas vu disparaître… Derrière-toi il y a des camarades armés qui te surveillent… D’accord ! » Le type secouait la tête avec une grande conviction. Je le relâchai puis sans nous presser nous nous rendons à pied à l’appartement de Curcio où nous déposons les 25 millions de lires que contenait la sacoche. Ensuite nous nous rendons piazzale Lodi où l’ensemble de la troupe devait confluer. Une heure  passe, nous sommes très inquiets, nous pensons qu’il y a eu du grabuge après notre départ. Enfin un type de Pirelli se pointe et nous raconte que tout bêtement que personne ne s’est aperçu de rien et que toute notre troupe a fait le pied de grue aux points stratégiques sans comprendre que l’action était achevée. Il n’en irait pas toujours ainsi, les ennuis allaient commencer car nos petits numéros n’étaient vraiment pas du goût de la police milanaise.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 25 mars 2012 7 25 /03 /Mars /2012 07:00

Nauséabond, les relents de ce qui nous venait en lourdes volutes de France au travers de la presse que nous achetions au kiosque près de l’embarcadère du vaporetto empestait des pires remugles de cet éternel bubon d’une droite extrême, bien enkystée, plus du tout honteuse, bien au contraire propre sur elle, vindicative, recouverte des oripeaux de l’honorabilité, vérolant toute une frange de conservateurs inquiets, meilleur attrape petites gens, petits blancs, délaissés, déclassés, rejetés pour les pêcheurs de voix en eau trouble. Gerber, même pas, la chasse d’eau pour cette fiente nauséabonde et arrogante, non les ignorer, les mépriser, laisser cette engeance médiocre à ses petits calculs électoraux. Rétrospectivement nos inscriptions outrancières sur les murs de 68 contre le vieux Général me faisaient honte car lui, avec sa certaine idée de la France, c’était la vieille bourgeoisie vichyssoise, rance, alliée à la nouvelle bourgeoisie affairiste, avide de fric vite gagné dans de juteuses opérations immobilières ou autres affaires véreuses, qui lui avait donné congé. Le mouvement depuis les temps héroïques s’était accéléré pour atteindre la catharsis. Nous étions dans la pure fascination pour le clinquant d’un veau en plaqué or, obscène, Jasmine et moi avions décidé de devenir des expatriés apatrides. Nous paierions nos impôts dans notre vieux pays mais nous ne voulions plus partager son destin. Nous allions élever nos enfants loin de ce peuple, le nôtre, qui semblait vouloir s’en remettre à la pire des pentes.

 

Pour bien nous convaincre de la justesse de notre aversion nous sommes revenus , Jasmine et moi, pour une semaine à Paris. La ville dans sa hautaine suffisance ne nous révélait aucun symptôme de fièvre. Elle charriait son lot de touristes et les restaurants débordaient  de convives dont les cartes bleues semblaient largement approvisionnées. Tout ce petit monde semblait camper dans l’illusion sans vraiment se préoccuper de la réalité des estropiés de la fameuse mondialisation. Les rues n’étaient plus que des kyrielles de boutiques de fringues couteuses, de luxe tapageur, de gens hors du temps ou plus exactement ne vivant que dans l’instant avec une frénésie sordide. Le vieux monde offrait ses beaux restes, comme une pute fatiguée encore affriolante, aux nouveaux arrivants qui les consommaient sans vergogne, avec un mépris non dissimulé, avant de s’offrir de la viande fraîche estampillée made in China. Jasmine remontée comme une pendule me faisait des revues de presse en soulignant au stabilo les horreurs proférées par tout ce petit monde vivant hors le monde. Comment voulez-vous qu’ils nous comprennent, qu’ils ressentent ce que nous ressentons, alors qu’ils ne mettent jamais les pieds là où nous vivons, dans les transports, dans le quotidien des contraventions alimentaires, des tracas d’une administration aveugle, des caddies, des prix, des gosses qu’il faut récupérer à l’école. Des gens simples, non ce sont des non-vivants, des gens qui se transportent dans des voitures aux vitres fumées, pour qui tout est du. Merci de descendre à la prochaine pour que nous puissions vous indiquer la marche à suivre.

 

Que ce vieux peuple en soit arrivé à ce point d’abrutissement me laissait à penser que notre endettement n’était qu’un symptôme de notre asservissement. Moi qui  avait brûlé ma vie pour ne pas avoir le sentiment de la vivre je me retrouvais dans sa dernière pente avec charge d’âmes. Ça me rendait enfin responsable. Je n’étais plus dans un théâtre en représentation, pour rien, je voulais assumer ce qu’avaient fait mes parents : transmettre. Le temps m’était compté mais je ne me soumettais pas à cette arithmétique, j’assumais. Nous les soixante-huitards avons tellement été vilipendés, stigmatisés comme des corrupteurs de nos propres enfants, alors que moi je n’en avais pas eu à l’âge où j’aurais dû en avoir, que je tenais ma revanche face à ces marionnettes incapables de mettre leur propre vie en phase avec leurs discours. L’acculture de ces petits valets serviles me donnait de l’urticaire. Comment pouvait-on confier le destin d’un pays à une telle valetaille dotée d’une sous-culture en placoplâtre, sonnant le vide, emplie de creux, se résumant à une agitation fébrile. Comment pourraient-ils nous protéger des tempêtes ces mauvais capitaines incapables de se guider eux-mêmes ? Leurs postures pourraient être risibles s’ils ne nous amenaient pas au trou. Notre choix était fait, si rien ne changeait, si les médiocres tenaient le haut du pavé, nous partirions vivre avec nos enfants en Sardaigne, dans la Sardaigne indemne des folies des corrupteurs de paysage,  des bâtisseurs de laideur.  

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 18 mars 2012 7 18 /03 /Mars /2012 07:00

Pasta e fagioli, j’adorais ! Lucia s’asseyait face à moi et me regardait manger sur la petite table de bois blanc. Elle m’avait servi un grand verre de vin. Nous restions silencieux. J’avais envie qu’elle reste avec moi et je le lui dis d’une manière détournée : « je vais lire toute la nuit car je n’ai pas envie de dormir… » Elle me sourit en se relevant « je vais te faire une marmite de café… » Lorsqu’elle se redressait j’aimais beaucoup sa manière de rejeter ses longs cheveux en arrière puis de les dégager de ses oreilles à pleine mains. Lucia n’était pas une beauté lisse, parfaite, mais altière, terriblement féline, prête à me protéger, à sortir ses griffes, à me défendre. Je la sentais tout à la fois mère, sœur et amante alors que nous n’avions fait que dormir ensemble. Ce corps à corps, qui n’avait rien eu de chaste, mais qui en était resté à une proximité ardente, me rassurait. Lorsqu’elle revint pieds-nus vêtue de son seul grand pull de laine je le lui dis. Comme mon lit de camp ne nous donnait guère d’espace nous nous installâmes l’un contre l’autre sur un vieux canapé profond et sommes toute confortable. Lucia avait tiré d’une grande armoire des oreillers et des couvertures ce qui nous donnait, installés ainsi, seulement éclairés par le trait dru d’une lampe de bureau, avec notre café à portée de mains, de bivouaquer. Si nos petits camarades nous avaient vus ainsi je suis persuadé qu’ils nous auraient accusés de déviationnisme petit bourgeois.


Je me plongeais dans Kaputt pour ne pas en ressortir. La douce chaleur de Lucia, le poids de sa tête sur mon épaule, le rythme de son cœur, ses pieds glacés, me tenait lieu de cordon ombilical. Ce livre est une sorte de voyage au bout de la nuit échevelé, où l’on passe, au cours d’un long périple au travers l’Europe Centrale, de la réalité à l’allégorie, sans que l’on puisse vraiment démêler le vrai du faux, d’ailleurs comme le dit dans la Peau le colonel américain Jack Hamilton « qu’importe si ce que Malaparte raconte est vrai ou faux. Ce qui importe c’est la façon dont il raconte. », où la barbarie est omniprésente, répétitive, banalisée. L’extermination totalitaire est avant tout  une opération culturelle, ce sont les intellectuels qui ont préparé l’œuvre des bâtisseurs de camps, des gardiens et des exterminateurs. Lorsque Malaparte visite le ghetto de Varsovie et qu’il croise deux jeune filles qui se battent pour le gain d’une pomme de terre et que l’une d’elle s’enfuie avec son petit butin laissant l’autre « les yeux remplis de faim, de pudeur et de honte ». Elle lui sourit. Gêné il lui offre de l’argent qu’elle refuse en souriant. Malaparte fouille dans ses poches, trouve un cigare et lui tend : « la jeune fille me regarda d’un air hésitant, rougit et prit le cigare : mais je compris qu’elle ne l’avait accepté que pour me faire plaisir. Elle ne dit rien, elle ne me remercia même pas : elle s’éloigna sans se retourner, lentement, son cigare dans la main. De temps en temps, elle l’approchait de son visage pour en respirer l’odeur, comme si je lui avais donné une fleur. »

4 Frank Family

En lisant le tableau de Hans Franck le nouveau roi de Pologne, car chez Malaparte ce sont des tableaux qui se succèdent, ce tueur cultivé et raffiné, bon père de cinq enfants, bon catholique de Franconie, ancien boursier à l’Université de Rome, féru de la Renaissance, bon juriste, bourreau au visage bien rasé avec ses petits mains blanches où l’on ne retrouve aucune trace du sang de ses victimes, ces mains qui vont effleurer les touches de son piano sur lequel il vient d’interpréter, avant l’arrivée de ses invités,  Prélude de Chopin, œuvre interdite comme toutes les œuvres musicales exaltant le sentiment national polonais, je pense à ce passage que j’avais lu dans les décombres du sinistre Lucien Rebatet « Je ne verrais aucun inconvénient, pour ma part, à  ce qu’un grand virtuose musical du ghetto fût autorisé à venir jouer parmi les Aryens pour leur divertissement, comme les esclaves exotiques dans la vieille Rome. » Mais attention :  « Si  ce devait être le prétexte d’un empiètement, si minime fût-il, de cette abominable espèce sur nous, je fracasserais moi-même le premier des disques de Chopin et de Mozart par les merveilleux Horowitz et Menuhin. » Et Malaparte d’écrire « l’extrême complexité de sa nature… il parle de Franck… singulier mélange d’intelligence cruelle, de finesse et de vulgarité, de cynisme brutal et de sensibilité raffinée. Il y avait certainement en lui une zone obscure et profonde que je ne parvenais pas à explorer… un inaccessible enfer d’où montait de temps en temps quelque lueur fumeuse et fugace… »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 11 mars 2012 7 11 /03 /Mars /2012 07:00

Lucia et moi il nous fallait vite rentrer au bercail où, sans nul doute, nous allions être soumis à la question par nos colocataires qui ne badinaient pas avec une étrange discipline qui se voulait militaire mais qui relevait bien plus d’un début de paranoïa et de soupçon qui allait s’amplifier au fur et à mesure de la répression policière. Comme toujours dans les situations délicates ce sont les femmes qui savent prendre les décisions les plus pertinentes et surtout les plus pragmatiques. Nous allions rentrer ensemble en assumant ouvertement un statut de nouveaux amants qui désarmeraient nos compagnons de chambrée. La belle italienne succombant au charme irrésistible du français fraîchement débarqué ça ne souffrait d’aucun commentaire désobligeant ni de demandes d’explication. À l’extrême limite la durée de notre escapade pouvait nous être reprochée. Il n’en fut rien mais Lucia, toujours elle, avait préparé une réponse cinglante « avec lui au moins je n’ai pas vu le temps passer » qui aurait profondément blessé l’orgueil des mâles italiens. Ce fut un grand silence qui nous accueillit et Lucia s’empressa de gagner la cuisine pour préparer le repas. Moi j’avais décidé de garder la chambre quelques jours pour me mettre les idées en place et je laissai à ma nouvelle compagne officielle le soin de l’annoncer et de me nourrir. Sur le plateau qu’elle m’apporta elle avait déposé un livre à la couverture fripée : KAPUTT de Malaparte. « Si tu veux commencer à nous comprendre, lis ce livre d’une seule traite ! Rien n’est simple en Italie… »

malaparte.jpg

J’avais lu de lui Technique du coup d’Etat publié en français en 1931 par Grasset qui m’avait intéressé car il était à cheval entre plusieurs genres, l’histoire, le pamphlet, la narration et la psychologie des masses de Gustave Le Bon et Gorges Sorel. Touffu et ambitieux il n’était pas à la hauteur du Prince de Machiavel mais il ma captiva. Bon titre, accrocheur, style alerte, formules-choc, analyse lucide, il avait tout pour plaire à un apprenti révolutionnaire. Ne disait-on pas qu’il  fut le livre de chevet de Che Guevara et de sa femme ou que le coup d’Etat des colonels grecs en 1967 s’en était inspiré. « L’erreur des démocraties parlementaires, c’est leur excessive confiance dans les conquêtes de la liberté, alors que rien n’est plus fragile dans l’Europe moderne. » Ce livre restait très moderne car il  dressait un tableau très actuel du parcours qui conduit, »l’homme nouveau », à s’emparer du  pouvoir. Peu importait qu’il soit de gauche comme Trotski ou Staline ou de droite comme Primo de Rivera ou le polonais Pilsudski ou Mussolini. Malaparte reprend la leçon de « l’intelligent » Lénine qui sait que l’idéologie est moins importante que la  réalisation efficace d’un coup d’Etat. Le Tout-Paris s’arracha le livre et TROTSKI  lui fit l’honneur de l’attaquer de plein fouet dans un discours à Copenhague le 7 novembre 1932 à l’occasion du quinzième anniversaire de la révolution d’Octobre.

 

« L’écrivain italien Malaparte, quelque chose comme un  théoricien fasciste, a récemment lancé un livre sur la technique du coup d’Etat. L’auteur consacre bien entendu des pages non négligeables de son « investigation » à la révolution d’Octobre. A la différence de la « stratégie » de Lénine, qui reste liée aux rapports sociaux et politiques de la Russie de 1917, « la tactique de Trotski n’est – selon les termes de Malaparte – au contraire nullement liée aux conditions générales du pays ». Telle est l’idée principale de l’ouvrage ! L’auteur oblige Lénine et Trotski à conduire de nombreux dialogues dans lesquels les interlocuteurs font tous deux montre d’aussi peu de profondeur d’esprit que la nature en a mis à la disposition de Malaparte. Il est difficile de croire qu’un tel livre soit traduit en diverses langues et accueilli sérieusement (…) Le dialogue entre Lénine et Trotski présenté par l’écrivain fasciste est dans l’esprit comme dans la forme une invention inepte du commencement jusqu’à la fin. » On peut comprendre l’ire du père Léon, qui jouait alors toutes ses cartes contre Joseph Staline pour capter l’héritage du grand Vladimir Ilitch, d’être présenté comme un usurpateur alors qu’il se voulait le disciple le plus fidèle de Lénine. Malaparte, bien longtemps après l’assassinat par de Léon Davidovitch par Ramon Mercader au Mexique, taillera au révolutionnaire russe une fulminante nécrologie qui se terminait au vitriol « On peut dire de lui ce qu’on peut dire de tant d’autres hommes d’action : c’était un écrivain raté. »

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Dimanche 4 mars 2012 7 04 /03 /Mars /2012 07:03

Erri De Luca, ancien dirigeant du très musclé service d’ordre de Lotta Continua à Rome, appelle la période dans laquelle je me plongeais avec réticence et incompréhension : un « Mai long de dix ans », ce que d’autres appelleront une « guerre civile de basse intensité ». En France, et même en Italie, le mouvement armé sera minimisé et surtout sa base populaire minorée alors que le Ministère de l’Intérieur italien, non soupçonnable de gonfler les chiffres, bien que sait-on jamais, estimait à plus de 100 000 les personnes susceptibles de fournir une base arrière, de la logistique aux groupuscules armées. Ça n’est pas rien, c’est même relativement important que ce soutien de la population qui tranche nettement avec le faible enracinement de Rote Armee Fraction en RFA et bien plus encore en France de la GP et de sa dérive armée : Action Directe. Ici, en Italie, ce conflit, cette guerre civile larvée a fait plusieurs centaines de morts, près de 5000 personnes furent condamnées pour leur appartenance à des groupes d’extrême-gauche et plus de 10 000 furent au moins une fois interpellées. Période complexe, particulièrement troublée, pleine de rumeurs, d’épisodes mystérieux jamais élucidés, des tentatives de complots manipulés par des services étrangers ou le crime organisé, qui a fait l’objet de relectures à posteriori, de reconstruction tendancieuse, erronées, ce que l’on dénommera en Italie la dietrologia : dietro, derrière.


Cette approche sera confortée en France par la « doctrine Mitterrand » qui offrit officiellement le refuge, au cours d’un discours lors du congrès de la Ligue des Droits de l’Homme en 1985, à tous ceux qui ayant « rompu avec la machine infernale du terrorisme » désireraient enfin « poser leur sac ». Le clivage gauche/droite à la française permettra de bien séparer en noir et blanc ce mouvement contestataire « unique en Europe par sa densité et sa longévité » en oubliant le fond historique de Guerre Froide et  de « stratégie de la tension ». Ce morceau d’histoire mal connu, enfoui sous la bonne conscience des pétitionnaires patentés de Saint-Germain des Prés, reviendra en boomerang dans le paysage médiatique après les évènements du 11 septembre 2001, lorsqu’en août 2002 le gouvernement français extradera Paolo Persichetti, ancien membre de la dernière branche des Brigades Rouges, les BR-UCC, reconverti grâce à la doctrine Mitterrand en professeur à l’Université Paris-VIII. Mais, bien sûr, l’affaire la plus médiatisée fut celle de Cesare Battisti, ancien animateur d’un groupuscule milanais : les Prolétaires armés pour le communisme (PAC), concierge à Paris et auteur de romans noirs, qui ne devra son salut qu’à la fuite au Brésil. Je garde le souvenir d’une conférence organisée par Télérama en 2004 où la délirante Fred Vargas délivrait sa version très germanopratine de l’affaire. Le BHL, non présent ce soir-là, délivrait avec plus de subtilité la même version.

cesare-battisti.jpg
Sans entrer dans le détail, il me faut rappeler que les Prolétaires armés pour le communisme, organisation peu structurée, ont commis des hold-ups et quatre meurtres : ceux du gardien de prison Antonio Santoro le 6 juin 1978 à Udine, du bijoutier Pierluigi Torregiani le 16 février 1979 à Milan, du boucher Lino Sabbadin le même jour près de Mestre et du policier Andrea Campagna le 19 avril 1979 à Milan. Lors de la fusillade contre Pierluigi Torregiani, une balle perdue, a blessé son jeune fils Alberto Torregiani, avec qui il se promenait, et ce dernier en est resté paraplégique. Les quatre tireurs, Gabriele Grimaldi, Giuseppe Memeo, Sebastiano Masala et Sante Fatone, ont été identifiés et condamnés en 1981. Les PAC reprochaient aux commerçants Torregiani et Sabbadin d'avoir résisté aux braquages commis par des membres de leur groupe. Pas très glorieux tout cela, dans plusieurs textes publiés des années plus tard, Cesare Battisti indiquera avoir renoncé à la lutte armée en 1978, à la suite de l'assassinat d'Aldo Moro et se dira innocent des quatre assassinats revendiqués par les Prolétaires armés pour le communisme. Arrêté le 26 juin 1979 et condamné en 1981 pour appartenance à une bande armée il s’évade le 4 octobre 1981, avec l’aide de membres des PAC, de la prison de Frosinone et il s'enfuit d'Italie pour rejoindre la France puis le Mexique en 1982. C’est alors que Pietro Mutti, un des chefs des PAC recherché pour le meurtre de Santoro et condamné par contumace, est arrêté ; suite à ses déclarations, Cesare Battisti est impliqué par la justice italienne dans les quatre meurtres commis par les PAC, directement pour les meurtres du gardien de prison et du policier et pour complicité dans ceux des deux autres victimes. Le procès de Cesare Battisti est donc rouvert en 1987, et il sera condamné par contumace en 1988 pour un double meurtre (Santoro, Campagna) et deux complicités d'assassinat (Torregiani, Sabbadin). La sentence est confirmée le 16 février 1990 par la 1re cour d'assises d'appel de Milan, puis après cassation partielle, le 31 mars 1993 par la 2e cour d'assises d'appel de Milan. Il en résulte une condamnation à réclusion criminelle à perpétuité, avec isolement diurne de six mois, selon la procédure italienne de contumace.

Par JACQUES BERTHOMEAU - Publié dans : Roman
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Articles récents

Liste complète

Derniers Commentaires

Archives

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés