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7 mai 2020 4 07 /05 /mai /2020 06:00

En achetant ce gros bouquin, lors de mon passage, quelques jours avant le black-out, certes je pressentais qu’il allait me passionner mais j’ignorais que, contrairement à ma pratique habituelle, j’allais le lire à petite dose comme si je craignais, une fois ma lecture terminée de n’avoir plus envie d’en ouvrir un autre.

 

La Fabrique des salauds par Kraus (II)

 

Prenant mon temps, en une sorte de rituel, refrénant mon impatience naturelle, j’ai donc fait de lui mon compagnon de confinement. Par temps de disette on devient plus précautionneux, plus soucieux d’une forme d’économie, la profusion s’étant tarie l’heure est à un retour de la lenteur, à la consommation parcimonieuse, communier sous les deux espèces : lire et cuisiner.

 

Mais, comme le temps de confinement s’est étiré, que les librairies sont toujours closes, j’ai dû me résoudre à entamer le dernier chapitre, refermer le livre. J’ai achevé la lecture dans la nuit du 29 au 30 avril et, bien sûr, au petit matin me voilà face à mon écran pour chroniquer.

 

Comme souvent j’ai choisi ce livre à l’instinct, ou plus précisément poussé par un pressentiment, il n’était pas noté sur ma petite liste du fait que j’ignorais son existence.

 

En fait, je reprenais le fil rouge des Bienveillantes de Jonathan Littell.

 

16 avril 2007

Âmes sensibles s'abstenir absolument ICI 

 

Après avoir lu un papier dans le Nouvel Obs. j'ai acheté à la Fnac, en octobre 2006, un gros bouquin de 894 pages, collection blanche de Gallimard : Les Bienveillantes de Jonathan Littell. Je l'ai posé en bas de ma pile. Il a reçu le Goncourt et le prix de l'Académie Française. Lecteur attentif de Hannah Arendt, les mémoires fictifs d'un officier SS, homosexuel et incestueux, qui n'éprouve ni remord, ni regret, cette somme m'intéressait. En février 2007, j'ai acheté un petit bouquin, les Malveillantes, de Paul-Éric Blanrue, qui mène une enquête à la fois sur les zones d'ombres de l'auteur et du livre et sur les raisons du succès. Ce n'est pas une instruction à charge mais une enquête honnête  qui éclaire la lecture d'un ouvrage au maniement parfois difficile : la bureaucratie nazie, tentaculaire et frisant l'absurde, s'ajoutant au goût immodéré des allemands pour la hiérarchie militaire, est déroutante. Passé cet obstacle il faut aussi supporter l'insupportable.

 

Le narrateur, le sturmbannführer Aue, en visite d'inspection au camp d'Auschwitz, relate une soirée au domicile de Höss le commandant du camp. Ce texte, je vous préviens, est immonde, abject et difficilement lisible.

 

« Les cognacs et les vins étaient de grande qualité ; Höss offrait aussi à ses invités de bonnes cigarettes yougoslaves de marque Ibar. Je contemplai avec curiosité cet homme si rigide et consciencieux, qui habillait ses enfants avec les vêtements d'enfants juifs tués sous sa responsabilité. Y pensait-il en les regardant ? Sans doute l'idée ne lui venait même pas à l'esprit. Sa femme lui tenait le coude et poussait des éclats de rire cassants, aigus. Je la regardai et songeai à son con, sous sa robe, niché dans la culotte en dentelle d'une jeune et jolie Juive gazée par son mari. La Juivesse était depuis longtemps brûlée avec son con à elle et partie en fumée rejoindre les nuages ; sa culotte de prix, qu'elle avait peut-être spécialement mise pour sa déportation, ornait et protégeait maintenant le con de Hedwig Höss. Est-ce que Höss pensait à cette Juive, lorsqu'il retirait sa culotte pour honorer sa femme ? Mais peut-être ne s'intéressait-il plus beaucoup au con de Frau Höss, aussi délicatement recouvert fut-il : le travail dans les camps quand il ne faisait pas des hommes des détraqués, les rendait souvent impuissants. Peut-être gardait-il sa propre Juivesse quelque part dans le camp, propre, bien nourrie, une chanceuse, la pute du Kommandant ? Non, pas lui ; si Höss prenait une maîtresse parmi les détenues, ce serait une Allemande, pas une Juive. » 

Pages 577-578

 

Mon interrogation face à la nouvelle Allemagne réunifiée, est de même nature que celle qui m’a taraudé à propos de la collaboration de certains français avec l’Occupant.

 

Comme l’auteur je me suis souvent posé la question : « Qu’aurais-je fait sous l’Occupation nazie ? » sans arriver à une réponse définitive.

 

La fabrique des salauds»: la grande traversée | Le Devoir

 

Chris Kraus de passage à Paris y répond :

 

Tuer en masse, comme les autres, ou dire non et risquer de se faire exécuter à son tour?

 

«Cette question, j’y pense tout le temps, c’est comme une maladie professionnelle. Je change régulièrement d’avis, mais au final, je crois bien que j’aurais agi comme mon grand-père. Je serais probablement devenu l’un d’eux.»

 

Épuration modérée en France, n’oublions jamais que Papon fut Préfet de Police de Paris et Ministre de la République. Nous avons recyclé une belle floppée de salauds.

 

Mais la RFA comment a-t-elle dénazifiée ? L’a-t-elle fait d’ailleurs ?

 

Je pressentais que ce livre allait me donner des réponses, je n’ai pas été déçu.

 

L’histoire allemande postérieure à la défaite. D’abord, la continuité politique et administrative entre le Reich et la RFA, au plus haut niveau : « A l’automne 1948, ironise Koja, je devins le maître d’œuvre digne de ­confiance de ce docteur sans visage et sans nom [Reinhard Gehlen, fondateur des services secrets de la RFA] qui, avec les millions de dollars des vainqueurs et le personnel des perdants, distillait un arcane de relations prometteuses en un service de renseignement sans plus de visage ni de nom. »

 

Chris Kraus, l’auteur de la Fabrique des Salauds « Exagère-t-il aussi lorsqu’il montre comment les nazis se sont reconvertis sans trop de problèmes après la guerre, dans la mesure où les services secrets occidentaux et soviétiques ont jugé utile de tirer profit de leurs compétences et de leurs réseaux bien implantés ? Que non, le fait est connu, « guerre froide » oblige ! Il n’en alla pas autrement lors de la reconstruction d’une nouvelle Allemagne fédérale sur des bases démocratiques, avec de nombreux cadres formés sous Hitler. Ce n’est pas un scoop, mais peut-être les Allemands d’aujourd’hui ont-ils besoin de se souvenir des conditions de leur renaissance. Les agents nazis, dont nos deux protagonistes, n’eurent donc pas à changer de métier et participèrent à la création de la nouvelle officine du renseignement. »

 

Comment fabrique-t-on un « salaud » ?

 

« L’histoire nous est racontée du point de vue de Koja. Il revient sur sa vie à la première personne. Mais cela ne signifie pas que tout se soit nécessairement passé ainsi. Dans son souvenir, tout homme arrange son histoire. C’est pourquoi l’ensemble du livre est un mélange de vérité et de fiction. »  (Interview de l’auteur parTomasz Kurianowicz, Die Zeit n° 12/2017

 

« …10 années de recherche et neuf mois de rédaction pour achever La Fabrique des salauds. Mais si cet ancrage biographique, comme la nuée de personnages historiques qui peuplent le livre, servent l’« effet de réel », ils ne doivent pas faire illusion. Il s’agit bel et bien d’une fiction. »

 

« Ce long récit a un cadre, qui est tout sauf anodin. Nous sommes en 1974. Koja, le narrateur, a soixante-dix ans et se trouve enfermé dans une chambre d’hôpital en compagnie d’un hippie d’une trentaine d’années à qui il raconte son passé. Koja a une balle logée dans la tête (on n’apprendra qu’à la fin comment c’est arrivé), et le hippie une imposante fracture du crâne : deux générations, deux mondes se trouvent côte à côte, dont la rencontre n’est due qu’à un malheureux hasard. »

 

Koja « passé expert, comme ses contemporains, dans l’art de mentir, notamment à lui-même, afin de supporter, sans trop approfondir, les horreurs vues et commises – la scène primitive qu’est le meurtre d’un enfant dans les bras de sa mère. Ce genre ­d’accoutumance, Koja, ancien officier SS, va la transférer et la transmettre dans le « monde d’après » qui, la guerre froide aidant, mettra peu ­d’énergie à prendre la mesure de la ­catastrophe. »

 

Les deux frères Solm, qui font dans le roman une ascension fulgurante dans la SS et son sinistre Sicherheitsdienst ou SD fondé par Heinrich Himmler, ont pourtant eu un grand-père pasteur, mort pour sa foi. Et l’un d’eux, Hub (Hubert), se destinait lui aussi à la carrière ecclésiastique, avant de faire le premier pas vers l’impardonnable et d’y entraîner son frère Koja (Konstantin), « car devenir un bon nazi était comme devenir un bon chrétien. Les bons nazis étaient une évidence. Il n’y en avait pas d’autres, et les choses se faisaient d’elles-mêmes ». Admissible peut-être, au moins au début, pour ces Allemands nés dans l’empire tsariste, puis victimes des révolutionnaires russes, auxquels le nouveau Reich de Hitler semblait offrir une vraie maison ? Mais de là à tirer sur des femmes et des enfants juifs alignés au bord d’une fosse…

 

Chris Kraus, né en 1963, réalisateur et écrivain allemand, « s’attache aux pas de deux frères, Koja (Constantin) et Hub (Hubert), et de leur sœur adoptée, Ev, qui ignore qu’elle est juive et que les deux épouseront tour à tour. L’action s’engage avec un premier massacre lors de la révolution russe de 1905 : le lynchage du grand-père pasteur par des révolutionnaires. Elle s’achève au milieu des années 1970, à Munich, dans le décor aseptisé d’un hôpital, typique de la République fédérale allemande (RFA), en apparence pacifiée. »

 

Source  des citations « La Fabrique des salauds » : Chris Kraus au cœur du mensonge allemand ICI et Les malveillantes : famille criminelle sous le Troisième Reich ICI

 


        Fratrie. Otto (a dr.), le grand-pere de Chris Kraus, avec ses deux freres, Hans et Lorenz. Ils ont fait partie des sinistres Einsatzgruppen, qui ont orchestre la Shoah par balles.

Fratrie. Otto (à dr.), le grand-père de Chris Kraus, avec ses deux frères, Hans et Lorenz. Ils ont fait partie des sinistres Einsatzgruppen, qui ont orchestré la Shoah par balles

 

Chris Kraus, l’Allemagne du mensonge ICI  

 

Le cinéaste et écrivain allemand s’est plongé dans l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, et par la même occasion dans son histoire familiale. Il en découle un roman comme un examen de conscience, dont on ressort tous secoués

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pax 07/05/2020 08:47

5 au jus - Ste Gisèle faites qu'ils ne nous prennent pas pour des brèles !

5 au jus peut être mais quel jus bien noir que la chronique de ce matin. Trop dur pour moi .
Lundi chez Torcatis à Perpignan je vais échanger cette précommande avec la Bibliothèque Rose. J'aime mieux pleurer sur Les Malheurs de Sophie que sur les turpitudes de l'humanité. Et retrouver mon vieux Cadichon dans Les Mémoires d'un âne ou je suis sur d'être en bonne compagnie.
Il nous faudrait de nouvelles réflexions de la trempe de celles D'Anna Arendt pour comprendre ce qui nous pousse tous à revenir sans cesse sur ce vingtième siècle , plus particulièrement la première moitié. Et nous verrons que à un degré ou à un autre, nous sommes tous responsables. Des "traités de paix" de la guerre de 14/18 qui, selon beaucoup déjà, annonçaient la suite désastreuse à la remilitarisation de la Ruhr, paresseusement acceptée, mais encore du lâche abandon de la Tchécoslovaquie malgré un amour sans réserve de ce peuple pour la France, et bien sur des traités avec ce pays. ( Pourquoi Hitler se serait il privé de considérer les traités comme un chiffon de papier puisque nous lui avions montré l'exemple)
Un besoin d'exorciser cette culpabilité commune ?
Soyons clair, ils s'agit de comprendre ce besoin.Il ne s'agit ni d'expliquer ni de pardonner ce qui est advenu.Pardonner, l'immense Jankélévitch a écrit la dessus des pages indépassables.
Il s'agit de comprendre et d'expliquer et surtout d'admettre qu'il nous faut vivre avec cette idée que l'humanité , notre humanité, peut être bonne ou ignoble et souvent les deux à la fois.
Faisons cours, il va falloir laisser la place au suivant. Disons simplement, comme l'ecrit Simone Weil dans ses " Ecrits Historiques et politiques " rien de nouveau sous le soleil a propos du nazisme. Elle établit un parallèle entre le monde romain et démontre que si l'Allemagne avait gagné, on aurait vécu un temps que les historien, par la suite aurait appelé " Pax Germanica " comme on parle aujourd'hui de la " Pax Romana "
Ce commentaire, aujourd'hui, moins ambigu qu'il n'en a l'air ne penche nullement vers l'un ou l'autre camps. Il s'agit d'un constat, d'une interrogation, comme je constate et m'interroge sur ma fascination/répulsion pour la nation allemande, plus que toute autre ,capable du meilleur et du pire. mais cela est une autre histoire.
Bon, la salve tirée par le Taulier ce matin, n'aura pas entièrement manqué sont but. Sur la liste d'achat de lundi prochain je rajoute " Les malveillantes " plus des gants , des pincettes et de quoi me boucher le nez.

So long'

5 au jus

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